Chokrane, Israël


par Uri Avnery pour Gush Shalom

« Si les mouvements islamistes parviennent au pouvoir dans toute la région, ils devraient exprimer leur gratitude à leur « bête noire », Israël », écrit Uri Avnery qui retrace avec ironie le rôle joué par l’Etat hébreu dans la naissance du Hezbollah et du Hamas, et décrit les circonstances dans lesquelles les Frères Musulmans et le régime de Téhéran ont pu prospérer. Le monde arabe n’a cependant pas l’exclusivité du fondamentalisme, rappelle-t-il, en se désolant de la vague d’obscurantisme ultra orthodoxe qui se renforce en Israël.

Si les mouvements islamistes parviennent au pouvoir dans toute la région, ils devraient exprimer leur gratitude à leur « bête noire », Israël.

Sans l’aide – active ou passive – des gouvernements israéliens successifs, ils n’auraient pas été en mesure de réaliser leurs rêves.

Cela se vérifie dans la bande de Gaza, à Beyrouth, au Caire – et même à Téhéran.

Prenons l’exemple du Hamas.

Dans tous les pays arabes, les dictateurs étaient confrontés à un dilemme. Ils pouvaient aisément interdire toutes les activités politiques ou citoyennes, mais ne pouvaient pas fermer les mosquées. Là, les gens pouvaient se rassemblent pour prier, créer des organisations charitables et – secrètement – mettre en place des organisations politiques. Avant l’apparition de Twitter et Facebook, c’était le seul moyen de s’adresser au plus grand nombre.

Le gouverneur militaire israélien dans les territoires palestiniens occupés était l’un des dictateurs confrontés à ce dilemme. Dès le début, il avait interdit toute activité politique. Même les militants de la paix étaient mis en prison. Les partisans de la non-violence étaient expulsés. Les maisons d’associations étaient fermées. Seules les mosquées sont restées ouvertes. Et les gens pouvaient s’y rencontrer.

Mais cela allait également au-delà de la simple tolérance. Les agents du Service de Sécurité (connu sous le nom de Shin Bet ou Shabak) considéraient avec intérêt l’épanouissement des mosquées. Des gens qui prient cinq fois par jour, pensaient-ils, n’ont pas le temps de préparer des bombes.

L’ennemi principal, selon le Shin Bet, était l’abominable OLP, dirigée par ce monstre : Yasser Arafat. L’OLP était une organisation laïque, dont de nombreux dirigeants étaient chrétiens, et qui voulait un Etat palestinien « non confessionnel ». Ils étaient les ennemis des islamistes, qui évoquaient un califat pan-islamique.

On pensait qu’un retour des Palestiniens vers l’Islam affaiblirait l’OLP et sa principale composante, le Fatah. Tout a été fait pour aider discrètement le mouvement islamique.

Ce fut une politique couronnée de succès, et les membres des services de sécurité se félicitaient de leur perspicacité, lorsque quelque chose de fâcheux se produisit. En Décembre 1987, la première Intifada éclatait. Les islamistes traditionnels ont alors dû rivaliser avec des groupes plus radicaux. En quelques jours, ils se sont transformés en Mouvement de la Résistance Islamique (dont le sigle est Hamas) et sont devenus les plus dangereux ennemis d’Israël. Pourtant, il a fallu au Shin Bet plus d’un an avant qu’il n’arrête le Cheikh Yassine, qui dirigeait le Hamas. Afin de combattre cette nouvelle menace, Israël a accepté un accord avec l’OLP à Oslo.

Ironie du sort, aujourd’hui le Hamas est sur le point de rejoindre l’OLP et de participer à un gouvernement palestinien d’union nationale. Ils devraient vraiment nous adresser un message de remerciement : Choukran (« merci« ).

Notre rôle dans l’ascension du Hezbollah est moins direct, mais non moins efficace.

Quand Ariel Sharon a envahi le Liban en 1982, ses troupes ont traversé le Sud du pays, majoritairement chiite. Les soldats israéliens ont été reçus comme des libérateurs. Libérateurs de l’OLP, qui avait transformé cette zone en un Etat dans l’Etat. Suivant les troupes dans ma voiture personnelle, en essayant d’atteindre la ligne de front, j’ai dû traverser environ une douzaine de villages chiites. Dans chacun d’eux j’ai été retenu par les villageois qui insistaient pour que je prenne le café chez eux.

