Orient contre Occident


par Philippe Grasset pour Dedefensa

Le 21 avril 2011, le Guardian présentait une intervention à Londres de l’écrivain Chandran Nair, fondateur d’un think tank spécialisé dans les questions de civilisation liées à l’évolution de la démographie, de la technologie et de ses effets sur l’environnement. Le Guardian définit Nair comme une personnalité prestigieuse et de grande influence dans les pays asiatiques, qui sont par ailleurs les principaux sujets de ses recherches…

La thèse générale de Nair, portant sur l’analyse de la situation de la civilisation en Asie, en présence de la poussée du bloc américaniste-occidentaliste (BAO) pour imposer son modèle, est particulièrement radicale et impérative, à la lumière d’un jugement implicite du “modèle” extrêmement négative. Il n’est pas question que ce modèle soit imposé à l’Asie, il n’est pas question que l’Asie l’accepte… Nous croyions que cette question était tranchée, du moins dans le chef des establishment et directions respectives, et qu’effectivement l’Asie s’arrangeait du modèle américaniste-occidentaliste, éventuellement pour mieux le maîtriser et le diriger ; nous découvrons qu’il n’en est rien, dans le chef de monsieur Nair et, sans doute, de nombre de ses interlocuteurs parmi les diverses directions politiques ; nous réalisons en même temps que la façon dont nous croyions cette question réglée comportait nombre d’incertitudes, de contradictions implicites entre les différents acteurs mais écartées autant que faire se peut, pour sauvegarder les apparences, et ainsi de suite. Ecoutant Nair, nous découvrons qu’effectivement, rien n’est fait et, surtout, tout pourrait être défait, – c’est-à-dire fait dans le sens contraire de ce qui était généralement attendu.

Nair use d’un terme particulièrement important pour désigner une des tâches prioritaires des gouvernements des pays asiatiques : la déconstruction du rêve consumériste née de et irrésistiblement suscitée par l’application du modèle de consommation type BAO à l’Asie… « “Governments need to tell their people that they can’t have everything,” says Nair. “The dream of a lifestyle commensurate with US sitcoms needs to be deconstructed immediately.” »

Il n’y a pas seulement une argumentation de nécessité utilitaire dans le discours de Chandran Nair, comme s’il acceptait implicitement, – mais par pure hypothèse à laquelle il ne souscrit pas, – les règles et les perceptions américanistes-occidentalistes mais constatait que leurs conséquences au niveau de la vie courante sont inacceptables en Asie, et autant au niveau des ressources disponibles que de celui, plus essentiel, de l’environnement et de la culture également. Il y a aussi le constat que ces règles ont été imposées, ou qu’on est en train de continuer à essayer de les imposer, alors qu’il s’avère qu’il n’y a aucune raison objective pour qu’il en soit ainsi. (Et même le contraire, suggérerait-on en constatant le dilemme insupportable et insoluble où ces règles mettent ceux à qui elles sont offertes/imposées.) En un sens, on interpréterait à ce point l’argument de Nair comme le refus du modèle BAO parce que ce modèle est absolument déstructurant et prédateur de l’identité des peuples asiatiques et de leurs traditions.

Chandran Nair aborde le problème du point de vue économique d’abord, c’est-à-dire des contraintes économique qu’impose le modèle occidental pour les pays asiatiques “arrivés en dernier” chronologiquement pour l’application du modèle occidental. Il estime que les pays asiatiques ne parviendront pas à leur fin (l’intégration de ce modèle) et que les populations asiatiques doivent être informées de cela. « It’s harsh for Asians to be told that as latecomers to the capitalist party they will never be able to attain that way of life taken for granted in developing countries… », observe Nair.

Mais ces mêmes observations, lorsqu’elles sont développées dans le contexte asiatique et dans le contexte du rôle du gouvernement, des autorités légitimes, etc., prennent une autre résonnance. Elles deviennent plus revendicatives, plus contestataires des caractéristiques du modèle BAO, plus politiques en un mot. Elles tranchent soudain, comme un argument de philosophie fondamentale opposé à un autre, qui n’entend nullement le céder à cet autre simplement parce que la puissance matérielle l’a imposé là où il se trouve, en position dominante. Ces observations “contestatrices” ne semblent certainement pas loin de contenir tous les germes d’une éventuelle révolte.

