La crise iranienne est-elle proche de son apogée ?


par Victor Kotsev pour Asia Times Online

Alors que l’impasse entre l’Iran, les Etats-Unis et leurs alliés s’intensifie, le nombre de possibilités restantes se réduit progressivement. En fin de compte, une sorte de compromis semble inévitable, mais la violence qui lui précèdera, et qui exactement restera pour négocier, restent un mystère.

Un conflit armé peut aussi revêtir plusieurs formes et celles-ci ne s’excluent pas mutuellement. La solution préférée des Occidentaux est que le régime iranien soit renversé de l’intérieur ; toutefois, la menace de la guerre constitue également une épée de Damoclès, tandis que la République Islamique manoeuvre de façon experte et cherche des crosses en vue d’une redistribution régionale des cartes conformément à ses souhaits.

Ces derniers jours et dernières semaines, les deux camps ont cherché à en imposer sur le plan militaire et ont lancé des menaces voilées. La semaine dernière, l’Iran a démarré un exercice militaire massif de 10 jours, dont le nom de code est « Grand Prophète 6 ». Ont été testés un nouveau système de radar, de nouveaux silos sous-terrains fortifiés pour missiles et des missiles sol-sol qui pourraient atteindre toutes les parties du Moyen-Orient, de même que diverses autres avancées technologiques.

Les diplomates occidentaux ont réagi avec inquiétude. Le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, a dit à la BBC : « L’Iran a également mené des essais secrets de tirs de missiles balistiques sur des lance-fusées, y compris des essais pour tester des missiles capables d’envoyer des charges nucléaires, en contravention avec la résolution 1929 de l’ONU ». [1]

L’Iran a immédiatement réfuté cette accusation, mais l’annonce de Hague est importante, en particulier parce qu’elle a été faite juste après l’annonce iranienne de tripler, d’ici à la fin de l’année, ses provisions d’uranium 235 enrichi à 20%.

« Bien que l’uranium enrichi à ce taux soit essentiellement destiné à alimenter le petit réacteur de recherche de Téhéran, qui produit des isotopes médicaux », explique l’expert israélien Yossi Melman, « il renforce les connaissances des experts nucléaires iraniens et leur capacité à contrôler toutes les étapes de l’enrichissement – y compris jusqu’à un taux de 93%, qui permet la production de matière fissile utilisée dans la fabrication des armes nucléaires. »

Selon Melman, le plus grand danger est que le président Mahmoud Ahmadinejad et quelques autres responsables clés iraniens attribuent aux croyances messianiques que la condition du retour du Mahdi (le Messie dans l’Islam chiite) repose sur « une énorme proportion de la population mondiale qui serait annihilée dans une guerre de grande envergure ». [2] Il semble que les armes nucléaires seraient effroyablement bien adaptées pour servir de dispositif en vue de sauver le monde dans un tel scénario.

Toutefois, cet argument semble plutôt extrême, même alarmiste, et une majorité d’analystes occidentaux ont la conviction que le régime iranien est en fin de compte rationnel. Certains ont même fait remarquer que la politique iranienne au Moyen-Orient a été plus cohérente au cours de ces dix dernières années que celle des Etats-Unis. Ainsi qu’un rapport de Chatham House l’a rappelé à merveille en 2006 : « Tandis que les Etats-Unis ont joué au poker dans la région, l’Iran, lui, jouait aux échecs ».

Sur le terrain de la realpolitik, aussi, comme aux échecs, les tensions montent progressivement, et l’Iran pose une menace stratégique majeure à la politique des Etats-Unis et de leurs alliés. La première circonstance a été mise en lumière, le mois dernier, par l’annonce des Iraniens qu’ils avaient partagé des informations avec la Russie sur deux drones américains avancés, qu’ils soutiennent avoir descendu au début de l’année. Alors qu’il n’y a rien de surprenant dans cette action en elle-même, une telle coopération est exceptionnellement maintenue sous silence et cette annonce est arrivée à un moment sensible, visiblement comme un message de défi.

Certains spéculent que l’Iran pourrait se préparer à réagir militairement à toute intervention militaire dans les troubles intérieurs de la Syrie, son alliée. Si une telle intervention se matérialisait, elle se produirait probablement dans les prochaines semaines ou prochains mois.

