« Breivik s’est radicalisé et a commis ses actions seul », entretien avec Jean-Marc Flükiger


A la suite de la double tuerie survenue en Norvège le 22 juillet dernier, Jean-Marc Flükiger, auteur de Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste (dans lequel il traite notamment du concept de résistance sans leader), a accepté de répondre à quelques questions. Il est rédacteur pour le site d’études sur le terrorisme, www.terrorisme.net pour lequel il a publié de nombreuses contributions, notamment autour du mouvement radical de libération des animaux, d’Al-Qa’ida et du terrorisme en général.

Qu’est-ce que la résistance sans leader et en quoi Anders Breivik en est-il ou non, à la lumière des éléments connus à ce stade, une illustration ?

Jean-Marc Flükiger : Pour bien comprendre ce qu’est la « résistance sans leader » et son ancrage dans les mouvements d’extrême-droite américains, il est intéressant de se référer aux écrits de Jeffrey Kaplan, un chercheur américain, spécialiste de l’extrême-droite et notamment son important article « Leaderless resistance » paru en 1997. C’est d’ailleurs sur la base de ses travaux que je développe mes réflexions autour du concept et de son histoire dans mon ouvrage, Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste.

Selon Kaplan, on peut définir la « résistance sans leader » comme « une opération impliquant un individu seul ou une cellule composée d’un (très) petit nombre d’individus qui s’engage(nt) dans des actions violentes, souvent antiétatiques (mais pas nécessairement) indépendamment du soutien d’un quelconque mouvement, d’un quelconque leader ou d’un réseau de soutien ».

Selon cette définition, je pense que l’on peut interpréter les attaques de Breivik (au centre d’Oslo et sur l’île d’Utoya) comme des manifestations de « résistance sans leader ». Celui-ci a très probablement agi seul, sans le soutien d’un quelconque réseau ou d’une quelconque cellule. Selon sa publication, celui-ci accusait le gouvernement norvégien de contribuer à une islamisation de son pays. Ses visées étaient donc politiques, même si beaucoup de gens les considèrent comme irréalistes (voir simplement folles). Pour une analyse de son pamphlet et de ses motivations, j’attire également l’attention sur une intéressante analyse publiée par Jean-François Mayer sur le site terrorisme.net.

Les précédents les plus connus d’un tel type de terrorisme sont sans doute Timothy McVeigh (auquel Breivik fait référence à plusieurs reprises dans son texte), auteur des attentats d’Oklahoma en 1995 ou d’autres extrémistes de droite comme David Copeland en Grande-Bretagne (auteur d’une série d’attentats en 1999 à Londres).

Au niveau du mouvement radical de libération des animaux et de la Terre, il est intéressant de constater les similarités entre les écrits de Breivik et les propos d’un ancien porte-parole de l’Animal Liberation Front (ALF), Robin Webb. Celui-ci déclare que « On peut raisonnablement argumenter qu’on devient un membre de l’ALF en exécutant une action de l’ALF (…). Toute personne (…)  peut entreprendre une action qui tombe sous le coup de ces règles et peut déclarer qu’il s’agit d’une action du Front de Libération Animale. Il n’y a pas de hiérarchie, pas de leader (…). Tous, chacun de vous : vous êtes l’ALF ».

En substance, on retrouve des propos similaires dans l’ouvrage de Breivik, celui-ci déclare « aucune cellule dormante ne peut rester inactive à attendre des ordres venus d’en haut. Votre obligation en tant que Chevalier justicier/commandant de cellule est d’agir selon votre initiative propre. Tout patriote seul qui souhaite établir une cellule et commencer des actions (« begin action ») peut le faire et ainsi devenir une partie de l’organisation ».

Dans les deux citations, on retrouve l’idée d’une affiliation, non par la soumission à une organisation (et ses leaders), mais par une action ou plusieurs actions qui se revendique(nt) du mouvement que Breivik imagine créer.

Sans un leadership idéologique s’appliquant aux cellules et/ou membres d’un « mouvement de résistance », comment celui-ci peut-il définir et faire appliquer ses propres limites, y compris dans les moyens utilisés pour atteindre ses objectifs (si applicable, i.e. hors situation où il n’a rien à perdre et où tous ses membres doivent être prêts à tout) ?

Jean-Marc Flükiger : C’est un problème important pour les mouvements organisés selon la « résistance sans leader ». Lorsqu’il écrit son article, Louis Beam, le « père » du concept, est confronté à la même question. Il propose un système de cellules, au sein duquel « tous les individus opèrent de manière indépendante, sans avoir à rendre des comptes à un quartier-général central ou à un leader individuel ».