Ni Sharon, ni quiconque n’a accordé beaucoup d’attention aux chiites. Dans la fédération des communautés ethnico-religieuses autonomes que l’on appelle le Liban, les chiites étaient les plus opprimés, privés de tout pouvoir.

Quoi qu’il en soit, les Israéliens ont abusé de leur hospitalité. Il n’a fallu aux chiites que quelques semaines pour réaliser qu’ils n’avaient aucune intention de s’en aller. Ainsi, pour la première fois de leur histoire, ils se révoltèrent. Le principal groupe politique, Amal (« Espoir« ), a commencé à lancer de petites actions armées. Les Israéliens ne comprenant pas le message, les opérations se sont multipliées et se sont transformées en une guerre de guérilla à part entière.

Pour déstabiliser Amal, Israël a encouragé une organisation rivale, plus petite et plus radicale : le Parti de Dieu, le Hezbollah.

Si Israël avait alors quitté le Liban le mal aurait minime. Mais il y est resté pendant 18 ans, suffisamment de temps pour que le Hezbollah se transforme en une machine de combat efficace, gagne partout l’admiration des masses arabes, prenne le leadership de la communauté chiite, et devienne la force politique libanaise la plus puissante.

Eux aussi, nous doivent un grand Choukran.

Le cas des Frères musulmans est encore plus complexe. L’organisation a été fondée en 1928, vingt ans avant l’Etat d’Israël. Ses membres se sont portés volontaires pour nous combattre en 1948. Ils sont passionnément pan-islamiques, et le sort des Palestiniens leur tient à cœur.

Alors que le conflit israélo-palestinien s’aggravait, la popularité des Frères augmentait. Depuis la guerre de 1967, durant laquelle l’Egypte a perdu le Sinaï, et plus encore après l’accord de paix séparée avec Israël, ils ont capté le ressentiment profond des masses en Egypte et partout dans le monde arabe. L’assassinat d’Anouar al-Sadate n’était pas de leur fait, mais ils s’en réjouirent.

Leur opposition à l’accord de paix avec Israël ne fut pas seulement motivée par l’islamisme, mais était aussi une réaction authentiquement égyptienne. La plupart des Égyptiens se sont sentis floués et trahis par Israël. L’accord de Camp David comprenait un important volet palestinien, sans lequel l’accord aurait été impossible pour l’Egypte. Sadate, qui était un visionnaire observant les tendances de fond, pensait que l’accord conduirait rapidement à un Etat palestinien. Menahem Begin, avocat de formation, s’intéressait aux codicilles. Des générations de Juifs ont grandi en étudiant le Talmud, qui est essentiellement une compilation des précédents juridiques, et leur esprit a été aiguisé par des querelles légalistes. Ce n’est pas sans raison que les juifs sont des avocats demandés dans le monde entier.

En fait, l’accord ne fait aucune mention d’un Etat palestinien, seulement d’une autonomie, formulée d’une manière qui a permis à Israël de continuer l’occupation. Ce n’était pas ce que les Egyptiens avaient été amenés à croire, et leur ressentiment était palpable. Les Egyptiens sont convaincus que leur pays est le leader du monde arabe, et porte une responsabilité particulière dans le sort de chaque nation. Ils ne peuvent pas supporter d’être considérés comme des traîtres de leurs pauvres cousins palestiniens dans le désarroi.

Bien avant son renversement, Hosni Moubarak était considéré avec mépris, comme un valet d’Israël payé par les Etats-Unis. Pour les Égyptiens, son rôle peu reluisant dans le blocus israélien du million et demi de Palestiniens vivant dans la bande de Gaza était particulièrement honteux.

Depuis leurs débuts dans les années 1920, les dirigeants et les militants des Frères Musulmans ont été pendus, emprisonnés, torturés et persécutés. En tant qu’opposant au régime, leurs références sont incontestables. Leur position sur la question palestinienne a beaucoup contribué à cette image.

Si Israël avait conclu la paix avec le peuple palestinien, d’une façon ou d’une autre, les Frères auraient perdu beaucoup de leur attrait. Dans la situation actuelle, ils ont émergé après les élections comme la comme la force centrale de la vie politique égyptienne.

Choukran, Israël.

N’oublions pas la République islamique d’Iran.

