De la guerre en Amérique


par Thomas Rabino

Les Etats-Unis et la guerre forment, depuis 1774, et en dépit de brouilles passagères, un des couples les plus solides qui soient. Certes, tous les empires, voire les grandes puissances coloniales que furent l’Angleterre et la France, eurent recours aux armes des siècles durant pour asseoir leurs prétentions hégémoniques. Aucun Etat fort n’a pu prospérer sans que son existence soit émaillée de conflits plus ou moins marquants. Deux siècles et demi d’histoire américaine parlent d’eux-mêmes : avec une soixantaine d’interventions sur différents théâtres, des missions navales aux frappes aériennes en passant par nombre de déploiements massifs, ce pays s’est lancé, en moyenne, dans une campagne tous les quatre ans. L’accession au rang de première puissance économique et militaire, sur fond de Guerre Froide, a accentué le phénomène : depuis l’attaque de Pearl Harbor, les Etats-Unis ont projeté vingt-cinq fois leurs forces à l’étranger, atteignant le ratio d’un déploiement par tranche de trente mois sur la période 1941-2003 (hors opérations occultes).

Au-delà du sensationnalisme statistique, le constat est sans appel : la guerre fait partie intégrante de l’histoire du pays. Car, si les Etats-Unis ont fait la guerre depuis leurs origines, c’est avant tout la guerre elle-même qui a fait les Etats-Unis. Soyons plus précis : les guerres américaines font les Etats-Unis d’aujourd’hui, et feront les Etats-Unis de demain.

Nés d’une guerre d’indépendance, façonnés au gré d’un expansionnisme fatal aux peuplades indiennes et aux nations limitrophes, reconstruits par une guerre civile qui fut le premier conflit moderne et par une politique extérieure conquérante, portés au pinacle par deux guerres mondiales et renforcés durant plus de quatre décennies de Guerre Froide, les Etats-Unis, lancés après le 11 septembre 2001 dans la « guerre contre le terrorisme », revendiquent et occupent un leadership mondial que le déploiement permanent de leurs armées continue d’assurer. Les administrations américaines successives ont atteint, depuis 1945, un potentiel d’action inédit. Allemagne et nazisme, bloc soviétique, « Etats voyous » et terrorisme islamiste ont alimenté un répertoire d’ennemis donnant corps et légitimité aux velléités hégémoniques de leurs élites. Parvenus, avec l’effondrement de l’URSS, au stade ultime d’« hyperpuissance (1) », les Etats-Unis offrent le spectacle unique d’un pays doté d’institutions démocratiques disposant en même temps d’une force militaire démesurément redoutable et exempte de concurrent sérieux. Dans un Etat qui compte, bon an mal an, un million de soldats en service actif, et dont les crédits alloués à la défense voisinent depuis plus d’un demi-siècle avec 50% du budget, la frontière entre les sphères civile et militaire devient fictive, à tout le moins poreuse. En résulte une situation prophétisée par le président Eisenhower dans son célèbre discours d’adieu, le 17 janvier 1961 (2) : pendant quarante années de course aux armements, l’imbrication des intérêts entre les industries de défense, le Pentagone et le Congrès s’est intensifiée. Les grandes entreprises d’armement disposent d’une influence sans précédent sur la vie politique dont elles financent légalement partis et candidats, mais aussi sur les citoyens vivant directement ou non de l’activité de leurs usines. Les questions militaires, qu’elles soient humaines ou matérielles, pèsent sur la société et l’économie américaines comme dans nul autre pays, y compris durant des périodes de paix d’ailleurs très brèves.