D’autres, comme M.K. Bhadrakumar, de l’Asia Times Online, mettent en avant les récentes ouvertures de l’Iran avec le Pakistan et l’Afghanistan. Bhadrakumar a écrit à propos d’une récente « conférence sur le terrorisme » qui a eu lieu au plus haut niveau entre les chefs des trois Etats :

En ce moment même, les divers degrés d’antipathie ressentie envers les Etats-Unis de la part du Pakistan et de l’Afghanistan, d’un côté, et de l’impasse invétérée de l’Iran avec les Etats-Unis, de l’autre, donnent l’impulsion à ces trois pays voisins pour se rapprocher […] Le Pakistan est un pays sunnite majeur et les intérêts de l’Iran reposent sur l’assurance qu’il ne rejoindra pas l’alliance contre l’Iran menée par les Saoudiens au Moyen-Orient. L’Iran peut faire étalage de son amitié avec le Pakistan pour exposer la campagne saoudienne, en vue de stimuler, aujourd’hui, la phobie d’un schisme entre les Chiites et les Sunnites au Moyen-Orient, en désignant l’Iran comme le leader du camp chiite et en se ralliant l’opinion arabe sunnite. [3]

Pourtant, l’Irak est sans doute en tête de liste des préoccupations américaines. Alors que la date limite du retrait des troupes américaines approche à grand pas, l’influence iranienne grandit. Un certain nombre d’analystes, dont Stratfor, ont prévenu que sur le long terme cela pourrait déstabiliser l’allié clé des Etats-Unis, l’Arabie Saoudite.[4]

D’un autre côté, l’Iran s’inquiète de ce que les Etats-Unis pourraient étendre leur présence en Irak et il fait de son mieux pour accélérer le départ américain. Selon certains rapports, une montée récente de la violence dans ce pays serait orchestrée par l’Iran, avec le message suivant pour les Américains : « Ne restez pas ! Révisez votre position ! »[5]

Cette situation pourrait aisément devenir incontrôlable et dégénérer en une guerre à grande échelle, considérant en particulier que tous les autres fronts entre les deux camps sont également échauffés. Les attaques par procuration contre les forces américaines, si elles sont prouvées, pourraient aisément servir de casus belli contre l’Iran.

En attendant, les rapports le disent, les Etats-Unis et leurs alliés accumulent discrètement des forces dans cette région. Il semble n’y avoir aucune masse critique pour l’instant (de ce que l’on sait, il y a deux porte-avions américains proches des côtes iraniennes ; et il est communément admis que les Etats-Unis n’attaquent habituellement des cibles aussi grosses qu’avec au moins trois porte-avions), mais la tendance est inquiétante.

Dekba, un site israélien d’analyse du renseignement, qui est connu pour publier à la fois des rumeurs et des fuites valides des services de renseignements, propose l’évaluation suivante :

La semaine dernière, des navires de guerre et des sous-marins iraniens déployés dans la Mer Rouge ont suivi les mouvements de deux gros porte-avions américains, l’USS Enterprise et l’USS George H.W. Bush, qui se sont croisés dans le Détroit de Bab el-Mandeb, le 21 juin dernier, se dirigeant chacun dans des directions opposées à travers ce goulot d’étranglement stratégique, entre la Méditerranée et l’Océan Indien [.] Les stratégistes à Téhéran voient du danger dans ces mouvements de va-et-vient effectués par la flotte de guerre des Etats-Unis.

Selon nos sources militaires, l’Enterprise, qui est plus vieux, plus lent et qui dispose de moins de puissance de feu que le Bush, a été déplacé vers la Méditerranée parce que, là, il y est soutenu par les bases aériennes américaines éparpillées en Europe Occidentale et Centrale, tandis que le Bush a été consigné dans les eaux qui font face aux côtes iraniennes, parce qu’il est pratiquement une machine de combat autonome, capable d’opérer sans soutien.

Il devrait être noté que la présence en Méditerranée pourrait être orientée à la fois contre la Libye et contre la Syrie, tandis que les Etats-Unis pourraient avoir plus tendance à utiliser un porte-avions plus petit, plus rapide et plus moderne contre l’Iran, puisque les capacités anti-navales bien développées de ce pays pourraient poser un danger aux porte-avions américains si ce pays était attaqué.

