« God kills America » : des chimères du fanatisme à la destinée obscure


par Jolyon Howorth

Dans son discours du 28 mars 2011 annonçant sa décision d’intervenir en Libye, le président Barack Obama soulignait que le rôle des États-Unis dans cette mission onusienne serait limité et que le leadership serait rapidement transféré aux alliés : « Les États-Unis auront un rôle de soutien » (« a supporting role »). La communauté américaine des stratèges, qui attend depuis deux ans qu’émerge une « doctrine Obama » lisible, pense l’avoir enfin découverte à l’occasion de l’affaire libyenne. Elle pourrait s’intituler le « leadership par l’arrière » (« leading from behind [1] »). Ces deux livres contribuent largement à déchiffrer cet infléchissement décisif de la diplomatie américaine dans la deuxième décennie du XXIe siècle.

William Pfaff retrace, dans un livre (« The irony of Manifest Destiny – The tragedy of America’s foreign policy ») d’une érudition exceptionnelle, les sources religieuses, philosophiques, culturelles et politiques de la notion fondatrice de « Manifest Destiny ». Il fait état de ses 200 ans d’histoire mais aussi de son actualité inopérante. Michael Mandelbaum, pour sa part (« The frugal superpower – America’s global leadership in a cash-strapped era »), nous explique pourquoi le 15 septembre 2008 (jour de la faillite de la banque Lehman Brothers) marque le moment où les États-Unis comprennent que leurs dépenses militaires ne peuvent être illimitées et que leur rôle global sera dorénavant plus restreint et modeste : « À l’avenir, les États-Unis se comporteront comme un pays normal » (p. 8).

L’expression « Manifest Destiny » [2], utilisée pour la première fois en 1845 lors de l’annexion du Texas, fait de l’expansion transcontinentale puis globale de la puissance américaine une volonté divine. En 1919, Woodrow Wilson affirme que le leadership international des États-Unis n’émane pas d’un plan conçu à Washington mais de « la main de Dieu, qui nous a entraînés sur ce chemin […] ; ce fut le rêve de notre naissance. L’Amérique a montré, en toute vérité, la voie [3]. » (p. 71.) Selon W. Pfaff, cette foi utopique remonte au siècle des Lumières. Avec la « mort de Dieu », l’homme ne cherche plus une place dans un paradis d’outre-tombe mais tente de créer un paradis sur Terre. Cette aspiration séculière, qui vient remplacer au XVIIIe siècle les croyances religieuses, exige la création d’un monde parfait hic et nunc. En outre, il faut faire vite : la vie humaine se mesure en décennies plus qu’en millénaires… Cette quête d’absolu explique logiquement l’extrême violence du XXe siècle (de Staline à Pol Pot en passant par Hitler et Mao) et sous-tend directement la croisade américaine de l’après-Guerre Froide. En effet, les États-Unis veulent, pour reprendre les termes du second discours inaugural de George W. Bush en 2005, « abolir le mal » et « mettre fin à la tyrannie » sur le globe. Ce projet se traduit par une tentative d’exportation de la démocratie aux quatre coins du monde, projet ininterrompu depuis Wilson et toujours soutenu, selon W. Pfaff, par la quasi-totalité de l’élite américaine – y compris dans l’entourage d’Obama. Cette ambition presque religieuse, conçue dans une Amérique chrétienne, aboutit à l’« américanisation de la chrétienté » (p. 62) : W. Pfaff dénonce sèchement la Manifest Destiny comme « irréalisable, indésirable et dangereuse » (p. 194).

Dans un superbe chapitre de synthèse historique, l’auteur nous mène de l’isolationnisme des pères fondateurs à l’interventionnisme wilsonien, montrant à quel point les multiples guerres menées par les États-Unis au XIXe siècle, y compris la guerre contre l’Espagne de 1898 (une « affaire désinvolte qui n’engagea nullement la nation », p. 70) avaient surtout pour but de faciliter et de compléter le développement du projet interne. Le tournant wilsonien de 1917-1919 fut définitif et déclencha (malgré les rechutes isolationnistes de l’entre-deux-guerres et de l’immédiat après-1945) toute une série d’interventions, toujours plus idéologiques et manichéennes. Ces opérations, de la présidence d’Eisenhower à celle de Bush, traduisaient en réalité une « forme virtuelle d’isolationnisme, une solution fictive à un problème dont la solution antérieure avait disparu » (p. 100).