A l’instar des empires d’antan, de la Pax romana à la « démocratisation du Moyen-Orient », les intérêts stratégiques propres à une grande nation sont indispensables au maintien, voire à l’accroissement de sa puissance. Du Mexique, victime en 1848 de l’expansionnisme américain, au Panama, dont le contrôle offre un atout commercial considérable, en passant par l’Irak, objet de toutes les convoitises depuis que l’or noir y est exploité, les exemples ne manquent pas. Assurer la croissance de son territoire, la maîtrise des matières premières et des débouchés économiques pour la production nationale sont autant d’enjeux qui requièrent parfois l’usage de la force. Le déclin relatif de l’économie américaine, l’explosion d’un déficit commercial apparu dans les années 1970, la contraction de son produit national brut à l’échelle mondiale et l’émergence d’un concurrent comme la Chine (3) rendent, depuis les années 1990, la consolidation et l’extension de ses positions stratégiques plus vitales que jamais. La guerre n’est-elle pas, selon les mots du théoricien militaire Clausewitz, la « politique continuée par d’autres moyens » et un « véritable instrument de la politique » ? Le maniement de l’outil militaire occupe ainsi une place de premier plan dans la gouvernance de la politique extérieure américaine et, par- delà, de la société américaine elle-même, d’où sont par définition extraits les contingents de l’armée. Sachant qu’aucune puissance démocratique ne saurait mettre en avant les vraies raisons du recours à la force, l’équation reste simple : comment transformer ponctuellement en communauté belliciste un peuple marqué par l’histoire de ses propres luttes émancipatrices et donc réticent à cautionner toute action suspecte de velléités coloniales ? Comment convaincre l’opinion de sacrifier les siens en envahissant une nation souveraine ?

Entraîner une population dans un conflit requiert, pour son gouvernement, l’assurance d’un soutien majoritaire, par la construction d’un discours qui légitime l’entreprise guerrière. Autrefois déclinés par les puissances coloniales justifiant l’asservissement de peuplades indigènes, les idéaux universalistes des Pères fondateurs doublés d’une rhétorique libératrice et civilisatrice ont systématiquement servi de référence aux partisans d’une guerre, y compris et surtout au cours d’agressions caractérisées : « Aux Philippines, déclarait le vice-Président Theodore Roosevelt, nous avons apporté la paix et […] une liberté […] qu’elles n’auraient en aucun cas pu obtenir dans d’autres circonstances (4). » Après quatre années de guerre et plus de 200.000 morts philippins, les Etats-Unis assuraient en 1902 leur mainmise sur un archipel stratégiquement trop proche de la Chine pour accéder à l’indépendance. Augmentés de considérations défensives, les exemples du même type jalonnent l’histoire américaine. A ce titre, l’aventure irakienne de 2003 constitue un véritable sommet, désiré de longue date par des cercles politiques influents (5).

Think tank conservateur dont les ténors joueront un rôle central au sein de l’administration Bush, le fameux Project for a New American Century (PNAC) expose a posteriori et avec un certain cynisme les mécanismes du choix gouvernemental : « Le 11 septembre 2001, moins de cinq heures après l’attaque, Donald Rumsfeld ordonn[ait] à ses assistants de rassembler des informations à charge pouvant justifier une offensive contre Saddam Hussein. Bien qu’aucune preuve de son implication n’existât […], Rumsfeld savait qu’il tenait l’opportunité rêvée […] pour accroître de manière significative le contrôle exercé par les Etats-Unis sur les ressources énergétiques mondiales et y implanter la démocratie (6). » Outre un ordre des priorités révélateur – le « contrôle des ressources » précédant la « démocratie » -, rappelons que la forme de régime évoquée ici doit être, selon le terme en vigueur chez les stratèges gouvernementaux, synonyme d’« ami des Etats-Unis (7) », statut dont les critères se révèlent aussi utilitaires que ceux des « Etats voyous ».

Aussi large soit-il, l’éventail de justifications brandi au gré des adversaires désignés ne suffit pourtant pas à créer le consensus national qui accompagne, à quelques exceptions près, chaque entrée en guerre. D’autres vecteurs, plus profonds mais également moins détectables, constituent le terreau psychologique sur lequel prospèrent les discours officiels. Ingrédients de la persuasion, ces vecteurs sont ceux de la culture de guerre (8).

