Le prix de la nouvelle démocratie : Goldman Sachs à la conquête de l’Europe


par Stephen Foley pour The Independent

Tandis que les gens ordinaires s’inquiètent de l’austérité et de leur emploi, les hautes sphères du pouvoir dans la zone euro ont subi une transformation notable.

L’élévation de Mario Monti au poste de Premier ministre italien est remarquable à plus de titres que ce que l’on peut énumérer. En remplaçant Silvio Berlusconi qui surfait sur les scandales, l’Italie a délogé celui qui était indéboulonnable. En imposant au pouvoir des technocrates non élus, l’Italie a suspendu les règles normales de la démocratie, et peut-être la démocratie elle-même. Et en plaçant un haut conseiller de Goldman Sachs à la tête d’un pays occidental, elle a poussé encore plus loin le pouvoir politique d’une banque d’investissement que l’on pensait être des plus politiquement toxique.

C’est la chose la plus importante de toutes : un pas de géant vers le projet de Goldman Sachs, voire même son couronnement.

Ce n’est pas seulement M. Monti. La Banque Centrale Européenne (BCE), un autre acteur crucial dans le drame de la dette souveraine, est dirigée par un ancien de Goldman Sachs, et les disciples de cette banque d’investissement tiennent des pans entiers des hautes sphères du pouvoir dans presque tous les pays européens, comme ce fut le cas aux Etats-Unis tout au long de la crise financière. Jusqu’à mercredi dernier, la division européenne du Fonds Monétaire International (FMI) était également dirigée par un homme de Goldman Sachs, Antonio Borges, qui vient juste de démissionner pour des raisons personnelles.

Même avant le bouleversement en Italie, rien ne pouvait faire oublier le surnom de Goldman Sachs, « la Pieuvre Vampire », et à présent que ses tentacules atteignent le sommet de la zone euro, des voix perplexes commencent à poser des questions sur son influence. Les décisions politiques prises dans les semaines à venir détermineront si la zone euro paiera ses dettes, et si elle le pourra – et les intérêts de Goldman Sachs sont étroitement liés à la réponse à cette question.

Dans son livre « 13 Bankers », Simon Johnson, l’ancien économiste du FMI, soutient que Goldman Sachs et d’autres grandes banques sont devenues si proches du gouvernement dans la dernière ligne droite avant la crise financière, que les Etats-Unis étaient effectivement devenus une oligarchie. Au moins, les politiciens européens ne sont pas « achetés et rémunérés » par les grandes entreprises, comme aux Etats-Unis, dit-il. « A la place, il y a en Europe une vision du monde partagée entre l’élite politique et les banquiers, une série d’objectifs partagés et un renforcement mutuel des illusions ».

C’est le Projet de Goldman Sachs. Pour le formuler simplement, il s’agit d’étreindre fortement les gouvernement. Toutes les entreprises veulent faire avancer leurs intérêts avec les régulateurs qui pourraient entraver leurs desseins et avec les politiciens qui peuvent leur offrir des réductions fiscales, mais ce n’est pas un simple effort de lobbying. Goldman Sachs est là pour prodiguer des conseils aux gouvernements et leur apporter des financements, pour envoyer ses gens dans les services publics et faire miroiter des emplois très lucratifs aux personnes qui quittent les gouvernements. Ce Projet consiste à créer un échange si intense de personnels, d’idées et d’argent qu’il est impossible de faire la différence entre l’intérêt public et l’intérêt de Goldman Sachs.

M. Monti est l’un des économistes italiens les plus en vue et il a passé la plus grande partie de sa carrière à l’université et dans des groupes de réflexion. Mais ce fut lorsque M. Berlusconi le nomma à la Commission Européenne en 1995 que Goldman Sachs a commencé à s’intéresser à lui. D’abord comme commissaire au marché intérieur, puis en particulier comme commissaire à la concurrence, il a pris des décisions qui pouvaient faire ou défaire les accords de prise de contrôle et de fusion auxquelles travaillaient les banquiers de Goldman Sachs ou pour lesquels ceux-ci apportaient les fonds. Plus tard, M. Monti a également présidé la commission du Trésor italien sur le système bancaire et financier qui a établi la politique financière du pays.

