Israël a-t-il les moyens d’attaquer l’Iran ?


par Vincent Eiffling pour Chroniques persanes

C’est une question qui revient dès que le dossier nucléaire iranien réoccupe le devant de la scène : Israël a-t-il les moyens d’attaquer l’Iran ?

Selon la doctrine Begin (du nom de l’ancien Premier ministre israélien), l’Etat hébreu se doit, afin de garantir sa sécurité, d’empêcher tout autre Etat du Moyen-Orient d’acquérir des armes de destruction massive. Pour ce faire, Israël peut avoir recours à la force, y compris de manière unilatérale, afin d’effectuer des frappes préventives contre toute menace potentielle. C’est en vertu de cette doctrine qu’Israël a détruit la centrale d’Osirak en 1981 ainsi qu’un site supposé nucléaire en Syrie en 2007. C’est également au nom de cette doctrine qu’Israël pourrait lancer un raid contre la république islamique. Mais en a-t-il les moyens ?

Cette question peut-être analysée sous l’angle des « moyens militaires » mais se doit d’être remise en perspective au regard de « l’intérêt politique« . Les moyens militaires renvoient à des considérations strictement matérielles tandis que l’intérêt politique aborde le problème de manière plus large puisqu’il sous-entend une analyse « coûts-bénéfices » de la frappe et de ses répercutions. Penchons-nous tout d’abord sur les moyens militaires à la disposition de Tsahal.

L’Iran n’est pas limitrophe de l’Iran, la distance minimale entre les deux Etats est d’approximativement 1500 km et les sites nucléaires iraniens sont situés au centre du pays. De plus, les cibles potentielles sont multiples, à l’inverse des cas irakien et syrien. Or, la multiplications des objectifs rend naturellement impossible une concentration maximale de la force de frappe contre une seule et unique cible, de même qu’elle augmente la probabilité de pertes côté israélien.

En dépit de ces deux difficultés majeures – le nombre et la distance des objectifs – et malgré le système défensif anti-aérien iranien, Israël dispose, sur papier du moins, de la capacité de frapper l’Iran et de le frapper durement.

La force aérienne de l’Etat hébreu est l’une des plus modernes et des mieux équipées du monde. Selon le Military Balance de 2010, Tsahal dispose en effet des effectifs suivants :

  • 168 chasseurs configurés pour le combat aérien : 90 F-16A ; 16 F-16B ; 27 F-15A ; 7 F-15B ; 17 F-15C, 11 F-15D
  • 267 chasseur-bombardiers configurés pour les attaques au sol : 25 F-15I ; 39 A-4N ; 52 F-16C ; 49 F-16D ; 102 F-16I.

Israël dipose également des fameuses bombes GBU-28 « Bunker Buster » (photo 1) capable de pénétrer 30 m sous terre ou de perforer 6 m de béton armé avant d’exploser. Atout de taille dans la mesure où les installations iraniennes sont essentiellement souterraines, le site de Fordoo (où sont transférées les centrifugeuse jusque là situées à Natanz) est d’ailleurs conçu pour mieux résister aux attaques aériennes.  Il est cependant à noter que si la livraison à Tsahal de cette arme de fabrication américaine s’est accélérée au cours de ces dernières années, l’Etat hébreu s’est vu refuser l’achat de bombes GBU-39, plus efficaces et plus petites (photo 2).

Israël dispose également d’importantes capacités balistiques grâce à ses missiles Jericho 1 et Jericho 2 (on parle d’une centaine de lanceur) capable d’emporter aussi bien des charges nucléaires que des charges conventionnelles.

En conjuguant sa force de frappe aérienne avec sa force de frappe balistique, Tsahal dispose en théorie de moyens largement suffisant pour frapper les installations iraniennes.

D’autre part, les systèmes de brouillage radar et de contre-mesure dont dispose l’aviation israélienne sont largement supérieur qualitativement parlant aux systèmes en service au sein de l’armée iranienne. Tsahal dispose donc d’un avantage technologique conséquent.

Cependant, ce n’est pas parce que Israël possède la capacité de frapper l’Iran qu’il va forcément le faire (c’est un autre débat), la guerre étant la pire des solutions.

Ce n’est pas non plus parce que Israël dispose des moyens de frapper les installations nucléaires iraniennes qu’une action militaire préventive mettra un terme au programme nucléaire de Téhéran. Selon Robert Gates et l’amiral Mike Mullen (actuel chef d’état-major de l’armée US), des frappes intensives ne parviendront pas à empêcher l’Iran de se doter de l’arme atomique mais retarderont seulement son programme de 1 à 5 ans. (il convient donc de bien définir l’objectif de ces frappes : encore un autre débat).

Enfin, ce n’est pas parce que Tsahal peut frapper les installations nucléaires iraniennes que cela ne se fera pas sans difficultés et sans risques. En dépit de l’avancé qualitative de Tsahal sur les forces de défense iraniennes, ces dernières demeurent cependant capables d’infliger des pertes aux forces israéliennes. Par ailleurs, la force de frappe israélienne devra traverser des espaces aériens arabes pour frapper l’Iran. Quels sont les pays susceptibles d’accepter une pareille manoeuvre ? Malgré l’absence de relation diplomatique avec Israël, l’Arabie Saoudite serait prête à laisser la force aérienne de Tsahal traverser son espace aérien mais rien n’est prouvé … De plus, étant donné les rayons d’action des avions de Tsahal en service, un (voir deux selon les cas) ravitaillement(s) seraient nécessaire pour mener à bien l’opération.

De même, quelles seraient les conséquences de ces frappes ? La question peut se décomposer comme suit :

  • Conséquences au niveau systémique (j’entends par là les conséquences sur le système international) et les répercussions sur l’ensemble de la question nucléaire iranienne ?
  • Conséquences régionales (blocage du détroit d’Ormuz ? Attaques contre les intérêts américains dans le Golfe ? …)
  • Conséquences directes pour Israël (Riposte balistique iranienne ? Attaque contre le réacteur de Dimona ? … )

Toutes ces questions et incertitudes interviennent dans le cadre de la prise de décision concernant l’éventualité de frappes préventives dans la mesure où elles sont susceptibles de faire basculer l’analyse « coûtsbénéfices » concernant la pertinence de frappes d’un côté ou de l’autre ; ce qui nous renvoie à la question de l’intérêt politique des frappes préventives.

Cela mérite également une analyse plus poussée, ce que je tâcherai d’effectuer dans les jours qui viennent.

Vincent Eiffling

Vincent Eiffling est doctorant en sciences politiques – relations internationales, à l’Université Catholique de Louvain (UCL – Belgique). Il est également diplômé de l’Ecole Royale Militaire en sciences sociales et militaires. Il travaille en tant que chercheur au CECRI (centre d’étude des crises et des conflits internationaux).

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Source : Chroniques persanes

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