La décennie manichéenne


par François-Bernard Huyghe pour IRIS

Anniversaire du 11 septembre oblige, les bilans de la décennie du terrorisme se multiplient. La plupart pointent, avec raison, les erreurs de l’administration Bush, dont trois principaux reproches :

  1. Avoir proclamé une guerre globale au terrorisme qui fut contre-productive à plusieurs degrés. Le statut d’ennemi principal accordé à Al-Qaïda, la polarisation de la politique étrangère américaine sur ce thème, la phraséologie guerrière qui fut entendue par beaucoup comme « guerre des civilisations » ou « guerre à l’islam« , les promesses irréalistes d’élimination de tous les dangers par la « guerre préventive » accompagnée de l’imposition de la démocratie, les atteintes aux libertés (Patriot Act) ou les bavures de type Abou Ghraib favorisées par ces discours : autant de méthodes qui produisirent plus d’ennemis qu’elles n’en éliminaient et ne firent pas gagner en sécurité ce qu’elles coûtèrent en image et influence.
  2. Avoir engagé une guerre trop longue en Afghanistan, sans prévoir un modèle de reconstruction politique une fois les jihadistes privés de leurs bases arrières et sans avoir compris la complexité du problème « Af/Pak » (Afghanistan et Pakistan).
  3. Avoir inventé la guerre inutile d’Irak : elle ouvrit un front que rien m’imposait, et surtout que rien ne justifiait, sauf la passion idéologique des néo-conservateurs, une guerre qu’ils « vendirent » à l’opinion à coups de mensonges qui ne pouvaient que se révéler assez vite.

Le Jihad de la périphérie

Lorsqu’il s’agit d’analyser les erreurs d’Al-Qaïda – qui, après tout, n’a certainement pas gagné, même si elle a réussi à attirer « l’ennemi lointain » dans le piège de deux terres d’Islam – il est plus délicat de faire le bilan de ses erreurs.

La plus évidente fut de tuer des musulmans, notamment en Irak. L’idée de jihad défensif (contre les Juifs et les Croisés agresseurs) s’est progressivement disqualifiée sur le plan théologique et décrédibilisée sur le terrain. L’équation qui assimilait ce jihad à la seule forme efficace de résistance des musulmans convainc de moins en moins, surtout depuis que le Printemps Arabe semble offrir une alternative démocratique pour se débarrasser des « ennemis proches« , les autocrates pro-occidentaux qui faisaient la chasse aux jihadistes.

La seconde faute stratégique de la direction centrale d’Al-Qaïda fut sans doute d’avoir mal pensé le « jour d’après« . Une fois les Occidentaux attirés dans ce qui était censé être un piège, une fois avoir stimulé des insurrections nationales (qui échappèrent vite à la branche « internationaliste » du jihad), une fois avoir répété quelques attentats spectaculaires (Madrid, Londres, Bali, Istanbul…) qui n’apparurent cependant que comme des échos affaiblis de l’acte inaugural, le 11 septembre, que faire ? Compter sur l’insurrection généralisée des masses arabes, attendre que s’ouvrent d’autres fronts ? En stratégie indirecte, on peut compter sur une erreur de l’adversaire qui « sur-réagit » (c’est même le principe de base du terrorisme) mais pas uniquement sur cela. Le caractère « suiviste » du discours de Ben Laden et/puis de Zawahiri en témoigne cruellement.

Il nous semble que la direction centrale d’Al-Qaïda a aussi sous-estimé un facteur moins spectaculaire : la communication interne. C’est une chose que d’adresser des vidéos ou des messages aux adversaires en attendant que leurs médias les amplifient. C’en est une autre que de maintenir son emprise sur un réseau décentralisé, quand on ne peut plus se rencontrer physiquement et que l’on hésite à employer son téléphone ou Internet de peur de se faire repérer. La tendance centrifuge d’Al-Qaïda doit sans doute beaucoup à ce facteur.

Cela donne une direction centrale sans prise sur les événements et qui en est réduite à revendiquer les attentats ratés qu’elle apprend par la presse et, d’autre part, des organisations comme Al-Qaïda pour le Maghreb Islamique, Al-Qaïda pour la Péninsule arabe, les Taliban, les Shebabs, etc., qui gardent un pouvoir de nocivité à la mesure de leur éloignement de la stratégie mondiale initiale dite de guerre à l’ennemi lointain.

Fin de partie

Mais, bien entendu, toutes les analyses d’il y a quelques mois sur le déclin relatif d’Al-Qaïda ou sur la part que la rhétorique d’Obama pouvait changer à l’orientation générale de la politique étrangère américaine (à notre avis assez peu), tout est à revoir. Le très inattendu Printemps Arabe vient d’ajouter d’autres inconnues.

À commencer par ses chances de succès, par son extension géographique aux pays arabes dont les régimes « tiennent » encore et surtout par sa capacité de se traduire durablement dans les institutions. Que les révolutions soient reprises en main par l’armée ou des forces conservatrices, ou, tout simplement qu’elles déçoivent les masses qui y ont cru (à quel degré : c’est à vérifier dans les urnes), voilà ce dont comptent profiter les jihadistes selon la bonne vieille logique de la radicalisation en deux temps. Mais ils sont eux-mêmes soumis à une tension entre une transformation en groupes de guérilla mafieuse dans les zones hors contrôle de type AQMI et la tentation d’un islamisme entrant dans le jeu politique internet, notamment pour les Frères musulmans. Nos modèles binaires construits sur l’idée d’une partie à deux, Occident contre Al-Qaïda, et, somme toute, sur le modèle du jeu d’échec, vont devoir se réadapter à un jeu multidimensionnel.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est docteur d’État en sciences politiques. Il est habilité à diriger des recherches en sciences de l’information et communication. Il est chercheur associé à l’IRIS. François-Bernard Huyghe a notamment écrit « Terrorismes Violence et propagande », « Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire » et « Contre-Pouvoirs ». Le site de François-Bernard Huyghe : Huyghe.fr.

Source : IRIS

Publicités