Avec ces liens, il était naturel que Goldman Sachs l’invite à rejoindre son comité de conseillers internationaux. Au sein de Goldman Sachs, cette force de deux douzaines de conseillers internationaux agit comme une équipe de lobbyistes officieux pour faire avancer ses intérêts auprès des politiciens qui régulent son activité. Parmi les autres conseillers, on retrouve Otmar Issing qui, en tant que membre de la Bundesbank allemande, puis de la Banque Centrale Européenne, a été l’un des architectes de l’euro.

L’ancien politicien le plus important au sein de cette banque est peut-être Peter Sutherland, ministre de la justice d’Irlande dans les années 80 et, lui aussi, ancien Commissaire à la concurrence de l’UE. Il est maintenant le président du conseil d’administration du bras de courtage et de négoce de Goldman Sachs, dont le siège se trouve au Royaume-Uni, Goldman Sachs International, et, jusqu’à son effondrement et à sa nationalisation, il était également administrateur de la Royal Bank of Scotland (RBS). Il a été un porte-parole de premier plan pour le plan de sauvetage de l’Irlande par l’UE, en soutenant que les conditions des prêts d’urgence devaient être assouplies, afin de ne pas aggraver les déboires financiers du pays. L’été dernier, L’UE a accepté de réduire le taux d’intérêt de l’Irlande.

Recueillir des décideurs politiques au carnet d’adresse bien garni lorsqu’ils quittent leurs gouvernements n’est que la moitié du Projet, envoyer des disciples de Goldman Sachs dans les gouvernements est l’autre moitié. A l’instar de M. Monti, Mario Draghi, qui a pris la présidence de la BCE le 1er novembre, a alterné fonctions gouvernementales et postes chez Goldman Sachs. Il a été membre de la Banque Mondiale et directeur général du Trésor italien avant de passer trois ans comme directeur général de Goldman Sachs International entre 2002 et 2005 – pour retourner au gouvernement comme président de la banque centrale italienne.

M. Draghi a été poursuivi par une controverse sur les combines comptables menées par l’Italie et d’autres pays à la périphérie de la zone euro, alors que ceux-ci essayaient, il y a dix ans, d’intégrer la monnaie unique. En utilisant des produits dérivés complexes, l’Italie et la Grèce furent capables de réduire la taille apparente de leur dette gouvernementale, que les règles de l’euro interdisaient de dépasser les 60% du PIB. Et les cerveaux derrière plusieurs de ces produits dérivés étaient des hommes et des femmes de Goldman Sachs.

Les traders de cette banque créèrent une quantité d’accords financiers qui permirent à la Grèce de lever des capitaux pour réduire immédiatement son déficit budgétaire, en échange de remboursements étalés dans le temps. Dans l’un de ces accords, Goldman Sachs a acheminé un milliard de dollars de financement vers le gouvernement grec en 2002, dans une transaction appelée « échange transversal de devises » (cross-currency swap). De l’autre côté de cet accord, se trouvait Petros Christodoulou, alors en poste à la Banque nationale de la Grèce, qui avait commencé sa carrière chez Goldman Sachs et qui vient d’être promu à la tête de l’agence qui gère la dette du gouvernement grec. Lucas Papademos, à présent installé dans le fauteuil de Premier ministre du gouvernement d’union de la Grèce, était un technocrate qui dirigeait à l’époque la Banque Centrale grecque.

Goldman Sachs dit que la réduction de la dette réalisée par ces swaps était négligeable par rapport aux règles de l’euro, mais a exprimé quelques regrets concernant ces accords. Gerald Corrigan, un associé de Goldman Sachs qui a intégré cette banque après avoir dirigé la filiale new-yorkaise de la Réserve Fédérale américaine[1], a déclaré l’année dernière, lors d’une audition parlementaire britannique : « Il est clair, rétrospectivement, que les normes de la transparence auraient pu et auraient probablement dues être plus élevées ».

