La dimension culturelle du conflit


Par Ibrahim Alloush pour Free Arab Voice

« La domination culturelle des États-Unis a jusqu’à présent été un aspect sous-estimé de sa puissance globale. Quoi que l’on pense de ses qualités esthétiques, la culture de masse américaine exerce, sur la jeunesse en particulier, une séduction irrésistible. Malgré l’hédonisme superficiel et les styles de vie stéréotypés qu’elle vante, son attrait n’en demeure pas moins irréfutable. Les programmes américains alimentent les trois quarts du marché mondial de la télévision et du cinéma. Cette domination est tout aussi marquée dans le domaine des musiques populaires, et, de plus en plus, des phénomènes de mode – vestimentaires, alimentaires ou autres – nés aux États-Unis se diffusent par imitation dans le monde entier. Sur Internet, l’anglais sert de lingua franca et une majorité écrasante des services en ligne, sur les réseaux informatiques, sont localisés aux États-Unis, ce qui a une influence décisive sur le contenu des communications […]. On trouve des diplômés des universités américaines dans les cabinets gouvernementaux sur tous les continents. » [1]

Ces propos relatifs à l’importance de la domination culturelle dans l’imposition de l’hégémonie américaine sur le monde ont été écrits par l’ancien conseiller américain à la sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski, dans son livre Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde.

Cet important ouvrage est essentiellement une étude portant sur la géopolitique. Cependant, l’auteur insiste sur l’importance de la domination culturelle comme une des dimensions de l’hégémonie américaine globale. Il la place au niveau des éléments les plus importants nécessaires à la réalisation de la domination tels que la force militaire, le développement technologique, la taille et la vigueur de l’économie ou encore la position géographique. Brzezinski ne cesse de nous rappeler que l’Empire mongol s’est effondré en raison de son retard civilisationnel, ce qui entraina son absorption par les peuples dominés puisque ses dirigeants parmi les petits-fils de Gengis Khan se convertirent au confucianisme en Chine et à l’islam en Perse et en Asie centrale. En revanche, Brzezinski nous rappelle également que la domination de l’Empire britannique, à son apogée, reposait en partie sur l’adhésion des peuples colonisés à la notion de « supériorité de la civilisation » britannique. Cela a permis aux dirigeants britanniques d’imposer leur influence, par le biais de quelques milliers de soldats, sur de vastes territoires et sur des peuples comptant des dizaines de millions d’individus.

Nous nous exposons à être agressés si nous ignorons la dimension culturelle du conflit.

A côté de la base militaire, de la compagnie commerciale et des dispositifs politiques, l’ensemble des forces de la domination étrangère sont nécessaires pour que nous acceptions leurs hégémonies. La domination ou l’occupation ne rapportent rien, du point de vue du gain ou de la perte économique, si les peuples vaincus persistent dans la résistance indéfiniment. Pour les désarmer, ces peuples doivent s’assimiler au vainqueur. Ils doivent être amenés à considérer leur langue, leurs vêtements, leur nourriture, leur musique et leur mode de vie de manière générale comme étant au plus bas de l’échelle de la civilisation. Au sein de ces peuples vaincus, les forces de domination étrangère peuvent consommer sereinement les fruits de l’occupation et de la conquête. Cela permet de réduire au minimum les frais de l’occupation et de la domination.

Il est de notre devoir de bien comprendre nos ennemis. Les forces de la domination étrangère n’imposent pas leur autorité à partir de motivations relatives à la civilisation. Leurs desseins ne sont ni spirituels ni culturels. Au contraire, les puissances étrangères souhaitent accaparer le pétrole et conquérir les marchés, par exemple, ou elles désirent la destruction du concurrent conquis ou l’installation de bases militaires dans des sites sensibles, etc. Leurs motivations sont principalement matérielles. Afin d’arriver à leurs buts, elles sont tout à fait prêtes à pactiser avec les moudjahidin afghans face à l’Union soviétique ou avec les énonciateurs de fatwas condamnant les opérations martyres. Les buts premiers des forces d’occupation étrangère ne relèvent pas de la thèse du « choc des civilisations ».

Cependant, elles entrent en collision avec tout ce qui représente un obstacle sur leur chemin et elles profitent de tout ce qui facilite leur progression dans ce chemin. Ici intervient l’idée de la « supériorité civilisationnelle » comme outil de domination. Dans le même temps, cette idée participe de l’expression de la glorification du dominant ou plus exactement de la célébration des forces et des parties responsables du bénéfice généré par la domination étrangère.

Du point de vue des peuples opprimés et occupés, la résistance civilisationnelle, c’est-à-dire le refus de s’assimiler à l’occupant et le refus que l’on nuise à leur culture d’origine, est l’une des conditions de la résistance aux côtés d’autres modalités comme les fusils, les explosifs et les positions politiques. Cette dimension culturelle de la résistance explique la montée en puissance de l’islam combattant dans nos pays et l’assaut opposé à la création d’un islam pacifiste et désarmé que l’impérialisme essaie de produire dans sa bataille médiatique contre la résistance [2]. Tout cela confirme bien qu’à l’origine, les motivations de l’impérialisme ne sont pas d’ordre culturel ! Cependant, dans ce cadre global, la bataille politique repose sur la référence islamique.

En résumé, l’islam demeure un objectif et un facteur de défense majeurs dans la confrontation avec les puissances étrangères dominant nos pays. Toutefois, cette perspective islamique doit être expliquée comme étant :

  1. combattante et hostile aux forces de la domination étrangère ;
  2. ouverte sur les courants combattants, arabes ou mondiaux, hostiles aux forces de la domination étrangère ;
  3. éclairée et refusant les différentes habitudes sociales qui n’ont aucun lien avec la religion musulmane.

La conversation portait sur les lignes de défense. Le passage à une politique offensive nécessite un autre projet ; un projet de renouveau arabe. Naturellement, ce projet de renouveau ne doit pas représenter une rupture avec le patrimoine arabe et islamique de notre oumma. Il se manifeste par ce qu’il a de meilleur en lui afin de se présenter comme sa continuité naturelle. Cela nécessite un autre développement.

Ibrahim Alloush

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Notes

[1] Brzezinsky Zbigniew, Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde, Paris, Bayard Éditions, 1997, page 51

[2] Note de la traductrice : En France, cette politique s’incarne dans la promotion de « l’islam modéré » qui s’oppose à toute forme de mobilisations sociales et politiques des musulmans dans l’hexagone et qui s’aligne sur la politique étrangère française sur les questions internationales. Tous les musulmans qui sortent de ce cadre, sont systématiquement qualifiés de « radicaux », de « fondamentalistes » et autres sobriquets stigmatisant.

Article original :  في البعد الثقافي للصراع

Traduction : Souad Khaldi

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