L’intensité des conflits menés par les Etats-Unis suit une courbe parallèle à leur ascension dans la hiérarchie des grandes puissances. De batailles mineures en affrontements de plus en plus importants, la population américaine, vivier des premières forces armées du monde, s’est lancée dans une multitude de conflits. Chaque génération ou presque subit les conséquences des bouleversements politiques, économiques et sociaux qu’ils induisent. Séquence de « retour en arrière » et « faillite de la civilisation (9) » pour le prix Nobel de la paix Romain Rolland (1916), une guerre crée son lot de législations liberticides, d’arbitraire gouvernemental, de contagion militariste et d’acclimatation à la violence contre un ennemi déshumanisé, sur fond de propagande que le progrès technique rend toujours plus efficace ; l’impact des lois sur l’espionnage (juin 1917), l’internement des Américains d’origine nippone (1941-1945), l’hystérie maccarthyste, la conscription au temps du Vietnam, les censures et autocensures diverses, rencontrent un impact dont l’écho résonne bien au-delà des circonstances qui les ont vu naître. Avec des dossiers aussi polémiques que le vote du Patriot Act, la zone de non-droit instituée à Guantanamo, les transferts secrets de présumés terroristes vers des régimes dictatoriaux, les détentions extrajudiciaires d’individus suspects, les écoutes illégales au profit de la National Security Agency (NSA) et autres tortures d’Abu Ghraib, l’ère post-11 Septembre creuse ce sillon. Même condamnés par des médias et une opinion guéris de toute fièvre guerrière, ces coups portés à la démocratie américaine laissent des traces juridiques et morales plus ou moins visibles. La répétition des situations de guerre produit ainsi un ensemble de doctrines politiques, de textes législatifs, de comportements, de croyances, de représentations, de discours, d’esthétique et autres produits matériels imprégnés de l’idée de guerre marquant profondément le corps social : construit et reconstruit au fil des conflits, modifié et vivifié par la modernité, cet ensemble est une culture de guerre.

Culture au sens large qui se nourrit de la guerre et inversement… elle infuse l’ensemble de la société et pèse sur son fonctionnement. Par son canal, l’idée de guerre autrefois rejetée par l’opinion devient acceptable. Quoique omniprésente, elle reflue de manière cyclique en temps de paix, se fait plus discrète tout en maintenant l’apologie d’une histoire nationale dénuée de critique, la conviction de l’existence d’une mission civilisatrice à accomplir, le nationalisme radical et le culte d’une armée forte. Inscrite dans le temps, la culture de guerre prépare les nouvelles générations aux prochains conflits. Réactivée par des instances officielles et conjuguée aux émotions populaires, elle doit sa force à l’hétérogénéité de ses intervenants. Ces derniers ont trouvé, avec l’avènement des guerres modernes et totales, un terrain d’expression étendu aux moindres espaces de la vie quotidienne : patriotisme démonstratif, fidélité revendiquée au Président comme aux responsables de l’administration, indéfectible soutien aux troupes, mutation militariste d’une société de consommation toujours plus vivace. A l’approche d’une nouvelle guerre, sous l’influence d’institutions gouvernementales et médiatiques unies, l’opinion subit différents stimuli qui rendent toute sa vigueur hégémonique à cette culture assoupie. Baignant dans une atmosphère quotidienne liée à la guerre, une majorité plus ou moins large finit par adopter les desseins de l’exécutif, eux-mêmes soumis à des intérêts économiques et stratégiques parés de considérations morales ou sécuritaires. Auréolées d’un climat d’exception, les mesures les plus extrêmes — des libertés individuelles restreintes et l’envoi de troupes par-delà les frontières — finissent par faire l’objet d’un consentement.

