Guerre de quatrième génération et Quatrième Guerre Mondiale


par François-Bernard Huyghe pour Huyghe.fr

Dès 1989 des militaires états-uniens réunis autour du stratège W.S. Lind lançaient le concept de « guerre de quatrième génération » (Fourth Generation Warfare, abrégé en 4GW). Une guerre sans limites ou plutôt un conflit qui démontrait a contrario les limites de la puissance militaire des forts, des riches et des puissants.

Quatre générations ?

La première reposerait sur la masse humaine disposée en lignes et en colonnes sur le champ de bataille, et elle durerait de l’ère du mousquet à la Première Guerre Mondiale.

La seconde supposerait une puissance de feu, bientôt celle de la mitrailleuse puis de l’avion, et mobiliserait en amont toute la machine industrielle pour alimenter des fronts opposés comme les tranchées.

La troisième génération impliquerait la capacité de manoeuvre, telle la blitzkrieg (signifiant en allemand « guerre éclair ») de la Seconde Guerre Mondiale. Gagne alors celui qui disperse et contourne les troupes ennemies. L’avantage revient à la technologie et à la vitesse.

Et la 4GW ? Elle correspond à la révolution de l’information. Mais surtout, elle mobilise des populations entières en un antagonisme qui gagnerait tous les domaines politique, économique, social, culturel et dont l’objectif est le système mental et organisationnel de l’adversaire.

Totalement asymétrique, elle oppose deux acteurs n’ayant rien en commun. D’un côté des puissances high tech (censées profiter de la Révolution dans les Affaires Militaires (pdf) : information en temps réel, armes « intelligentes » et précises, commandement à distance par les réseaux numériques). En face, des acteurs transnationaux ou infranationaux éparpillés, groupes religieux, ethniques ou d’intérêt s’en prennent indistinctement au marché, aux symboles de l’Occident, à ses communications. Ils obéissent à une logique de perturbation.

Par la suite, l’idée de 4GW fait son chemin dans les milieux de la réflexion stratégique. Elle peine à se distinguer de notions proches : conflits asymétriques, non-étatiques et/ou de faible intensité (Martin van Creveld) ou encore « Netwar », la guerre en réseau chère aux spécialistes de la Rand Corporation, Arquilla et Ronfeldt. Peu importe : la manie américaine des concepts chics peut agacer, mais elle reflète des changements tout à fait réels.

Avec ses caractéristiques surprenantes frappe au coeur du dispositif ennemi, très petites forces, retournement des moyens adverses, recherche de l’impact médiatique et psychologique, le 11 Septembre redonne toute son actualité au concept de « quatrième génération ». C’est bien un conflit où un des acteurs refuse obstinément de jouer suivant les règles de l’adversaire et d’aller sur le terrain où ce dernier est invincible. Il préfère rechercher la désagrégation de son système, notamment par des humiliations symboliques. Cela semble annoncer une suite ininterrompue d’actes terroristes et de conflits de basse intensité, de guérillas et de répressions maladroites menées par des troupes mal adaptées à un adversaire diffus et non-militaire.

En Février 2002 le Middle East Media Research Institute (un think tank militant proche du Likoud israélien) annonçait avoir recueilli un texte d’un Abu ‘Ubeid al-Qurashi, pseudonyme supposé d’un des principaux chefs djihadistes : il se référait explicitement à la doctrine de la quatrième génération. Elle l’emporterait – disait-il – sur une défense états-unienne dont les principes restaient hérités de la Guerre Froide : avertissement préalable, frappes préventives et dissuasion.

Étonnantes convergences à l’aube de la guerre perpétuelle et sans limites ? Ou façon compliquée de poser une question simple : l’hyperpuissance peut-elle l’emporter sur l’insurrection planétaire qu’elle suscite et nourrit elle-même ?

La séparation entre guerre et paix, semble la première victime de ce changement. Quel est le but d’une guerre où l’hyperpuissance gagne bataille après bataille pour perdre toutes les paix comme en Afghanistan et en Irak ?

C’est aussi le paradoxe de ce que d’autres appellent « Quatrième Guerre Mondiale ». Après la troisième, la Guerre Froide, c’est, dans le jargon des néo-conservateurs, la guerre que mènent les Etats-Unis contre le terrorisme et l’islamisme (voir « doctrine Bush », ndlr). Voire contre tous les « ennemis de la liberté » s’il faut en croire les dernières déclarations de G.W. Bush, plus partisan que jamais de la « contagion démocratique ». On en connaît les inconvénients (outre le facteur évident que « cela fait beaucoup de monde ») :

  • elle n’élimine pas ses ennemis, elle les multiplie;
  • elle ne fait pas céder leur volonté comme dans une guerre classique où l’adversaire est susceptible de signer une paix ou de reconnaître sa défaite, elle renforce leur haine et leur ressentiment justement parce qu’elle prétend gagner leurs coeurs et leurs esprits;
  • à force d’affirmer l’existence d’un ennemi unique et absolu, elle suscite de nouvelles sources d’hostilité, comme l’énorme problème géopolitique chiite qui se prépare à se rajouter au « problème » salafiste.

Qu’on l’aborde par la critique de sa technique militaire (4GM ou autres catégories nouvelles) ou de sa mythologie politique (la Quatrième Guerre Mondiale), tout renvoie à la même question fondamentale. Rendons hommage à un des théoriciens de la guerre de quatrième génération Gary Wilson qui l’énonce avec justesse : « Comment combat-on et peut-on vaincre un ennemi sans forme ? En fait, comment sait-on que l’on a gagné ? (…) Que gagne-t-on et quand sait-on que nous avons gagné ? »

François-Bernard Huyghe

À lire/voir également sur la guerre de quatrième génération et la culture stratégique :

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