Comprendre l’idéologie jihadiste


par Clément Therme

Troisième volume des recherches de Farhad Khosrokhavar sur le radicalisme islamique [1], cet ouvrage (« Jihadist ideology – The anthropological perspective ») propose une réflexion sur les fondements idéologiques qui soustendent l’action des djihadistes, qu’ils soient sunnites ou chiites. L’auteur envisage le djihadisme comme un courant minoritaire de l’islam, aux côtés du fondamentalisme et du réformisme. Son originalité est double : tout d’abord, l’idéologie djihadiste se distingue par son rejet total de la démocratie assimilée à l’Occident impie et dépravé ; ensuite, les intellectuels djihadistes prônent le recours à la violence pour réaliser leurs utopies. En dépit de sa large audience médiatique sur la scène internationale, le djihadisme ne représente qu’une fraction infime des musulmans, en Occident et dans les mondes musulmans. Par ailleurs, le sociologue estime que le djihadisme est trop souvent analysé au regard de sa seule dimension terroriste, ce qui ne permet pas une compréhension globale et profonde du phénomène. L’approche anthropologique privilégiée dans cet ouvrage permet donc de combler un vide dans la littérature, pourtant déjà très vaste, consacrée à cette branche radicale des islamistes.

Outre l’analyse détaillée et inédite des écrits djihadistes en arabe et en persan, l’un des principaux mérites de ce travail est de combiner l’étude des courants sunnite et chiite du djihadisme international. L’auteur souligne les spécificités des djihadistes chiites, qui s’expliquent par leur statut minoritaire au sein de l’islam (ils représentent environ 10 % des musulmans) et par leurs liens avec l’État théocratique iranien. Son existence prouve d’ailleurs le réalisme des chiites face à l’idéalisme des djihadistes sunnites qui poursuivent, eux, l’objectif irréaliste de la création d’un État islamique sous la forme d’un califat global. En l’absence de ce califat global, les djihadistes sunnites s’efforcent de mettre en place une avant-garde révolutionnaire fondée sur une idéologie (Ta’ifah Mansurah) formulée selon un registre islamique revisité. Malgré ces différences entre sunnites et chiites, ces mouvements partagent l’ambition d’instaurer un « ordre islamique international », ainsi que la croyance dans le caractère absolu des prescriptions islamiques, en particulier en relation avec un système politique démocratique qui produit selon eux « des lois arbitraires issues du peuple ». Plus encore, les djihadistes envisagent la démocratie comme un système non pas primordialement « politique », mais « théologique », la démocratie étant, selon eux, une religion idolâtre. Enfin, leur lecture « fermée » du Coran se fonde sur une herméneutique qui exclut toute ambiguïté dans le discours coranique, à partir d’un manichéisme absolu.

Pour l’auteur, l’idéologie du djihadisme est une des dernières survivances du totalitarisme au XXIe siècle. L’existence de ce corpus idéologique est également un contre-exemple criant pour les théories popularisées au lendemain de la chute du communisme, qu’il s’agisse de la « fin des idéologies » ou de la « fin de l’Histoire ». Au moment où les pays arabes traversent une période de révoltes et de révolutions, l’étude des écrits des intellectuels islamistes djihadistes est d’autant plus nécessaire qu’ils honnissent la démocratie réclamée par les musulmans de la région. Alors qu’ils utilisaient dans leurs prédications ce que l’auteur appelle la « sécularisation pervertie », liée à la nature autocratique de régimes arabes soutenus par l’Occident, une reconfiguration régionale pourrait mettre à mal leur argumentaire sur la démocratie, vue comme produit de l’hégémonie occidentale en terre musulmane, à travers l’exemple d’Israël.

Enfin, on lira avec attention le chapitre consacré à l’ayatollah Taqi Mesbah Yazdi, un proche allié clérical du président Mahmoud Ahmadinejad. À la lumière de ses écrits rejetant l’« agression culturelle occidentale » contre la culture islamique de la société iranienne, qui s’inscrirait dans le cadre d’un « complot international » visant à l’occidentalisation des musulmans iraniens, on comprend mieux la réaction des autorités iraniennes face aux aspirations démocratiques portées par le mouvement vert. La dimension « absolue » de l’islam est donc bien la raison pour laquelle djihadistes sunnites et chiites rejettent les sociétés démocratiques et leur système politique. Cet ouvrage est indispensable pour comprendre les évolutions qui touchent le monde musulman – en particulier la relation qu’il entretient avec l’idéal démocratique.

Clément Therme

Note

[1] Voir F. Khosrokhavar, « Les Nouveaux Martyrs d’Allah », Paris, Flammarion, 2003 et « Inside Jihadism. Understanding Jihadi Movements Worldwide », Boulder, CO, Paradigm Publishers, 2009.

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6 réponses à “Comprendre l’idéologie jihadiste

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  3. Enorme impact médiatique , nul de chez nul sur le terrain !… Voilà donc le vrai visage du jihadisme , « groupuscule » fabriqué par un pouvoir dominant sur la défensive !… Leur refus ( et leur haine ) de la démocratie confirme que les jihadistes sont les alliés de ce pouvoir économique menacé par le voeu libertaire « global » que tous les peuples de la Terre au fond d’eux-mêmes !…Cependant, on ne peut comparer le jihadisme au communisme qui lui, a su se « suicider » pour éviter de devenir une machine d’oppression capable d’écraser les millénaires !… En « liquidant ses positions », comme dirait un trader, le communisme liquide en même temps les coûts exorbitants de la gestion ultra-lourde d’un Etat totalitaire et remet le travail sur le métier : reprendre le travail de base qui a mené déjà une fois à la Révolution d’Octobre !…
    Le jihadisme n’a rien fait de tout çà !… Par définition même, il est condamné en tant que force politique, car son comportement social se situe en dehors de toute critique !… Il en est à attendre la parole d’un dieu qui ne vient jamais et donc à la merci d’intermédiaires qui s’arrogent ainsi un pouvoir … totalitaire !… Depuis 1400 ans, l’Islam est un serpent qui se mord la queue !…

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