La bonne petite guerre d’Israël


par Ramzy Baroud pour CounterPunch

L’écrivain israélien Uri Avnery a écrit dernièrement un article intitulé « How Goodly Are Thy Tents » [Comme tes tentes sont belles !] [1], lequel débutait par ces mots : « Tout d’abord, un avertissement ». Il faisait référence aux tentes citadines qui ont été plantées dans tout le pays par des Israéliens de la classe-moyenne exigeant changement et réformes. Le style d’organisation pour ces exigences n’était pas entièrement différent des soulèvements arabes. A la surprise de tous, la mobilisation israélienne limitée, qui s’étendait de l’inquiétude des prix des logements qui grimpent en flèche à des appels à la « justice sociale », était vue comme le moment de la Place Tahrir d’Israël. Bien qu’une telle articulation eût été une progression naturelle, ce mouvement devait encore élaborer un agenda politique.

Alors, à quoi se rapportait l’avertissement d’Avnery ?

« Le mouvement de protestation sociale prend de l’ampleur », écrivait Avnery. « A ce stade, il y aura une tentation – peut-être une tentation irrésistible – d’ « échauffer les frontières ». Commencer une bonne petite guerre. Faire appel à la jeunesse d’Israël, ces mêmes jeunes qui occupent à présent. ces tentes, pour qu’ils aillent défendre la patrie ». C’était un avertissement déroutant, pas seulement parce qu’il émanait d’Uri Avnery, un ancien combattant versé dans la compréhension de la classe dirigeante, mais également parce qu’il est complètement devenu d’actualité quelques jours plus tard.

Cette « guerre » a vraiment commencé, elle a débuté le 15 août. Cette « provocation » prétendait démontrer sans aucun doute possible que la sécurité d’Israël était grandement compromise et que le petit Etat, avec ses « frontières indéfendables », payait un lourd tribut à l’intransigeance armée de Gaza et au chaos post-révolutionnaire de l’Egypte. Des sources israéliennes ont rapporté qu’un grand nombre de partisans de la lutte armée avaient traversé le Sinaï en direction de la station balnéaire d’Eilat, jeudi dernier (le 18 août), ouvrant le feu sur deux autocars transportant des soldats israéliens. Cette traversée a été implacablement coordonnée, d’où la capacité de ces attaquants audacieux de tuer et de blesser des soldats et d’autres israéliens. Selon la version israélienne de ces évènements, certains des attaquants ont été tués, mais les autres sont parvenus à s’enfuir et à retourner en Egypte. Cela a obligé l’armée israélienne à les poursuivre dans une incroyable prise en chasse qui a causé par erreur la mort de trois militaires égyptiens.

Des sources israéliennes, n’ayant apparemment pas la moindre idée comment ces hommes armés ont pu s’infiltrer dans une zone de haute sécurité, ont fourni immédiatement une information précise sur les assaillants. Un consensus instantané a également été atteint sur le lien des assaillants avec Gaza. De par les frappes massives contre de nombreuses cibles à Gaza, il a semblé que l’ensemble de la Bande de Gaza était tenue pour responsable et qu’elle devait être punie.

Bien que tragique, le résultat était parfaitement prévisible. Les avions de combat israéliens ont fait leur réapparition dans le ciel de Gaza, sans conteste des drones en vadrouille, et le compte des morts palestiniens a repris. Toute cette scène lamentable de civils tués, d’enfants mutilés et de bâtiments brûlés s’étalait une nouvelle fois devant nos yeux. Le choeur des soutiens à Israël et la condamnation des Palestiniens depuis Washington rappelait une histoire qui n’a jamais cessé de se répéter.

Mais avant d’examiner les contre-arguments, il est tentant de mettre en doute les guerres israéliennes d’ « autodéfense » bien commodes. A quel point cette dernière « bonne petite guerre » est-elle différente de l’invasion israélienne terrifiante du Liban en 1982 ? Lorsque Ariel Sharon avait demandé aux Américains le feu-vert pour attaquer le Liban, Alexander Haig, le sous-secrétaire d’Etat de Ronald Reagan, avait insisté sur le fait qu’Israël devait faire valoir une « provocation crédible » avant de s’engager dans une telle mission [2]. Qui plus est, l’affaire qui a été montée pour justifier la guerre contre Gaza dans l’opération Plomb Durci, en 2008-09, avait aussi sa propre « provocation crédible ». En fait, toutes les guerres d’Israël sont vendues au public avec ce conditionnement soigné qui contient en fait bien peu de crédibilité.