Ces déclarations, ces analyses du capitalisme hyper libéral et les mesures suggérées pour le contourner ou l’aménager, et même explicitement pour le combattre et éventuellement le réduire, sont révolutionnaires et n’ont rien de révolutionnaire à la fois. Elles sont révolutionnaires par rapport à la situation normale des choses dans notre Système et elles n’ont rien de révolutionnaire par rapport à l’évidence de la critique du Système. Il est évident qu’il faut renverser le cours d’une production qui est en train d’épuiser et de détruire le monde, autant la Terre elle-même que notre univers en général. Il est évident qu’il faut combattre un courant si pernicieux avec tous les moyens possibles, bien au-delà de la sphère économique. Il est évident qu’il faut des gouvernements beaucoup plus interventionnistes, voire autoritaires, dès lors qu’ils ont pour stricte mission non seulement de modifier le comportement des gens mais, surtout, de réduire l’influence et les ambitions constantes d’expansion du domaine de soumission à ses pressions du corporate power, qui ont elles-mêmes largement dépassé la sphère économique. Chandran Nair ne le dit pas mais on espère qu’il s’en doute et l’on suppose même qu’il en a parfaitement conscience, – savoir, que la démocratie occidentale n’est qu’une fade formule, à peine enluminée de quelques mots pompeux, destinée spécifiquement à habiller le processus de cette influence décisive du corporate power derrière le faux nez du moralisme politique utilisé comme moyen de pression terroriste pour éviter toute initiative de restauration radicale de ce que the Chandran Nair veut justement restaurer radicalement. (On se doute qu’il s’en doute, Nair, lorsqu’il dit : « … [T]he key issue is good governance, not whether it meets democratic criteria. »)

La question essentielle, primordiale, que soulèvent ces observations de bon sens est de savoir comment elles peuvent être suivies, comment ces conseils peuvent être appliquées. Même si Chandran Nair le déplore certainement, à entendre son discours, nous sommes en état de globalisation où les décisions de chacun concernent tous. Nous sommes donc tous liés les uns aux autres, tenus proches par ces liens et, en même temps, il n’y a jamais eu, potentiellement sinon déjà visiblement, de fractures aussi profondes, aussi béantes, en train de se faire, entre des parties essentielles de ce monde globalisé. Aux USA, la poussée idéologique est aujourd’hui maximale, notamment dans le chef des républicains bien entendu, pour un gouvernement minimal, un laisser faire intégral, aucune restriction interventionniste sur le corporate power. Un Ron Paul, qui nous paraît si sage et si plein de bon sens, et qui l’est en réalité par rapport aux conditions prévalant aux USA, n’en est pas moins un libertarien qui veut la disparition du gouvernement, ou quasiment, le retour des pouvoirs aux échelons régionaux et locaux (les Etats de l’Union), etc. ; si Ron Paul est opposé à la corruption du lobbying, de la puissance de l’argent, etc., il considère qu’elle est rendue possible par l’interventionnisme de la puissance publique, qui est donc l’ennemie à abattre. Sa position est absolument contraire à celle de Nair, qui a nécessairement une conception régalienne de l’Etat que Ron Paul n’entretient pas une seconde pour le pouvoir fédéral. On se rend compte du radicalisme US aujourd’hui lorsqu’on sait que l’auteur inspirateur le plus fameux aujourd’hui des mouvement qui ont le vent en poupe est Ayn Rand. Il n’est temps ici, parce que ce n’est pas le sujet, de faire le procès de l’un ou de l’autre, ou de l’un contre l’autre, mais simplement de mesurer la distance qui sépare les uns et les autres, à l’intérieur d’un Système qui se voudrait homogène.

La conséquence de ces situations, même si certains objectifs peuvent paraître similaires, conduit à signaler qu’on voit mal comment pourrait être établie une compatibilité, par exemple, entre le mouvement que voudrait voir suivre l’Asie, selon Chandran Nair, et celui qui prédomine et grandit aux USA. Il ne s’agit donc même pas d’une adaptation ou pas du système asiatique, et de l’adaptation des autres à ce système. Il s’agit d’une rupture complète et totale. Ou bien ces deux parties coupent totalement les ponts entre elles, ou bien elles entrent dans un état d’affrontement très vif. La même chose peut être dite des Européens, par exemple, par rapport aux Asiatiques. Comment les Européens pourraient-ils accepter des gouvernements asiatiques que ces derniers placent, comme le suggère Nair, toutes sortes de restrictions sur l’importation de leurs automobiles, voire et pire encore, sur le fait même de la vente de ces automobiles ? Le terme “guerre commerciale” qui caractériserait la situation serait bien anodin par rapport à la gravité de cette situation. Encore ne mentionne-t-on pas la différence fondamentale, en pleine accélération, des conceptions “européennes” des institutions de Bruxelles, et les conceptions européennes des principales nations du continent, qui divergent de plus en plus radicalement.