L’étape actuelle du nouvel « isolationnisme » façon XXIe siècle, c’est la poursuite de la guerre contre le terrorisme, notion « fantaisiste » s’il en est, issue indirectement des thèses de Samuel Huntington, dont « l’erreur profondément conceptuelle et pratique fut de traiter les civilisations, qui sont des phénomènes culturels, comme si elles étaient des nations » (p. 106). W. Pfaff nous offre une leçon aussi synthétisée que sophistiquée sur l’histoire de l’islam pour mieux démontrer le vide conceptuel de la notion de « menace civilisationnelle », l’absurdité et l’injustice de la poursuite d’une « guerre » contre celle-ci et l’impossibilité de toute « victoire ». La vaste culture historique et politique de l’auteur lui permet de nier toute dimension inédite aux conflits et passions actuels ; en effet – paradoxe délicieux –, l’objectif politique des islamistes du XXIe siècle ressemblerait beaucoup aux objectifs des pères fondateurs de l’Amérique : créer, sur terre et immédiatement, un paradis séculier à l’abri des colonisateurs d’où qu’ils viennent. Vivant à Paris depuis 1971, l’auteur reste épargné par la psychose post-11 septembre qui a frappé la vaste majorité de ses concitoyens.

Selon lui, il reste toujours aux États-Unis une voie alternative : une politique non interventionniste qui, poursuivie avec conviction depuis 1945, aurait épargné à l’Amérique non seulement la guerre du Vietnam mais aussi l’humiliation de la révolution iranienne et de ses suites. D’après l’auteur, les attaques du 11 septembre 2001 auraient pu être évitées, tout comme les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Depuis les années 1960, ses livres préconisent cette option, qui trouve son inspiration chez des réalistes classiques comme Reinhold Niebuhr et surtout George F. Kennan [4]. Pour W. Pfaff, la poursuite actuelle d’une politique héritée de Bush par Obama (qu’il voit comme une victime du consensus de Washington en matière de politique de sécurité) ne peut mener qu’à l’échec.

Comment cette histoire se terminera-t-elle ? C’est l’interrogation essentielle de son dernier chapitre. À défaut d’un ressaisissement « à la Kennan » (seul aboutissement souhaitable pour W. Pfaff), l’auteur dessine trois scénarios de sortie. Il imagine tout d’abord une Amérique tellement préoccupée par ses problèmes internes, par la perte de son influence extérieure, par sa dette, qu’elle jetterait tout simplement l’éponge, abandonnerait ses « fantaisies politiques et militaires » et se retirerait dans un « isolationnisme curatif » (p. 185). Deuxième possibilité : l’Amérique, à force d’essayer, contre toute logique, d’imposer sa volonté non seulement au monde islamique mais également aux « maux concomitants qui affligent partout le monde moderne », s’épuiserait tout simplement dans cette tentative. Ce serait, nous prévient-il, une affaire de longue haleine, assortie d’une réémergence des haines civiles, semblables à celles qui ont accompagné et suivi la guerre du Vietnam et qui ont effectivement resurgi depuis l’élection d’Obama. Il ne s’agit pas d’une haine raciale, mais d’une « déception vaste et fondée sur l’incompréhension » des classes populaires « qui ont le plus cru au rêve américain et se sentent les plus trahies par ce que les États-Unis sont devenus en 2010 » (p. 187). Troisième scénario : « une fin catastrophique dans laquelle une élite américaine enragée montrerait à un monde ingrat la rationalité qui se cache derrière toutes ces armes nucléaires sauvegardées » (p. 189). On en frémit…

Quelle qu’elle soit, cette fin adviendra : « Les Américains conduisent aujourd’hui une mission globale militarisée colossale mais moralement futile, et [qui] a raté dès le début une fin qui pouvait être atteinte. Elle ne saurait réussir. » (p. 190.) Le livre de W. Pfaff nous rappelle des vérités quasi ensevelies sous les décombres du 11 septembre 2001. Les Américains devraient lui être reconnaissants de faire une critique désintéressée, celle d’un citoyen du monde, réaliste, lucide, à la sagesse profonde, et qui ne désespère pourtant pas complètement de son pays natal.

À l’inverse, pour M. Mandelbaum, le rôle international des États-Unis depuis 1945 est loin d’avoir été une erreur et encore moins la source des maux actuels. La position états-unienne mérite, au contraire, d’être célébrée : « La puissance américaine offre des avantages à la plupart des habitants de la planète […], parce que les États-Unis jouent un rôle majeur, constructif et historiquement sans précédent dans le monde. » Bilan massivement et globalement positif. L’Amérique a occupé de façon concluante la fonction nécessaire d’un « gouvernement mondial » (p. 54). Selon cet auteur, elle a maintenu l’ordre, rassuré ceux qui étaient menacés, empêché la prolifération nucléaire, garanti les flux pétroliers et offert le dollar comme devise internationale. Le seul ennui est que Washington ne peut plus assumer ce rôle – qui est ainsi impérativement appelé à prendre fin. Le raisonnement est ici exclusivement économique. Depuis belle lurette, les Administrations tant démocrates que républicaines ont financé ce « gouvernement mondial » par la dette – aujourd’hui évaluée à quelque 14 000 milliards de dollars. Pour deux raisons au moins, cela ne peut plus continuer.

