De nouveaux partisans pour l’impérialisme


par Peter Schwarz pour WSWS

« Engouement général pour les perspectives de l’impérialisme, défense acharnée de celui-ci, tendance à le farder de toutes les manières, – n’est-ce pas un signe des temps. » Ces paroles ont été écrites il y a 95 ans mais dans le contexte politique actuel, elles sont plus appropriées que jamais. On ne pourrait trouver meilleure description de la réaction de journalistes libéraux, d’intellectuels gauchistes et d’anciens radicaux à la guerre en Libye.

La citation de Lénine est tirée de son livre l’« Impérialisme » dans lequel le futur dirigeant de la Révolution d’Octobre analyse les causes de la Première Guerre mondiale. Lénine ne s’était pas limité à l’étude du contexte économique, mais s’est aussi intéressé aux changements sociaux et politiques qui ont précédé le plus grand massacre de l’histoire de l’humanité.

La domination du capital financier sur tous les secteurs de l’économie, concentrée entre les mains de quelques-uns, et les conflits grandissants entre les grandes puissances alors qu’elles cherchaient à partager le monde a « … fait que les classes possédantes passent en bloc dans le camp de l’impérialisme. »

Dans la petite bourgeoisie allemande, il était alors considéré comme de bon ton de soutenir les objectifs impérialistes. Fondée en 1898, la Ligue de la Flotte allemande (Deutsche Flottenverein) qui s’engagea pour la construction d’une flotte allemande égale à celle de la Grande-Bretagne comptait un million de membres en 1908. Tout cela conduisit en 1914 à la fureur de la guerre qui s’empara du Parti social-démocrate allemand (SPD) et aboutit à une catastrophe mondiale continuelle et qui ne devait trouver une conclusion provisoire que trente ans plus tard avec la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

L’hystérie et l’enthousiasme avec lesquels les médias européens et américains ainsi que les politiciens ont réagi au viol de la Libye évoque la période d’avant la Première Guerre mondiale. De nombreux journalistes et intellectuels qui avaient gardé la tête froide au sujet des guerres en Afghanistan et en Irak ont perdu tout discernement critique. Ceux qui précédemment avaient été séduits par les incitations à la guerre ont à présent perdu toute inhibition.

Les puissances belligérantes n’ont pas fait grand-chose pour cacher leurs objectifs prédateurs. Le bombardement du pays par l’OTAN qui a duré six mois, la composition douteuse du Conseil National de Transition, le recours à des combattants islamistes et à des troupes d’élite étrangères du côté des rebelles, et le massacre des partisans de Kadhafi et d’Africains noirs (question sur laquelle les médias occidentaux sont pour l’essentiel restés silencieux) sont tout à fait inappropriés pour justifier la propagande officielle de « protection de la population civile » et de « révolution démocratique ».

La conférence internationale sur la Libye, à Paris, lors de laquelle les grandes puissances qui ont marchandé le partage des champs pétrolifères du pays et les milliards d’avoirs gelés, a révélé les véritables objectifs de la guerre : pétrole, argent, influence et repartage de l’ensemble du Moyen-Orient.

Mais, les propagandistes de la guerre dans les médias et la politique ignorent tout ce qui ne va pas avec l’image de « libération de la Libye », et ferment les yeux sur tout ce qu’ils ne veulent pas voir.

A cet égard, Daniel Cohn-Bendit, dirigeant des Verts au Parlement européen, est inégalé dans sa suffisance et son arrogance. Cohn-Bendit, qui est devenu célèbre en 1968 en tant que porte-parole de la révolte étudiante à Paris, a loué le « succès de l’intervention militaire, » qui a « accru la réputation de l’Occident dans le monde arabe. » Il a traité ses amis du parti des Verts allemands de « petits malins » et de « petits emmerdeurs prétentieux » parce qu’ils n’avaient pas dès le début pleinement soutenus l’effort de guerre. Il a exigé qu’ils présentent des excuses publiques à l’OTAN.