On ne peut donc suivre complètement Chandran Nair et s’arrêter, comme il le fait, à la seule zone asiatique, recommandant ce qu’il faut y faire sans s’attarder vraiment aux conséquences internationales. Mais sans doute le fait-il exprès, après tout, puisqu’il évite ainsi des problèmes insolubles et fait avancer, c’est ce qui lui importe, la problématique asiatique. De même, on peut se douter que Chandran Nair se doute bien, lui, que ses propositions sont incompatibles avec les autres situations du monde, et que le conflit, l’affrontement, sont les risques les plus évidents.

Dans ce cadre, apparaît l’importance sous-jacente, dans les propos de Nair, des spécificités culturelles asiatiques, et même, implicitement, des dimensions civilisationnelles de ce continent, de cette puissante entité culturelle. Dans ce cadre précisément, à l’inverse, apparaît l’importance des propos de Nair : ils ne sont importants que parce qu’apparaissent, d’une façon sous-jacente mais irrésistibles, spécificités culturelles et dimensions civilisationnelles.

Civilisation et Tradition

La question est de savoir si les dirigeants asiatiques comprendront ce sens-là de la démarche de Nair, le sens identitaire et structurant à la fois, avec les dimensions culturelles et de civilisation. On parle de “la démarche de Nair“ mais on comprend bien qu’il s’agit là d’un mouvement général qui touche beaucoup d’intellectuels, d’experts asiatiques, éventuellement de dirigeants asiatiques. En général, les experts du bloc BAO n’y voient que du feu, parce que pas du tout intéressés par ces choses, parce que ne réalisant pas une seconde que “ces choses” soient possibles. Ils sont comme El Baraidi les décrit vis-à-vis de l’Iran : « But the West never tried to understand that the most important thing the most important thing for Iran was getting recognition and being treated as an equal. » Il ne vient pas à leur raison éclairée par le seul Système que la question de l’identité (ce qui est la traduction fondamentale de la reconnaissance et du traitement en égal) soit si fondamentale pour l’Iran, comme elle l’est pour les pays asiatiques, – l’un et les autres face aux Système. Il n’est même pas sûr, pas sûr du tout, qu’ils réalisent que la question de l’identité existe en vérité, hors des cartes du même nom et des slogans collectifs qu’on voudrait imposer au niveau individuel (“vive la démocratie“ & compagnie).

Devant cette incompréhension résultant de l’hubris américaniste-occidentaliste, les Asiatiques, s’ils suivent la voie recommandée par Nair, – et comment ne le feraient-ils pas puisque c’est la voie vitale de l’identité et par conséquent de la survie ? – en arriveront nécessairement à déployer leurs caractères culturels et leurs références de vieille civilisation pour argumenter en faveur de la cause. Plus qu’une “argumentation” d’ailleurs, on parlerait tout simplement d’affirmation sans autre forme de procès, que cela plaise ou non à l’Ouest.

Cela n’implique en soi rien de prévisible du seul point de vue des événements puisqu’il nous semble si dérisoire, ou dans tous les cas si trompeur, de chercher à prévoir un avenir d’événements qui dépendent de tant d’autres facteurs que ceux envisagés ici, en plus de ceux envisagés ici. Justement, à cause de cela, à cause de cette multiplicité des facteurs, des issues brutales d’affrontement classiques selon nos conceptions obsolètes (guerres ouvertes, conquêtes, entre les grands acteurs du conflit observé ici) nous paraissent improbables, comme l’on devrait être amené à envisager devant tant d’antagonismes de culture et de modifications du fondement de la mésentente, de l’incompréhension de l’agressivité et de la concurrence. Cette incertitude est d’autant plus envisageable qu’entretemps, de multiples crises, internes ou non, en général plus eschatologiques qu’au profit de l’un ou l’autre, auront, comme elles le font déjà, agité, voire bouleversé les deux (ou trois, ou quatre) modèles en concurrence. Les cartes terrestres du prévisionniste seront complètement brouillées et il ne s’y reconnaît déjà plus. Ce qui importe et importera de plus en plus, c’est la capacité d’affirmation de l’un ou l’autre en présence de développements d’ores et déjà décrits comme catastrophiques et envisagés comme eschatologiques, et cela avec de moins en moins de liens entre l’un et l’autre.