Très présente dans les grandes nations européennes du XXe siècle naissant, la culture de guerre y connut son apogée lors du premier conflit mondial. L’enracinement et la capacité de croissance voire d’excroissance de cette culture permirent, par un curieux paradoxe, d’opposer pendant quatre longues années les peuples parmi les plus « civilisés » du globe dans un déchaînement de violence sans précédent. Dans chaque camp, des leitmotive fédérateurs, telles la défense de la civilisation, l’exaltation du sacrifice, l’héroïsation des combattants et la barbarie de l’ennemi furent synonymes de lutte à mort. L’ampleur des massacres et des destructions, reproduits à plus grande échelle dès 1939, eurent peu à peu raison en Europe d’une culture de guerre passée, avec l’hégémonie mondiale, de l’autre côté de l’Atlantique. Au contraire de leurs « cousins » du Vieux Continent, les familles américaines n’ont jamais vraiment connu les ravages intérieurs des conflits, acceptés grâce à cette même culture de guerre. Son épanouissement actuel ouvre donc la voie à toutes les dérives.

La résurgence de la culture de guerre américaine commence sur les ruines encore fumantes du World Trade Center. En l’espace de dix-huit mois, les Etats-Unis envahissent et occupent l’Afghanistan, puis l’Irak. Pendant toute cette période, les multiples symptômes inhérents à cette culture connaissent un niveau de prolifération inédit.

Tout semble avoir été dit sur l’instrumentalisation politique du 11 Septembre. Le gain tiré du trauma national et les multiples dérives de la « guerre contre la Terreur (10) » sont devenus, depuis 2002, les thèmes récurrents d’un torrent éditorial. Selon une idée bien ancrée, l’affaire des armes de destruction massive irakiennes, alliée au climat post-attentats, aurait convaincu l’opinion de soutenir une guerre dite préventive. Délicate, la question restera longtemps impopulaire. Avant que les symboles de la puissance américaine ne soient réduits en cendres, la seule perspective d’opérations militaires dans un pays grand comme la Californie et le maintien sur place de troupes en nombre important heurtaient violemment la mémoire nationale, meurtrie par la débâcle vietnamienne. Le spectre du bourbier asiatique avait déjà fondu sur l’opinion lors de l’attentat de Beyrouth, qui fit 241 morts parmi les Marines le 23 octobre 1983, et surtout avec le désastre somalien de 1993 : en vingt-quatre heures, les Rangers censés capturer le général Aïdid enregistraient 19 tués et 84 blessés, tandis que les images de leurs cadavres traînés dans les rues de Mogadiscio tournaient en boucle sur les networks américains (11). Si la catastrophe libanaise avait pu être exorcisée par la victoire remportée quelques jours plus tard lors de l’invasion de la Grenade, il n’en fut rien après 1993. Des militaires du journal Army Times, passant outre leur devoir de réserve, qualifièrent même la politique étrangère américaine de « nulle (12) ». Depuis, seules les opérations à dominante aérienne, à l’instar des campagnes de bombardement sur la Serbie (1995), l’Irak de « Desert Fox », l’Afghanistan, le Soudan (1998) et le Kosovo (1999) trouvent grâce auprès des autorités américaines. Brèves et peu coûteuses en hommes, celles-ci restent susceptibles d’obtenir l’assentiment de la population, très réticente lorsqu’il s’agit de cautionner des déploiements terrestres.

La tendance remonte aux années 1970, lorsque l’administration Nixon choisit de combiner vietnamisation du conflit et pilonnages massifs. En ligne de mire, une réduction des pertes américaines dont le niveau alimentait le mouvement antiguerre. Des décennies plus tard, la décision d’envoyer à la fin de 1995 une force de 20.000 hommes en Bosnie-Herzégovine fut soutenue par 38% des Américains, d’ailleurs très pessimistes sur le succès de leur mission (13). Même désaccord à l’exposition des troupes au Kosovo, avec 62% des personnes « opposées, en mars 1999, à l’utilisation des forces pour mettre un terme aux combats (14) ».

