Le désarmement en demi-teintes


par Daniel Durand pour Relations internationales

L’été 2011 ne laissera pas un grand souvenir dans les mémoires des partisans du désarmement nucléaire.

Fin juin à Paris, les représentants des cinq puissances nucléaires « officielles« , les « P5« , ont tenu une première réunion sur le suivi de la Conférence d’examen du TNP de 2010 afin de se concerter sur les progrès de mise en œuvre de leurs engagements. Rien de nouveau dans les discours et proclamations, la main sur le coeur, de leur volonté d’oeuvrer au désarmement, de travailler sur les questions de transparence et de confiance mutuelle, y compris sur la doctrine et les capacités nucléaires, ainsi que sur les questions de vérification. Seul (?) élément positif, les membres du « P5 » se sont félicités des mesures prises par les États-Unis, la Russie et le Royaume-Uni en vue de la tenue en 2012 d’une conférence sur la création d’une zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient.

La même frustration se dégage des deux jours de discussions fin juillet à l’Assemblée générale des Nations-Unies sur le suivi de la réunion qui avait eu lieu 24 septembre 2010, pour essayer de revitaliser les travaux de la Conférence du désarmement de Genève et faire avancer les négociations multilaterales sur le désarmement. Les délégués présents n’ont pu que constater la poursuite de l’enlisement de cette conférence à Genève et n’ont pu parvenir à un consensus sur les moyens d’y remédier. À noter que certains États ont demandé à l’Assemblée générale d’assumer ses responsabilités et de convoquer une quatrième session extraordinaire sur le désarmement nucléaire.

Les nouvelles les plus positives viennent de la société civile. Fin juin, alors qu’à Paris se réunissaient les « P5« , à Londres, c’est « Global Zéro« , un lobby pour l’abolition des armes nucléaires lancé à Paris en décembre 2008, qui organisait son troisième sommet mondial. Celui-ci est composé non de pacifistes mais d’anciens diplomates ou experts de haut niveau du nucléaire militaire qui estiment qu’aujourd’hui nous approchons d’un seuil critique. pour eux, le risque d’utilisation de l’arme nucléaire est triple :

  1. une attaque lancée par une puissance nucléaire : la menace n’est plus mondiale mais régionale, avec pour points de fixation le Cachemire, le Moyen-Orient et la péninsule coréenne;
  2. la menace terroriste : face à un acteur non-étatique, la dissuasion perd tout son sens;
  3. un accident : la probabilité d’une erreur dans la manipulation des têtes nucléaires est loin d’être négligeable.

Pour ces experts, la seule solution est l’élimination complète. Tous les pays nucléaires avaient envoyé des observateurs. Du côté des États-Unis, si le Président Obama fait toujours du volontarisme politique, les observateurs notent que la France, elle, traîne les pieds.

Des experts de Global Zéro ont donné des chiffres sur le coût des armes nucléaires. Pour la France, l’argent dépensé chaque année pour UNE seule arme nucléaire permettrait de financer : 150 nouveaux instituteurs, 130 000 consultations chez un médecin généraliste, 70 nouvelles éoliennes, 50 nouvelles entreprises innovantes, 500 familles prises en charge par le RSA.

Toujours du côté de la société civile, l’été a été marqué par des déclarations très fermes du nouvel observateur permanent du Saint-Siège (le Vatican) aux Nations-Unies, Mgr Francis Chullikatt, nonce apostolique. Pour lui, « la plus dangereuse de toutes les idées héritées de la Guerre Froide est la conviction que la dissuasion nucléaire est essentielle à la sécurité d’une nation. Le maintien de la dissuasion nucléaire au 21ème siècle ne sera pas une aide mais un obstacle à la paix et au désarmement nucléaire authentique« .

Encore du côté de la société civile, il faut noter que le réseau ICAN (Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires) organise pour la première fois une Rencontre internationale de trois jours à Genève, du 17 au 19 septembre, pour construire une nouvelle étape dans son déploiement mondial.

Autre nouvelle (peut-être) positive, selon le quotidien japonais Asahi Shimbun, le gouvernement américain envisage de retirer toutes les armes nucléaires tactiques et de courte portée déployées en Europe depuis la Guerre Froide. Des discussions approfondies devraient débuter dans les prochains mois avec l’OTAN et se conclure avant le sommet de l’OTAN à Chicago en mai 2012, a précisé le quotidien, citant un haut responsable américain chargé du désarmement nucléaire. À suivre…

Sur le plan du désarmement conventionnel, le mois de juillet (11 au 15 à New-York) a été marqué par la tenue de la troisième session du comité préparatoire à la Conférence des Nations-Unies sur le traité sur le commerce des armes. Cette session visait à préparer les réunions de l’année 2012 qui sera marquée, sans doute en juin-juillet, par la tenue d’une Conférence sur un Traité relatif au commerce des armes (TCA). L’objet de la négociation est de proposer un cadre juridique international contraignant destiné à encadrer les échanges et transferts internationaux d’armes classiques (c’est-à-dire les armes qui ne sont pas biologiques, chimiques, et nucléaires).

À cette session, le président de la session, l’argentin, R.G. Moritan a déposé un brouillon de texte, qui dépasse le simple relevé des diverses positions, mais les met en cohérence et représentera une sorte d’ossature des grandes lignes d’un futur traité. Un certain nombre de pays, dont la France qui occupe la vice-présidence du Comité préparatoire, ont réservé un bon accueil à ce texte. D’autres pays, dont les États-Unis, se sont montrés très réticents voire hostiles. Les diplomates ont un an pour préparer la Conférence ainsi que les ONG qui vont déployer un lobbying intense.

À noter que le représentant du Saint-Siège, très actif décidément en juillet, s’est également exprimé sur la question et a fait part de l’urgence de la mise en place d’un « instrument légal fort, crédible, efficace et concret pour augmenter la transparence dans le commerce des armes ». Le principal objectif d’un Traité sur le commerce des armes – a-t-il conclu – « doit être celui de sauvegarder la vie humaine et de construire un monde plus respectueux de la dignité humaine, et pas seulement de réglementer le trafic illicite d’armes. Agir de manière responsable signifie promouvoir une vraie culture de paix et de vie ».

Le processus de négociation sur ce Traité délicat continue donc son cours, ce qui est un élément encourageant dans ce panorama estival du désarmement, en demi-teintes comme l’a été la météo !

Daniel Durand

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Source : Relations internationales

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