Mais alors, sur quelle base un mouvement fondé sur la résistance sans leader pouvait-il fonctionner en termes de formation, d’information et d’organisation des actions ? Selon Beam, « la réponse à cette question réside dans le fait que les participants à un programme de résistance sans leader par le biais de cellules fantômes ou d’actions individuelles doivent savoir exactement ce qu’ils font et les moyens pour y parvenir. Il en va de la responsabilité de l’individu d’acquérir les compétences nécessaires et les informations quant aux actions qui doivent être entreprises. Ceci n’est pas aussi impraticable que cela en a l’air dans la mesure où, dans tout mouvement, toutes les personnes impliquées ont une vision commune des choses, partagent une même philosophie et réagissent généralement de manière similaire dans des situations données ».

En l’absence d’une hiérarchie et d’un leader, le partage d’une même philosophie par les membres d’un mouvement est décisif, non seulement pour la détermination des actions, mais également pour l’identité et la cohésion du mouvement en tant que tel.

On a constaté par exemple que les mouvements radicaux de libération des animaux et de la Terre fonctionnent sur un certain nombre de principes qui leur permet de pallier à l’absence de leader ou d’organisation. Pourtant, cette manière de fonctionner n’est pas sans soulever un certain nombre de problèmes.

D’abord, il existe toujours la question des « sous-mouvements » dissidents, qui n’acceptent pas les principes d’action du mouvement (ou seulement certains de ces principes). On l’a constaté avec la règle du Front de Libération des Animaux (ALF) selon laquelle « il faut prendre toutes les précautions pour ne blesser ni animal, ni être humain ».  Certains « sous-mouvements » – comme l’Animal Rights Militia n’acceptent pas ce principe et passent outre. Comme le mouvement est totalement décentralisé, il n’y a pas un leadership pour « contraindre » les éléments récalcitrants à respecter les principes et à rentrer dans le rang. A terme, cela peut conduire à une radicalisation du mouvement, à des dissidences et un éclatement de ce dernier.

En l’absence d’un centre, on constate également que ces mouvements sont quasiment dans l’impasse lorsqu’il s’agit de « normaliser » leur message et de passer d’une action violente à une action politique non-violente. Il leur est extrêmement difficile de passer d’une phase « décentralisée » à une phase plus « centralisée ». Une des seules manières de continuer à propager leur message reste donc la « propagande par le fait », la continuation des actions.

Un attentat du type de ceux d’Oslo est plutôt associé, depuis plusieurs décennies, aux mouvements violents de l’extrême-droite américaine (Timothy McVeigh, Eric Rudolph…). Y a-t-il une contagion européenne, idéologique ou même opérationnelle ? Quels en sont les médias ?

Jean-Marc Flükiger : Ces dernières années, on a observé une « contagion » de la mise en œuvre de ce concept dans différents mouvements et nébuleuses qui n’ont rien d’autre en commun. D’une part, les mouvements radicaux de libération des animaux et de la Terre font usage de ce concept (sans nécessairement connaître les écrits de Beam par ailleurs) et sont également organisés de façon totalement décentralisée et en petites cellules.

On a également constaté que des individus et des cellules, se revendiquant d’Al-Qa’ida, ont également mis en pratique ce concept de résistance sans leader et son absence de liens hiérarchiques et d’organisation. L’exemple le plus frappant ces dernières années est la cellule responsable des attentats de Madrid en 2004 qui ne semblait pas avoir de contact direct avec Al-Qa’ida mais qui a été inspirée par son message.

Au niveau de la violence salafiste-jihadiste, il est probable que le théoricien Abu Musab Al-Suri et son Appel à la résistance islamique globale constitue le lien théorique entre lien entre l’extrême-droite et Al-Qa’ida. Il n’est pas clair dans quelle mesure Al-Suri connaissait les écrits de Beam, cependant on peut supposer qu’il connaissait l’ouvrage de fiction Turner Diaries de William Pierce. Cet ouvrage a eu une influence sur le développement du concept de résistance sans leader.

Même s’il est emprisonné depuis 2005, on constate que les écrits de Suri continuent à faire des émules. Ainsi, les premiers numéros d’Inspire – cette publication jihadiste en langue anglaise dont le lancement en 2010 avait été largement répercuté par les médias – contiennent des extraits de l’Appel à la résistance islamique globale.

L’explication de cette contagion entre extrême-droite et salafisme-jihadiste est multiple, mais une me semble particulièrement intéressante. Il s’agit de la peur, du désespoir pour les militants que leur groupe/organisation ne disparaisse. Même si elles ont été rédigées dans des cultures et à la lumière de luttes différentes, les théories de Beam et d’Al-Suri présentent de nombreuses similarités.