Finalement, ce qu’affirme Nair, in fine et mezzo voce mais indubitablement, c’est l’échec d’une civilisation (la nôtre) et l’affirmation asiatique de disposer de divers éléments et de l’état d’esprit à mesure qui pourraient conduire à un modèle alternatif, tout cela basé sur une très vielle civilisation (ou plusieurs très vieilles…), et valant très largement le modèle occidental, et qui lui est même très supérieur puisqu’il permet de mettre en place des structures qui s’opposent aux contraintes catastrophiques du Système. Nous doutons absolument que cette affirmation soit jamais acceptée par l’Occident tel qu’il est organisé (ou plutôt sclérosé) en bloc BAO, tout comme nous doutons absolument (voir plus haut) que plusieurs régimes économiques et politiques si différentes, sinon antagonistes, puissent cohabiter ou exister chacun de leur côté dans le cadre resté inchangé du Système qui englobe (encore ?) notre univers même si, ici et là, la révolte gronde. Ce que représentent plutôt, d’une façon symbolique, l’intervention, l’activité et les thèses de Nair, et leur popularité, c’est une confirmation de plus de la fin des illusions concernant les pays asiatiques qui, en s’insérant dans notre système, même pour en prendre la tête (la Chine, l’Inde), en fait auraient sauvé le Système du sort ignominieux qui le menace. (C’est le cas désormais bien lointain, de l’esprit du G2 envisagé par Brzezinski.) Le développement des thèses de Nair, c’est également l’élargissement d’une sorte de “front du refus” face aux contraintes nihilistes que la vanité américaniste-occidentaliste entendrait imposer aux autres, en même temps que l’affirmation tonitruante de l’impasse que constitue notre civilisation. (Cette impasse est déjà si effective que, même si l’Ouest acceptait le jeu de Nair des développements séparés, il nous paraîtrait être trop bien trop tard, définitivement trop tard, pour qu’un résultat acceptable puisse être obtenu.)

Il ne doit y avoir aucune surprise à ce que l’Asie évolue comme semblent l’indiquer les positions de Nair, d’une situation d’acceptation du modèle américaniste-occidentaliste avec tentative d’adaptation, à une situation tendant vers un refus. Il s’agit de bien plus qu’une conjoncture économique, ou d’une volonté politique d’affirmation. Il s’agit d’abord du rappel que l’Asie abrite quelques-unes des plus anciennes civilisations de l’Histoire, que ces civilisations peuvent prétendre à l’expérience et à la connaissance, bien plus que la civilisation américaniste-occidentaliste, que leurs dimensions spirituelles sont très souvent considérées comme supérieures aux nôtres dans leur état de décomposition présidé par le “déchaînement de la matière”, comme détentrices des liens fondamentaux avec la Tradition. Dans ce contexte, l’intervention de Nair prend une autre dimension, et il apparaît évidemment absurde de parler d’un “choc des civilisations” à-la-Huntington, entre un modèle complètement dégénéré et qui n’a plus de civilisationnelle que celle de sa référence infâme au Système, et des situations qui gardent encore des liens avec les références anciennes les plus hautes. Il ne s’agit pas du monde monde.

… Par conséquent, l’intervention de Nair constitue in fine le procès d’une civilisation (l’américaniste-occidentaliste, ou “contre-civilisation”) et de toutes ses conséquences, notamment le développement de l’“économie de force” qu’a choisie cette “contre-civilisation”, et qui est un des facteurs qui font qu’elle est “contre-civilisation”. L’intervention de Nair offre un élément de plus de la prise de conscience du fait de la perversion tragique de cette “contre-civilisation”, et, par conséquent, de la tromperie affreuse qu’elle est par comparaison à ce qu’elle prétend être. La hauteur vertigineuse de l’enjeu mesure la vigueur que pourrait prendre le débat de communication entre ces acteurs désormais antagonistes, et, d’une façon plus générale, la vigueur de la colère revendicatrice qui monte contre la civilisation américaniste-occidentaliste.

Philippe Grasset

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Source : Dedefensa

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