Guerre de Libye : L’histoire se répète, comme les erreurs commises en Irak


par Robert Fisk pour The Independent

Toujours condamnés à livrer la dernière guerre, nous re-commettons les mêmes crimes en Libye.

Mouammar Kadhafi s’évapore après avoir promis de se battre jusqu’à la mort. N’est-ce pas exactement ce qu’avait fait Saddam Hussein ? Et, bien sûr, lorsque Saddam eut disparu et que les troupes étasuniennes eurent subi les toute premières pertes par l’insurrection irakienne en 2003, on nous a dits – « on » étant le proconsul états-unien Paul Bremer, les généraux, les diplomates et les « experts » décadents de la télévision – que les hommes armés de la résistance étaient des « irréductibles », des « jusqu’au-boutistes » qui ne réalisaient pas que la guerre était finie. Et si Kadhafi et son intellectuel de fils restent en liberté – et si la violence ne prend pas fin – il faudra combien de temps pour rencontrer les « irréductibles » qui ne comprendront tout simplement pas que les gars de Benghazi sont aux commandes et que la guerre est finie ? En effet, dans les 15 minutes – littéralement – où j’écrivais les lignes ci-dessus (à 14 heures hier), un journaliste de Sky News ressortait le terme d’« irréductibles » pour définir les hommes de Kadhafi. Vous voyez ce que je veux dire ?

Inutile de dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pour les Occidentaux. Personne ne dissout l’armée libyenne et personne n’exclut officiellement que les « Kadhafistes » pourraient jouer un futur rôle dans leur pays. Personne ne va reproduire les mêmes erreurs que celles que nous avons commises en Irak. Et aucune botte [occidentale] ne foule le terrain. Aucun abruti occidental n’est retranché dans une zone verte hermétiquement fermée pour essayer de diriger la future Libye. « C’est aux Libyens de décider », est devenu le joyeux refrain de tous les factotums du Département d’Etat, du Foreign Office et du Quai d’Orsay. Cela ne nous regarde pas !

Mais, bien sûr, la présence massive de diplomates occidentaux, de représentants des magnats du pétrole, de mercenaires occidentaux extrêmement bien payés et de militaires britanniques et français louches – prétendant tous être des « conseillers » plutôt que des participants – constitue la Zone Verte de Benghazi. Il n’y a peut-être pas (encore) de murs dressés autour d’eux, mais ils gouvernent en fait la Libye à travers les divers héros et abolitionnistes libyens qui se prétendent maîtres politiques locaux. On peut ignorer le meurtre par ces derniers de leur propre commandant – pour une raison ou une autre personne ne mentionne plus le nom d’Abdul Fatah Younès, bien qu’il ait été liquidé à Benghazi il n’y a qu’un mois – mais ils ne peuvent survivre qu’en s’accrochant à nos donneurs d’ordre occidentaux.

Bien sûr, cette guerre n’est pas la même que notre invasion perverse de l’Irak. La capture de Saddam ne fit que provoquer la résistance qui a perpétré infiniment plus d’attaques contre les troupes occidentales – parce que ceux qui avaient décliné toute participation à l’insurrection, de peur que les Américains replacent Saddam aux commandes de l’Irak, n’avaient alors plus de telles ambitions. Mais l’arrestation de Kadhafi et de son fils Saïf accélèrerait sans aucun doute la fin de la résistance kadhafiste contre les rebelles. La réelle crainte de l’Ouest – en ce moment-même, et cela pourrait changer d’un jour à l’autre – devrait être la possibilité que l’auteur du Livre Vert soit parvenu à rejoindre en toute sécurité son fief préféré de Syrte, où la loyauté tribale pourrait s’avérer plus forte que la peur d’une force libyenne soutenue par l’OTAN.

Syrte, où Kadhafi, au tout début de sa dictature, a transformé les champs de pétrole de la région en premier gros dividende international bon à prendre pour les investisseurs étrangers après sa révolution de 1969, n’est pas Tikrit [1]. Syrte est le site de sa première grande conférence sur l’Union Africaine, située à 25 km de l’endroit où il est né, une ville et une région qui ont énormément bénéficié de ses 41 ans passés au pouvoir. Le géographe grec Strabo a décrit comment les points éparpillés des implantations du désert en plein sud de Syrte avaient transformé la Libye en peau de léopard. Kadhafi a dû apprécier cette métaphore. Presque 2000 ans plus tard, Syrte était pratiquement devenue la charnière entre les deux colonies italiennes de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.

Et à Syrte, cette année, les « rebelles » ont été vaincus par les « loyalistes », dans cette guerre de six mois ; nous devrons bientôt, sans aucun doute, échanger ces étiquettes grotesques – lorsque ceux qui soutiennent le Conseil National de Transition pro-occidental devront être appelés les loyalistes, et que les rebelles kadhafistes deviendront les « terroristes » qui pourraient attaquer notre nouvelle administration libyenne amie de l’Ouest. De toute manière, Syrte, dont les habitants sont désormais censés négocier avec les ennemis de Kadhafi, pourrait bientôt faire partie des villes les plus intéressantes en Libye.

A quoi Kadhafi pense-t-il donc à présent ? Il serait à bout, croyons-nous. Mais l’est-il vraiment ? Nous l’avons affublé de beaucoup de qualificatifs dans le passé : irascible, dément, dérangé, irrésistible, infatigable, obstiné, bizarre, digne d’un homme d’Etat (description qu’en avait faite Jack Straw, l’ancien ministre des Affaires étrangères britanniques sous Tony Blair) [2], énigmatique, exotique, étrange, fou, particulier et – tout récemment – tyrannique, meurtrier et sauvage. Mais dans sa façon déformée et astucieuse de voir le monde libyen, Kadhafi pourrait faire mieux que survivre, et vivre – pour continuer un conflit civil et tribal, et ainsi épuiser les nouveaux amis libyen de l’Ouest dans le marécage de l’art de la guérilla – et saper lentement la crédibilité du nouveau pouvoir de « transition ».

Mais la nature imprévisible de la guerre libyenne signifie que les mots survivent rarement à leur écriture. Peut-être que Kadhafi se cache dans un tunnel de soubassement en dessous de l’hôtel Rixos [3] – ou qu’il loge dans l’une des villas de Robert Mugabe. J’en doute. Tant que personne n’essaye de mener la guerre avant celui-ci.

Robert Fisk

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Notes du traducteur

[1] La ville natale de Saddam Hussein en Irak, où il s’était réfugié et fut découvert par les Américains (après dénonciation), enfoui dans un trou.

[2] C’est visiblement ce qu’à dû penser Nicolas Sarkozy, qui l’a reçu à Paris avec sa smala pour lui vendre des centrales nucléaires et tenter de lui fourguer des Rafales !

[3] L’Hôtel Rixos de Tripoli, à deux pas du quartier général de Khadafi, où une trentaine de journalistes occidentaux avaient été retenus par les loyalistes, avant d’être relâchés grâce à l’intervention de la Croix-Rouge. Mercredi soir, les rebelles contrôlaient l’Hôtel Rixos.

Article original : History repeats itself, with mistakes of Iraq rehearsed afresh

Traducteur : JFG

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