Fini l’épouvantail islamiste !


par Abderrahman Al-Rached pour Asharq Al-Awsat

Pragmatique, l’Occident semble prêt à traiter avec les islamistes non violents après la chute des dictatures égyptienne et tunisienne.

La chute des régimes égyptien et tunisien a levé le principal obstacle qui empâchait les islamistes d’accéder au pouvoir. C’est également ce qui a sonné la fin de la comédie sur la menace islamiste. Le président égyptien Hosni Moubarak avait trop joué sur cette corde-là pour effrayer l’Occident. Mentait-il en présentant les Frères musulmans comme un danger pour l’Occident, ou bien ceux-ci étaient-ils hypocrites quand ils demandaient l’abrogation de Camp David (accords de paix avec Israël), et le renvoi de l’ambassadeur américain ? Un homme politique occidental m’a confié que les régimes arabes avaient constamment confié aux Occidentaux de ne pas traiter avec les islamistes. Aujourd’hui, plus personne n’est surpris de voir la secrétaire d’Etat Hillary Clinton établir des contacts avec les Frères musulmans en Egypte. Ainsi, l’Occident prend acte de leur existence, partant du principe qu’il est moins coûteux politiquement de travailler avec eux que de les tenir à l’écart.

Pas de déclaration menaçante

Cette évolutions, due aux « printemps arabes » permet d’espérer enfin une réconciliation historique entre l’Occident et l’Islam politique. Jusque-là, les obstacles étaient les suivants : la ligne radicale des islamistes, la violence et la sécurité d’Israël. Désormais les deux côtés semblent faire des concessions. Les gouvernements occidentaux sont prêts à traiter avec les Frères musulmans égyptiens sous certaines conditions et ceux-ci tiennent jusqu’à présent un discours à la hauteur des attentes occidentales : modéré, convenable, se réclamant de la démocratie. Les Frères ont même accueilli une centaine de membres chrétiens afin de démentir les accusations d’antichristianisme lancées sous l’ancien régime. De même, ils ont pris leurs distances avec Al-Qaïda et ont critiqué l’extrémisme salafiste de la Gamaa, le mouvement islamiste égyptien concurrent.

Reste la dernière condition, à savoir l’acceptation de l’existence d’Israël. Franchement, depuis la chute du régime Moubarak, pas une seule déclaration menaçante contre Israël n’a été formulée par la direction des Frères musulmans. Elle n’a même pas promis l’abrogation des accords de Camp David, accords si vivement critiqués il y a encore un an. Le seul accord que les Frères envisager d’abroger est celui sur la vente de gaz naturel à Israël, et cela pour des raisons commerciales et pour l’odeur de corruption qui l’entoure, et non par refus de traiter avec l’ennemi, un principe qu’ils proclamaient haut et fort par le passé. Par conséquent, s’ils gagnent les élections, l’ambassadeur d’Israël continuera vraisemblablement à occuper son bureau sur les bords du Nil.

Ainsi, l’Egypte changera, et avec elle le monde arabe tout entier. L’Occident verra avec le temps si les islamistes auront été des ennemis ou des alliés. Il pourra peut-être très bien vivre avec eux tant que leur agenda intérieur ne contrariera pas ses intérêts. En tout cas, de son point de vue, la reconnaissance d’Israël par les islamistes vaut mille fois celle par les libéraux arabes.

Prêt à traiter avec le diable

La principale erreur commise par Moubarak et par Ben Ali a été de marginaliser une opposition nationale sans griefs à l’égard de l’Occident comme le Wafd en Egypte ou le Parti Démocratique Progressiste en Tunisie, et de croire que l’Occident ne pourrait pas traiter avec les fondamentalistes, pour des raisons idéologiques. C’est pour cela que, loin d’être écartés de la scène politique, les Frères y occupent une place de choix.

Or l’Occident est pragmatique et prêt à traiter avec le diable si cela sert ses intérêts. Dans les années 1970, à l’apogée de la lutte contre le communisme, Richard Nixon avait bien établi des relations avec la Chine. Il est très probable que l’on verra sous peu des islamistes dans les bras de l’Occident.

Abderrahman Al-Rached

Abderrahman Al-Rached est un journaliste saoudien. Il est à la tête de la direction de la chaîne satellitaire Al-Arabiya et chroniqueur pour le quotidien pan-arabe Asharq Al-Awsat.

Traduction : Courrier international (journal)

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