Ils nous doivent quelque chose, eux-aussi. En fait, beaucoup. En 1951, lors des premières élections démocratiques dans un pays islamique de la région, Mohammed Mossadegh est élu Premier ministre. Le Shah, Mohammad Reza Pahlavi, qui avait été installé par les Britanniques durant la Seconde Guerre mondiale, fut jeté dehors, et Mossadegh nationalisa l’industrie pétrolière, vitale pour le pays. Auparavant, les Britanniques pillaient le peuple iranien, en ne réglant qu’une somme dérisoire pour l’or noir.

Deux ans plus tard, un coup d’Etat organisé par le MI-6 britannique et la CIA américaine ramenait le Shah au pouvoir et redonnait la mainmise sur le pétrole aux Britanniques détestés et à leurs partenaires. Israël n’avait sans doute aucun rôle dans ce coup d’Etat, mais sous le régime du Shah restauré, Israël a prospéré. Les Israéliens ont fait fortune dans la vente d’armes à l’Iran. Les agents israéliens du Shin Bet ont formé la Savak, la très redoutée police secrète du Shah. On a largement pensé qu’ils avaient aussi enseigné les techniques de torture. Le Shah a aidé au financement et à la construction d’un pipeline amenant le pétrole iranien d’Eilat à Ashkelon. Les généraux israéliens ont voyagé à travers l’Iran pour gagner le Kurdistan irakien, où ils ont aidé la rébellion contre Bagdad.

À l’époque, les dirigeants israéliens coopéraient avec le régime d’apartheid en Afrique du Sud au développement d’armes nucléaires. Les deux Etats proposèrent au Shah un partenariat dans ce programme, de sorte que l’Iran devienne lui aussi une puissance nucléaire.

Avant que ce partenariat ne devienne effectif, le souverain détesté fut renversé par la révolution islamique de février 1979. Depuis lors, la haine du Grand Satan (les Etats-Unis) et du Petit Satan (nous) a joué un rôle majeur dans la propagande du régime islamique. Elle a contribué à maintenir la loyauté des masses, et aujourd’hui Mahmoud Ahmadinejad s’en sert pour renforcer son pouvoir.

Il apparait que toutes les factions iraniennes – y compris l’opposition – soutiennent désormais l’effort de se doter d’une bombe nucléaire nationale, affirmée dissuader une attaque nucléaire israélienne. (Cette semaine, le chef du Mossad a déclaré qu’une bombe nucléaire iranienne ne constituerait pas un « danger existentiel » pour Israël.) Où en serait la République islamique sans Israël ? Ils nous doivent un grand « Merci », eux aussi. Gardons nous toutefois de trop de mégalomanie. Israël a certes beaucoup contribué à l’éveil islamiste. Mais ce n’est pas le seul contributeur, ni même le principal.

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’intégrisme obscurantiste semble exprimer l’esprit du temps. Karen Armstrong, une nonne britannique devenue historienne, a écrit un livre intéressant sur trois mouvements fondamentalistes : dans le monde musulman, aux Etats-Unis et en Israël. Elle dégage une tendance claire : tous ces mouvements divergents – musulmans, chrétiens et juifs – sont passés par des stades pratiquement identiques et simultanés.

A l’heure actuelle, Israël traverse une tempête à cause de la puissante communauté orthodoxe qui oblige les femmes dans de nombreuses régions du pays à s’asseoir séparément à l’arrière des autobus – comme les Noirs dans le bon vieux temps, en Alabama – et à utiliser des trottoirs séparés de chaque côté de la rue. Des soldats orthodoxes se voient interdire par leurs rabbins d’écouter des femmes soldats chanter. Dans les quartiers orthodoxes, les femmes sont obligées de se couvrir de vêtements qui les dissimulent entièrement à part leurs visages et leurs mains, même avec des températures de 30 degrés Celsius et plus. Une fillette de 8 ans issue d’une famille religieuse a été conspuée dans la rue parce que ses vêtements n’étaient pas suffisamment « prudes ». Lors de manifestations de protestations, des femmes laïques agitaient des affiches proclamant : « Téhéran est ici ! »

Un jour peut-être, un Israël fondamentaliste fera la paix avec un monde musulman fondamentaliste, sous l’égide d’un président américain fondamentaliste.   Sauf si nous faisons quelque chose pour arrêter le processus avant qu’il ne soit trop tard.

Uri Avery

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Article original : Shukran, Israel

Traduction : Contre Info

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