Contre toute attente, le choc du 11 Septembre n’influe pas directement sur la donne irakienne : après un premier élan belliciste né du contrecoup des attentats et rassemblant près de huit Américains sur dix (15), l’option militaire recueille de mois en mois un soutien qui fléchit sous le poids des déconvenues enregistrées par l’administration Bush aux Nations-Unies (16). L’été précédant la guerre, nombre de sondages soulignent qu’une large majorité d’Américains, atteignant parfois les trois quarts, restent opposés à toute action unilatérale (17). Moins de deux mois avant le déclenchement des opérations, aucun consensus n’a été dégagé. Plus significatif, le clivage entre républicains et démocrates disparu lors de l’offensive afghane d’octobre 2001 a resurgi, avec respectivement 44% et 77% de personnes favorables à une solution diplomatique (18). Dans les semaines qui suivent, alors que les préparatifs militaires et le discours officiel rendent l’engagement inéluctable, la tendance proguerre gagne irrésistiblement du terrain. Le processus rappelle ce qui eut lieu en France en août 1914 : chute radicale des actions de protestation, auxquelles succède une acceptation résignée (19). Le 19 mars 2003, les premières opérations d’envergure donnent le signal du rassemblement patriotique, moment charnière au cours duquel une large majorité se range derrière le gouvernement et soutient les « boys » déployés sur le théâtre d’opérations. Mais, là encore, ce ralliement d’ordinaire massif demeure en deçà des statistiques habituelles : en 1991, au moment des premières frappes, la guerre du Golfe emportait 90% de partisans, ratio qui stagne cette fois aux alentours de 70% et subit une érosion constante. Dès novembre 2003, l’absence d’arsenal irakien fait les gros titres et l’occupation paraît se muer en bourbier. Quelques semaines plus tard, l’opération « Iraqi Freedom » ne recueille plus qu’un appui minoritaire (20).

Jamais l’Amérique n’avait décidé d’entrer en guerre avec un soutien intérieur aussi réduit, mais également aussi fragile. Quand Donald Rumsfeld, pris de vertiges guerriers, menace début avril 2003 la Syrie et l’Iran (21), accusés des mêmes maux que l’Irak baasiste à peine terrassé, moins d’un quart de l’opinion acquiesce (22). On ne peut donc dire que la guerre, ni même l’apparente victoire, aient provoqué un enthousiasme débordant. Pourtant, en dépit de réticences manifestes, l’offensive d’Irak a pu compter sur une adhésion à l’idée plus globale de « guerre contre le terrorisme (23) », largement majoritaire celle-là, alliée au patient travail de persuasion officiel et médiatique qui, nous le verrons, doit autant aux méthodes de propagande les plus éprouvées qu’à l’héritage historico-culturel des Etats-Unis, enrichi d’un ultime épisode : le 11 Septembre.

Depuis cette date, et sur décision du pouvoir politique, l’Amérique est en guerre. Au contraire des Etats européens, enclins à combattre les auteurs d’attentats par un patient travail d’investigation policière, l’administration Bush opte pour l’intégration de l’événement à une pure logique de guerre. Approuvée par une opinion traumatisée, cette logique constitue alors la réponse à une attaque et à un ennemi qui, eux, n’ont rien de conventionnel. En vertu du nouvel état de guerre, le contexte change, avec tout ce que ce postulat implique en termes de bouleversements politiques, sociétaux et moraux : ce choix ressuscite automatiquement une culture de guerre marquée par la reprise de ses acquis historiques, augmentés de spécificités conjoncturelles et techniques propres au nouveau siècle. Par un effet d’entraînement, cette nouvelle culture de guerre progresse dans toutes les strates de la société, connaît un développement paroxystique et construit un environnement psychologique propice à l’acceptation des prochains déploiements militaires : l’Afghanistan, et surtout l’Irak.