Cette fois-ci, la provocation devait être suffisamment convaincante pour justifier les multiples frappes israéliennes contre toutes les factions de Gaza, ainsi que contre l’Egypte politiquement vulnérable.

Pourquoi Israël s’attache-t-il à discréditer l’Egypte, en exploitant la période la plus sensible de son histoire moderne et en déstabilisant la zone frontalière, afin de montrer la défaillance de l’Egypte à assurer la sécurité frontalière d’Israël, comme il est stipulé dans le traité de Camp David ?

Toutes les factions principales de Gaza auraient réfuté toute responsabilité dans les attaques d’Eilat, y compris les Comités de Résistance Populaire (non affiliés au Hamas), qui ont été accusés par les Israéliens d’être derrière ces attaques.

En riposte à la tuerie des officiers égyptiens et sous la pression de milliers de manifestants, l’Egypte a rappelé son ambassadeur en Israël le 20 août. En Israël, la discussion se déplace à présent vers la sécurité et la nécessité de terminer la construction de sa barrière de 200 km à la frontière avec l’Egypte, clairement destinée à bloquer les immigrants africains afin qu’ils ne s’infiltrent pas en Israël. Etrangement, l’Egypte, qui reste accusée d’avoir permis à des centaines de partisans de s’introduire en Israël depuis le Sinaï, a gardé un oeil sur la frontière, malgré les effets que la révolution a eus sur la sécurité dans tout le pays. Le 7 juillet, par exemple, et le 11 août, la sécurité égyptienne aurait tué un Erythréen et un immigrant soudanais pour avoir respectivement essayé de traverser la frontière. De nombreux autres ont également été appréhendés au cours des derniers mois.

La capacité de l’armée [égyptienne] à abattre des immigrants isolés, alors que son laxisme supposé aurait permis, à un moment, l’infiltration de centaines de personne, soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Quelques mains invisibles semblent orchestrer le chaos dans la ville d’el-Arish et dans le reste de la région du Sinaï. Cela inclut l’attaque étrange en plein jour des postes de police d’El-Arish, le 29 juillet, perpétrée par des centaines d’hommes armés et cagoulés, tuant plusieurs policiers égyptiens.

Tandis que ce chaos délibéré a été engendré dans le Sinaï, la crainte était de retour à Gaza alors qu’un nouvel assaut militaire israélien était promis.

Le 9 août, les habitants de la miséreuse Bande de Gaza ont craint des attaques de la part d’Israël. Ces craintes ne se fondaient pas seulement sur les menaces répétées des officiers israéliens, mais aussi sur un black-out mystérieux des télécommunications, le jour où, selon l’agence de presse Ma’an, toutes les communications internet, par téléphone mobile et les lignes terrestres internationales ont été coupées pendant des heures. « En attendant, les habitants de Gaza près de la frontière avec Israël ont dit que des bulldozers de l’armée avait été vus en opération peu avant que les communications soient coupées ».

Pourquoi Israël a-t-il coupé les communications à Gaza ? La « provocation crédible » a-t-elle été alors concoctée ? Pourquoi Israël n’a-t-il pas apporté une explication raisonnable sur ce black-out ? De plus, pourquoi cette tentative pour embarrasser, provoquer et peut-être entraîner l’Egypte dans une confrontation frontalière à un moment où l’Egypte essaye d’assurer la transition vers la démocratie ?

Il devrait être rappelé que la « nouvelle Egypte » a aussi été créditée d’avoir facilité l’unité palestinienne, une première étape en vue de sortir le Hamas de son isolement international.

N’est-il alors pas possible que la « bonne petite guerre » d’Israël ait été une réponse à un virage aussi dangereux de la politique égyptienne envers le Hamas – et la Palestine en général ?

Ramzy Baroud

Ramzy Baroud est le rédacteur en chef de PalestineChronicle.com. Son travail a été publié dans de nombreux quotidiens et de nombreuses revues dans le monde. Il est l’auteur de « The Second Palestinian Intifada: a Chronicle of a People’s Struggle » et de  « My Father Was a Freedom Fighter: Gaza’s Untold Story ».

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Article original : Israel’s Nice Little War

Traduction : JFG

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