Du point de vue de l’analyse politique, elles considèrent que le contexte (ou l’environnement) politique national (Beam) ou international (Al-Suri) a changé et que ce changement vise la suppression des mouvements d’extrême-droite (Beam) ou jihadistes (Al-Suri). Du point de vue de l’analyse des conséquences, Beam et Al-Suri arrivent à la conclusion que les organisations classiques structurées hiérarchiquement doivent se transformer si elles veulent survivre et c’est pour cela qu’ils se font les défenseurs de la « résistance sans leader » (Beam) ou « l’école du jihad individuel et de petites cellules » (Al-Suri).

Est-il envisageable que les forces de sécurité européennes aient sous-estimé leur probabilité de passage à l’acte au profit d’autres groupes terroristes ?

Jean-Marc Flükiger : Dans le cas présent, je ne « jetterais pas la pierre » aux services de renseignement et de sécurité. Breivik n’a pas commis d’erreur dans sa préparation (ou peut-être une, lorsqu’il essaie d’acquérir des armes à Prague ou essaie de se rapprocher des Hells Angels) et il était donc très difficilement repérable. Même avec des pouvoirs de surveillance accrus, je pense que Breivik serait passé entre les mailles du filet sécuritaire.

Il est cependant vrai que, en se focalisant essentiellement sur le terrorisme jihadiste ces dernières années, il y a un risque de sous-estimer d’autres formes d’extrémisme et de danger. Dans cette perspective, il me semble important de ne pas perdre une vue d’ensemble.

Internet a contribué à la dématérialisation des liens idéologiques et opérationnels, facilitant ainsi le fonctionnement distribué de ses membres et cellules. Mais cela ne peut-il pas également contribuer à surestimer l’autonomie réelle dont ces derniers bénéficient, en brouillant leurs interactions ?

Jean-Marc Flükiger : Votre question me rappelle la discussion autour du « jihad sans leader » qui a fait rage en 2008 (et depuis) entre Marc Sageman et Bruce Hoffmann (et d’autres). Pour Hoffman, la menace d’un jihad sans leader, auto-radicalisé, indigène est largement surestimée. C’est ce qu’il reproche à Sageman, qui défend justement cette position (voir une présentation succincte de ce débat).

Beaucoup de gens ne croient pas en la possibilité d’une auto-radicalisation ou une radicalisation virtuelle. Je me souviens d’une discussion avec un spécialiste du jihadisme en 2006-2007. Ma thèse de « résistance sans leader » l’avait fait sourire. Pour un certain nombre de gens, la radicalisation doit toujours être le résultat d’une rencontre « concrète », « physique ». Par exemple, dans son récent ouvrage The Longest War, The Enduring Conflict between America and Al-Qaeda, Peter Bergen, qui a consacré plusieurs livres à Al-Qa’ida, cite un responsable du contre-terrorisme américain selon lequel « il est facile de trouver des « têtes brûlées » (hotheads) dans des cafés. Mais « Al-Qa’ida central » constitue un élément critique pour transformer ces têtes brûlées en une cellule disposant de capacités ».

On voit que certains ont encore de la difficulté à admettre la possibilité de l’auto-radicalisation, sans une rencontre, un contact direct ou indirect. Cette problématique est d’ailleurs discutée dans la recension de l’ouvrage de Matthieu Guidère, Les nouveaux terroristes.

En acceptant la thèse d’une auto-radicalisation, sans « interaction concrète », il existe effectivement un risque de ne pas voir que des interactions personnelles peuvent exister. Pour moi, le plus grand danger réside cependant dans l’aveuglement par rapport à la possibilité d’une auto-radicalisation. L’exemple de Breivik apporte un exemple très concret – et tragique – du contraire. Si c’est possible pour quelqu’un comme Breivik et la cause qu’il estime défendre (lutter contre ce qu’il estime être « l’islamisation de l’Europe »), cela est également plausible pour d’autres causes.

Concernant les raisons de la double tuerie d’Oslo, on assiste à un débat entre les tenants de causes idéologiques et ceux qui insistent sur une explication « personnelle » intrinsèque à Anders Breivik. Comme l’indique Marc Sageman, « la radicalisation est un processus collectif plutôt qu’individuel, dont les liens d’amitié et de parenté sont des éléments clés ». Peut-il y avoir des loups solitaires « auto-radicalisés » sans accord et partage, au sein d’un mouvement plus large, des moyens à mettre en œuvre, au-delà des seuls objectifs ?

Jean-Marc Flükiger : Comme je l’ai écrit précédemment, je pense effectivement que la possibilité d’une auto-radicalisation existe – Breivik est un excellent exemple. Le plus grand danger serait de rester aveugle face à cette possibilité.