Les raisons profondes du consentement belliciste doivent donc être cherchées ailleurs que dans la seule campagne de manipulation gouvernementale. Efficace, ladite campagne et ses mensonges avérés ont escamoté la perspective historique des faits en lien avec la « nouvelle normalité (24) » post-11 Septembre. Pour comprendre cette période, on ne peut se contenter des seules références aux actions gouvernementales répercutées par les médias, de surcroît soumis aux contraintes éditoriales de l’actualité. Au-delà des scandales qui ont émaillé la présidence Bush, la profusion d’initiatives officielles mérite d’être confrontée aux évolutions sociales : consommation, publicité, produits culturels et divertissements deviennent ainsi des objets d’histoire à part entière dont l’analyse apporte un regard neuf sur les mécanismes d’entrée en guerre. Vecteur essentiel du consentement, cette culture influe en outre sur le conflit lui-même, marqué, au terme du second mandat Bush, par plusieurs centaines de milliers de victimes irakiennes, 4.000 soldats américains tués et au moins 40.000 blessés. La légitimation de l’action militaire, ses enjeux et la représentation de l’adversaire rejaillissent, on le verra, sur les attitudes du contingent. La « course à la guerre » apparaît bien comme la matrice d’un conflit où combattent des individus qui, avant de s’affirmer comme les volontaires et réservistes d’une armée de métier, sont d’abord issus d’un peuple perméable à la rhétorique officielle et au contexte belliciste.

Quel rapport les Américains entretiennent-ils avec la guerre ? Comment se matérialise, au XXIe siècle, la culture de guerre propre à ce pays ? Quels sont ses points communs et ses différences avec les cultures guerrières forgées par les grands belligérants du siècle dernier ? Quels bouleversements politiques et sociétaux le 11 Septembre lui a-t-il imprimés et quels seront ses effets sur le long terme ?

Loin des discours formatés et officiels sur « l’avant et l’après attentats » selon lesquels « rien ne sera plus comme avant », une prise en compte des mécanismes propres à l’histoire américaine fait apparaître de multiples passerelles entre l’Amérique post-11 Septembre et un passé parfois lointain. Après le temps journalistique, fait de révélations, doit donc venir celui de l’histoire, éclairant l’aube guerrière d’un nouveau siècle.

Thomas Rabino

Thomas Rabino est Doctorant à l’université de Provence (Aix-Marseille I). Il a contribué au « Dictionnaire historique de la Résistance » paru chez Robert Laffont en 2006. Depuis 2009, il participe, en tant que critique littéraire et historien, au magazine « Histoire(s) de la Dernière Guerre ». En 2010, il a rédigé un article pour un ouvrage collectif publié chez CNRS Editions, « La violence. Regards croisés sur un réalité plurielle ». Le site de Thomas Rabino : Thomas Rabino.

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Notes

1. L’expression a été forgée fin 2001 par Hubert Védrine, alors ministre des Affaires étrangères du gouvernement Jospin.

2. Discours de Dwight Eisenhower, cité in Stephen Ambrose, Eisenhower, Paris, Flammarion, 1986, p. 597-598.

3. Emmanuel Todd, Après l’Empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, 2002.

4. Sébastien Ricard, Theodore Roosevelt et la justification de l’impérialisme, Aix-en- Provence, Publications de l’université de Provence, 1986, et Theodore Roosevelt. Principes et pratiques d’une politique étrangère, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 1991.

5. Donald Kagan, Gary Schmitt, Thomas Donnelly, Rebuilding America’s Defenses. Strategies, Forces and Resources For a New Century, Project For the New American Century, septembre 2000, p. 14, 23, 28-29 ; Neil Mackay, « Bush planned Iraq « regime change » before becoming President », The Sunday Herald, 15 septembre 2002 ; voir également les lettres ouvertes au président Clinton (« Statement of principles ») des 3 juin 1997 et 28 janvier 1998 signées par Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, John Bolton, Richard Armitage, Robert Zoellick, Zalmay Khalizad, Francis Fukuyama, Robert Kagan et William Kristol, http://www.newamericancentury.org/iraqclintonletter.htm, consulté le 18 septembre 2004, http:// www.newamericancentury.org/ lettersstatements.htm, consulté le 12 septembre 2004.