La première raison est liée aux entitlements (acquis sociaux). La note du système de sécurité sociale et des dépenses médicales (Medicare et Medicaid) s’élevait en 2008 à 40 % du budget fédéral, ou 4 % du produit national brut (PNB). Compte tenu du départ imminent à la retraite de 77 millions d’Américains nés entre 1946 et 1964, ce budget représentera 18 % du PNB vers 2050. La différence entre ces dépenses obligatoires et les projections fiscales s’élève à 52 000 milliards de dollars, soit quatre fois la valeur du PNB américain annuel. Pour financer cette somme quasi inconcevable, il faudrait augmenter les impôts de 150 %, ce qui est bien sûr politiquement inenvisageable. Il sera donc indispensable de faire des économies massives, et la cible la plus évidente et la plus facile est le budget actuel de la défense.

La seconde raison découle logiquement de ces chiffres dramatiques. Le contribuable américain, face à un choix déchirant, optera en faveur des priorités internes. En 2009, en réponse à une question posée chaque année depuis 1964 par l’institut de sondage Pew (« À votre avis, l’Amérique devrait-elle s’occuper plutôt de ses propres affaires, au plan international ? »), une forte majorité a répondu pour la première fois par l’affirmative. Les Américains ne jugent pas, contrairement à W. Pfaff, que les interventions répétées des 60 dernières années étaient erronées. Ils pensent tout simplement que, pour des raisons purement économiques, cela ne peut plus continuer. M. Mandelbaum, pour sa part, estime que l’adaptation à la pénurie ne se traduira pas par un retour à l’isolationnisme, mais par un choix de préférences plus astucieuses en matière de diplomatie. Des erreurs monumentales – telles que l’élargissement de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou la guerre d’Irak – seront évitées à l’avenir, et la présence américaine dans le monde se rétrécira sensiblement. D’après l’auteur, c’est très certainement une mauvaise nouvelle pour des millions de gens un peu partout dans le monde (on peut penser au peuple libyen par exemple), mais c’est un fait.

Malgré les conséquences appréhendées de cette réduction du rôle des États-Unis par rapport aux puissances émergentes, M. Mandelbaum reste optimiste. Aucune puissance ne remplacera les États-Unis comme « gouvernement du monde » et il y a peu de risques que le retour de la politique des puissances se traduise par une guerre mondiale. Le coeur géopolitique du monde se situe dorénavant au Moyen-Orient, essentiellement pour des raisons tenant au pétrole. Pour l’auteur, la solution du casse-tête est simple : en augmentant massivement les impôts sur la consommation aux États-Unis, le prix du pétrole chutera et les puissances pétrolières (arabes, russe et vénézuélienne) s’en trouveront affaiblies ; le Trésor américain trouvera ainsi son compte.

En envoyant des renforts en Afghanistan en 2009, Obama précisait très clairement que ceux-ci seraient limités en nombre et n’étaient pas destinés à y rester longtemps. Il refusait ainsi de s’engager dans la poursuite d’« objectifs qui ne peuvent être atteints à un coût raisonnable ». W. Pfaff aurait sans doute souhaité un raisonnement moins économiste et davantage inspiré par un réalisme géopolitique. Mais il serait certainement rassuré de voir que l’empire américain, fût-ce pour financer les retraites de ses citoyens, semble sur le point de prendre sa propre retraite anticipée.

Jolyon Howorth

Jolyon Howorth est professeur à l’université de Yale (États-Unis) et professeur de sciences politiques européennes, chaire Jean Monnet, à l’université de Bath (Royaume-Uni).

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Notes

[1] R. Lizza, « The Consequentialist. How the Arab Spring Remade Obama’s Foreign Policy », The New Yorker, 2 mai 2011, p. 44-55, Newyorker.com. Pour une dénonciation caustique de cette notion, voir C. Krauthammer, « The Obama Doctrine: Leading from Behind », The Washington Post, 28 avril 2011, Washingtonpost.com.

[2] Ce terme, comme celui de Dieu, s’écrit normalement avec des capitales.

[3] Cette notion d’un renouveau fondamental se trouve également chez Thomas Paine : « Nous sommes comme si nous vivions au commencement du temps. »

[4] W. Pfaff et E. Stillman, The New Politics: America and the End of the Post-War World, Londres, Secker & Warbug, 1961 ; The Politics of Hysteria: the Sources of Twentieth Century Conflict, Londres, Gollancz, 1964 ; Power and Impotence: The Failure of America’s Foreign Policy, Londres, Gollancz, 1966.

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