A l’opposé, il est important de rester prudent et de ne pas verser dans une « psychose sécuritaire » en donnant des pouvoirs de surveillance trop larges aux organisations de renseignement ou de sécurité. Breivik s’est radicalisé et a commis ses actions seul. Il a été extrêmement minutieux et méthodique dans sa préparation. De ce point de vue-là, il constitue une exception. Généralement, les gens qui préparent de telles actions commettent des erreurs, par exemple lors de l’acquisition de matériel, qui permettent de les repérer. Breivik n’en a – malheureusement – pas commis, même si, pour prendre un exemple, sa tentative d’acquisition d’armes en République tchèque ou son rapprochement avec les Hells Angels aurait pu le faire repérer.

De nombreux médias et commentateurs ont eu pour premier réflexe d’attribuer les attaques à Al-Qaïda, ce qui ne manque pas aujourd’hui de provoquer des réactions sur l’islamophobie en Europe. Mais, alors que Breivik fait lui-même référence à Ben Laden dans son « manifeste », y a-t-il des points communs organisationnels et opérationnels entre le jihadisme d’aujourd’hui (tel que théorisé par Al-Suri) et les tenants occidentaux de la leaderless resistance ?

Jean-Marc Flükiger : On constate qu’il existe des similarités théoriques relativement importantes entre la « résistance sans leader » prônée par Beam et « l’école du jihad individuel et de petites cellules » d’Al-Suri. Les deux arrivent à la conclusion que les organisations classiques structurées hiérarchiquement doivent se transformer si elles veulent survivre.

Cette transformation est essentiellement structurelle. Étant donné qu’elles peuvent être facilement infiltrées, les structures hiérarchiques représentent un danger pour la cause et il est donc nécessaire d’abandonner le système pyramidal (hiérarchique).

Du point de vue de leurs solutions respectives, Beam propose une structure d’individus ou de petites cellules « opérant de manière indépendante sans avoir à rendre des comptes à un quartier-général central ou à un leader individuel ». La solution proposée par Al-Suri est identique à celle de Beam : il s’agit d’organiser la lutte autour « d’unités de la résistance globale islamique » composées soit d’individus, soit de cellules sans aucun lien entre elles.

Beam et Al-Suri insistent également sur le fait que le seul élément commun entre les combattants individuels est une vision du monde et une philosophie partagées, et non l’appartenance à une structure hiérarchique. Alors que Beam parle d’une « même vision du monde » et d’une « même philosophie », Al-Suri parle « d’un nom, d’un programme, d’une doctrine et d’un but communs ». Du fait que les structures de résistance sans leader sont déterminées par une philosophie et un programme communs, Beam et Al-Suri découragent les contacts entre les cellules opérationnelles et le leadership du mouvement.

Dès lors que l’identité de Breivik a été révélée, une réticence est apparue quant à l’appellation de « terroriste ». Cela est-il dû selon vous uniquement aux explications relatives à son état psychiatrique supposé ?

Jean-Marc Flükiger : N’étant pas psychiatre, il m’est difficile de me prononcer sur la santé mentale de Breivik. Ce que je constate, c’est qu’il semble extrêmement difficile d’abattre des gens de sang-froid, qui plus est en si grand nombre. Il y a ici des barrières psychologiques et éthiques très importantes. De ce point de vue-là, je pense qu’il y a ici une part de folie dans son action.

Pourtant, la lecture de son pamphlet de 1500 pages (même s’il semble avoir puisé dans d’autres écrits) ainsi que la manière dont il a préparé son action révèle quelqu’un d’articulé, de rationnel, méthodique et minutieux. Peut-être également mythomane (on pense ici à ses propositions d’ordres et de médailles). J’ai beaucoup de mal à concevoir son action uniquement comme celle d’un fou. Cela me paraît trop réducteur.

Pour ma part, je la considère comme celle d’un terroriste: il semble guidé par un objectif politique (lutter contre ce qu’il estime être l’ « islamisation de l’Europe »), il utilise la violence comme canal pour véhiculer un ou plusieurs message(s) que l’on retrouve dans son pamphlet, utilise ses victimes comme des symboles pour propager la peur dans la population. Qui plus est, une deux attaques visait directement des installations gouvernementales, ce qui confirme le caractère politique de cet acte. Même si ses objectifs politiques semblent irréalistes (ou fous), cela ne veut dire qu’ils n’existent pas.

De ce point de vue, son action est politique et entre dans la catégorie des actes terroristes.

Propos recueillis par JGP, Mon Blog Défense

Source : Alliance Géostratégique

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