6. Site du Project for the New American Century, biographie de Donald Rumsfeld, http://www.bushpresident2004.com/rumsfeld.htm, consulté le 28 octobre 2004. L’étonnante franchise avec laquelle ces informations sont présentées pourra s’expliquer par une volonté de relativiser, voire banaliser, les velléités manipulatrices du gouvernement en annihilant le parfum de scandale qui nimbe leur divulgation, notamment par CBS (reportages de David Martin, « Plans for Iraq Attack Began On 9/11 «, CBS News, 4 septembre 2002) et Richard Clarke, ancien conseiller de George Bush à la Lutte antiterroriste.

7. Pour l’influent néoconservateur Robert Kagan, intervenu à plusieurs reprises en tant que conseiller auprès du président Bush Jr, le remplacement du Raïs par un « général irakien sur la ligne de Pervez Musharraf » fit un temps partie des solutions recherchées par l’administration républicaine (voir Todd S. Purdum, « Democracy complicates Planning for War », The New York Times, 16-17 mars 2003).

8. Le concept de « culture de guerre » a été imposé par les historiens Annette Becker et Stéphane Audouin-Rouzeau dans le cadre de leurs travaux sur la Première Guerre mondiale. L’approche adoptée ici se veut plus large.

9. Romain Rolland, Journal des années de guerre. 1914-1919, Paris, Albin Michel, 1952, p. 32-33.

10. Discours de George W. Bush, « Address to a Joint Session of Congress and the American », Washington, 20 septembre 2001.

11. Alexis Seydoux, « La débâcle américaine en Somalie », Cliosoft, 2002.

12. The Army Times, 10 octobre 1994 ; Lieutenant-colonel Joyce, « Lest We Forget, James Casey Joyce », site officiel du cimetière militaire d’Arlington, http:// www.arlingtoncemetery.net/jcjoyce.htm, consulté le 20 août 2004.

13. Sondage TimeICNN, 6-7 décembre 1995, cité in Stuart M. Butler & Kim R. Holmes, Issues’96, the Candidate Briefing Book, The Heritage Foundation, 1996.

14. Sondage CBS, 28 mars 1999, cité in « Support for NATO Air Strikes with Plenty of Buts », The Pew Research Centre, 29 mars 1999.

15. Sondage Newsweek/Princeton Survey Research, 11-12 octobre 2001.

16. Gary Jacobson, The Bush Presidency and the American Electorate, actes de la conférence « The George W. Bush Presidency : An Early Assessment », Woodrow Wilson School, université Princeton, 25-26 avril 2003, p. 22-24.

17. Sondage CNN/USA Today Gallup, 22 août 2002, transcription du débat sur « une possible guerre en Irak », CNN Late Edition, avec Wolf Blitzer, 25 août 2002.

18. Sondage CBS News/ The New York Times, 28 janvier 2003, « Iraq and the U.N. Inspection Report », http://www. cbsnews.com/htdocs/CBSNews_polls/iraq_ back0123.pdf, consulté le 30 mai 2003.

19. Jean-Jacques Becker, 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977, p. 132 et 159.

20. Patrick Jarreau, « Les Américains qui approuvent Georges Bush sur l’Irak sont minoritaires », Le Monde, 4 novembre 2003.

21. Tony Karon, « In Washington, the Battle for Baghdad Heats Up », Time, 4 avril 2003.

22. Sondage CNN/USA Today/Gallup du 10 avril 2003, cité in Jeffrey M. Jones, « Public Sees Much Work for US as War Nears End », Gallup News Service,11 avril 2003.

23. Sondages CBS News/ New York Times, octobre 2001-janvier 2002.

24. Joan Didion, « Politics in the ‘New Normal’ America », The New York Review Of Books, volume 51, n° 16, 21 octobre 2004.

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