Lorsque cette question a été soulevée lors des auditions de confirmation du parlement européen pour son poste à la BCE, M. Draghi a dit qu’il n’avait pas été impliqué dans les swaps, tant au Trésor [italien] que chez Goldman [Sachs].

Il s’est avéré impossible de reste en ligne sur la Grèce, laquelle, en vertu des dernières propositions de l’UE, ne règlera effectivement pas sa dette en demandant à ses créanciers d’accepter une coupe « volontaire » de 50% sur ses obligations. Mais le consensus actuel dans la zone euro est que les créanciers des plus grands pays, comme l’Italie et l’Espagne, doivent être intégralement remboursés. Ces créanciers sont bien entendu les grandes banques du continent et c’est leur santé financière qui est la préoccupation principale des décideurs politiques. La combinaison de mesures d’austérité imposées par les nouveaux gouvernements technocratiques à Athènes et à Rome, et par les dirigeants des autres pays de la zone euro, comme l’Irlande, ainsi que les fonds de sauvetage du FMI et du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) largement financé par l’Allemagne, peuvent tous être considérés comme la conséquence de ce consensus.

« Mes anciens collègues au FMI courent partout pour essayer de justifier des plans de sauvetage de 1.500 à 4.000 milliards d’euros, mais qu’est-ce que cela veut dire ? » dit Simon Johnson. « Cela signifie sauver les créanciers à 100% ? C’est un nouveau plan de sauvetage des banques, comme en 2008 : Le mécanisme est différent, en ceci qu’il se produit au niveau souverain, pas au niveau bancaire, mais la logique est la même ».

L’élite financière est tellement certaine que les banques seront sauvées, que certains placent des paris sur une telle issue. Jon Corzine, un ancien directeur exécutif de Goldman Sachs, est retourné à Wall Street l’année dernière après avoir passé près de dix ans en politique, et il a pris le contrôle d’une entreprise historique appelée MF Global. Il a placé 6 milliards de dollars de l’argent de l’entreprise pour parier que les obligations du gouvernement italien ne se retrouveraient en défaut de paiement. Lorsque ce pari a été révélé le mois dernier, les clients et les partenaires commerciaux ont décidé qu’il était trop risqué de faire des affaires avec MF Global, et cette entreprise s’est effondrée en quelques jours. Ce fut l’une des dix plus grosses faillites de l’histoire américaine.

Le grand danger est que, si l’Italie cesse de payer ses dettes, les banques créancières pourraient devenir insolvables. Goldman Sachs, qui a contracté pour plus de 2.000 milliards de dollars d’assurance, dont une somme non révélée sur la dette des pays de la zone euro, n’en sortirait pas indemne, en particulier si une partie de ces 2.000 milliards d’assurance qu’elle a achetés s’avère être avec une banque qui disparaîtra. Aucune banque – et en particulier la Pieuvre Vampire – ne peut facilement dégager ses tentacules de ses homologues. C’est la logique des plans de sauvetage et de l’austérité, la raison pour laquelle nous avons plus de Goldman Sachs, pas moins. L’alternative est une seconde crise financière, un deuxième effondrement économique.

Illusions partagées, peut-être ? Qui oserait l’essayer ?

Stephen Foley

Note

[1] Pour comprendre le mécanisme qui a permis aux grands banquiers de Wall Street de contrôler les Etats-Unis, on lira avec intérêt « Les Secrets de la Réserve Fédérale », d’Eustace Mullins, disponible sur Amazon.fr.

Article original : What price the new democracy ? Goldman Sachs conquers Europe

Traduction : JFG

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12 réponses à “Le prix de la nouvelle démocratie : Goldman Sachs à la conquête de l’Europe

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  3. Voilà un article qui dégage un parfum de « Necker » , ce banquier suisse qui fut l’ultime rempart de l’Ancien Régime … et chassé par lui !… Dans ce cas, la déchéance de Mario Monti sera le déclenchement du « 1789 » italien … à moins qu’il ait déjà éclaté de l’autre côté de l’Atlantique !…

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