Le Parti socialiste français s’est surpassé lui-même dans ses louanges à l’adresse du président Sarkozy. La première secrétaire du Parti, Martine Aubry s’est « réjouie que la France ait été à l’initiative, » en louant Sarkozy pour s’être « engagé au bon moment. » Jack Lang, qui avait anciennement été à la tête du ministère de la Culture et du ministère de l’Education nationale et qui est considéré dans le parti comme un grand intellectuel, a commenté le cas de Tripoli en disant : « Aujourd’hui, chacun peut se féliciter que la France se soit grandie en s’engageant avec détermination et succès pour gagner la bataille de la liberté en Libye. »

Le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) s’est aussi rallié à la guerre de propagande. Son hebdomadaire Hebdo Tout est à nous ! a publié des contributions au débat qui argumentent farouchement en faveur d’un soutien de l’intervention de l’OTAN. Fin mars, il écrivait, « Demander aujourd’hui l’arrêt de l’application de la résolution 1973 des Nations-Unies, c’est assumer de regarder en face les insurgés de Benghazi et de tout l’Est libyen en leur disant : ‘nous sacrifions vos vies, votre liberté, votre espoir à notre anti-impérialisme’… Certains d’entre nous feront ce choix, pas moi. »

Après la chute de Tripoli, le NPA a annoncé dans un communiqué de presse officiel : « La chute du dictateur Kadhafi est une bonne nouvelle pour les peuples… C’est une nouvelle vie qui s’ouvre pour le peuple libyen. La liberté, les droits démocratiques, l’utilisation des richesses dues aux ressources naturelles pour la satisfaction des besoins fondamentaux du peuple sont maintenant à l’ordre du jour. »

Dans le langage courant, le NPA est habituellement décrit comme faisant partie de « l’extrême gauche ». « Nouvelle droite » serait une meilleure dénomination pour cette organisation qui justifie ouvertement et impunément une telle guerre impérialiste.

Une tendance identique peut être observée en Allemagne. Alors que des centaines de milliers étaient descendus dans la rue contre la guerre en Irak, pas un seul appel à manifester n’a été lancé contre la guerre en Libye. Le soi-disant mouvement de la paix a pris sa retraite.

L’ami de longue date de Cohn-Bendit et également membre des Verts, Joschka Fischer, qui avait été ministre des Affaires étrangères en 1999, et qui avait assuré la participation de l’Allemagne à la guerre contre la Yougoslavie, a fustigé le refus de Berlin de se joindre à la guerre contre la Libye comme étant la « plus grande débâcle de politique étrangère depuis la création de la République fédérale. » L’hebdomadaire pro-SPD Die Zeit l’a qualifié de « une honte allemande. » Il est quasi impossible de trouver une seule voix, soit dans les médias soit dans les partis de l’establishment politique, qui défende l’abstention de l’Allemagne à l’intervention de l’OTAN.

Aux Etats-Unis, des adversaires éminents des guerres de l’ère de Bush soutiennent avec enthousiasme la guerre en Libye. Un exemple typique est celui de l’historien Juan Cole de l’université du Michigan qui s’était fait une réputation en tant que critique contre la guerre en Irak, et qui à présent soutien farouchement la guerre en Libye. Dans plusieurs articles le WSWS a soumis son évolution une analyse critique.

Le passage d’anciens libéraux et pacifistes dans le camp de la guerre impériale est tellement répandu qu’il est impossible de le traiter comme un phénomène individuel. Les grandes luttes sociales s’annoncent souvent par de telles transformations politiques. Les partis politiques se préparent au rôle qu’ils joueront dans les luttes de classes à venir.

Ce développement n’est pas nouveau. Il y a douze ans, durant la guerre en Yougoslavie, de nombreux éléments parmi les pacifistes et les Verts avaient soutenu le bombardement d’un pays sans défense par l’OTAN. Mais, avec la guerre en Libye, ce développement a atteint un nouveau stade.

Ce sont surtout les représentants des couches aisées de la classe moyenne qui font leurs adieux à leurs anciennes opinions pacifistes, libérales ou « gauchistes ». Ces couches sont bien représentées dans le milieu des Verts, de la social-démocratie, des syndicats et de la gauche petite-bourgeoise du genre NPA. Elles réagissent à une forte polarisation de classes qui s’est intensifiée depuis l’éclatement de la crise financière et économique internationale, il y a trois ans. Le soutien que des démagogues racistes tels Geert Wilders ou Thilo Sarrasin trouvent au sein de ces couches est une autre facette de ce même phénomène politique.

La classe ouvrière doit se préparer pour les luttes de classes à venir. De par leur soutien du viol de la Libye, les Verts, les sociaux-démocrates et les groupes tels le NPA ont clairement montré où ils se positionneront – du côté de l’élite dirigeante.

Le Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l’Egalité sociale) et le Comité international de la Quatrième Internationale est aujourd’hui le seul mouvement politique au monde à préconiser de façon constante une perspective socialiste et à défendre les intérêts de la classe ouvrière internationale. La construction de ce parti est la tâche urgente d’aujourd’hui.

Peter Schwarz

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Source : WSWS

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