A ce stade, cette accumulation de forces semble plutôt destinée à envoyer le message suivant : nous nous préparons pour une attaque imminente. Le scénario préféré des Américains est que le régime iranien (en compagnie de ses alliés en Syrie et au Liban) se fracture de l’intérieur, effondrant dans le processus sa position de politique étrangère et stoppant son expansion extérieure.

Il y a des signes que ceci pourrait arriver. Ces derniers mois, la lutte de pouvoir interne entre Ahmadinejad et le dirigeant suprême iranien, l’Ayatollah Ali Khamenei, s’est intensifiée. Aussi, la position iranienne en Syrie s’est-elle quelque peu détériorée, en même temps que la légitimité du Président syrien Bachar el-Assad.

Il y a environ deux mois, une crise a éclaté entre Ahmadinejad et Khamenei, et beaucoup ont spéculé que le président [iranien] pourrait être forcé à démissionner. [6] Plusieurs collaborateurs de haut niveau d’Ahmadinejad ont été arrêtés. Par la suite, les tensions sont quelque peu retombées et les hommes du Président ont été libérés, mais une semaine plus tard, des rapports sont sortis selon lesquels un autre de ses proches confidents, l’ancien ministre adjoint des Affaires étrangères, Mohammad Sharif Malekzadeh, avait été arrêté. [7] Donc, apparemment, la crise se poursuit.

Il est possible, même probable, que l’influence occidentale s’affaire secrètement à aggraver ces fissures ; pourtant, le problème avec cette stratégie est que le régime iranien en est parfaitement conscient et qu’il pourrait accentuer les comportements outranciers afin de garder le contrôle sur ses opposants. Il est vrai, tant sur le plan international qu’à l’intérieur, où le « Mouvement Vert » (l’opposition démocratique auto-proclamée) est divisé sur ses moyens d’action.[8]

Le sort du régime syrien est également loin d’être clair pour l’instant. Si Assad survit, il y parviendra avec une aide importante des Iraniens et il pourrait bien être obligé à s’engager un peu plus aux côtés de l’Iran. Par conséquent, tandis qu’il serait lui-même affaibli, au moins à court terme, il conduirait très probablement des politiques iraniennes (dans le passé, il a souvent essayé de suivre son propre cap).

Autrement dit, le régime iranien pourrait s’avérer être un joueur d’échec supérieur aux dirigeants occidentaux, avec toujours un coup d’avance, alors qu’il se dirige à grands pas vers ses objectifs. Ceci crée le danger très réel que les Etats-Unis et leurs alliés soient amenés à faire des choix difficiles dans le futur proche, quant à l’utilisation de la force militaire qu’ils ont accumulée.

En Israël, le ton du débat se déplace progressivement de l’attaque préventive à la dissuasion. Un certain nombre d’analystes israéliens ont récemment avancé l’argument selon lequel l’Etat juif avait besoin d’accroître sa dissuasion et de garder l’option d’une attaque préventive, pour le moment hypothétique, juste avant que l’Iran ne choisisse d’utiliser (plutôt que d’acquérir) des armes nucléaires. Accroître la dissuasion revient généralement à acquérir de nouveaux sous-marins (augmentant la capacité d’une présumée deuxième frappe), une défense antimissile et des avions perfectionnés.

Pourtant, les dirigeants israéliens, de même que quelques observateurs clés, refusent d’écarter la possibilité d’une frappe imminente israélienne contre le programme nucléaire iranien, et continuent de soutenir que l’Iran pose une menace existentielle à l’Etat juif. Israël est connu pour avoir projeté dans le passé des intentions contradictoires, avant de frapper par surprise ; et le fait que le gouvernement israélien soit beaucoup plus flegmatique qu’il y a un an peut être interprété comme un signe annonciateur.

L’Arabie Saoudite est restée également relativement silencieuse ces dernières semaines, alors qu’elle essaye discrètement de manouvrer dans les crises au Yémen et en Syrie. D’une certaine façon, cela ressemble également à un calme avant la tempête : la Syrie, en particulier, servira aussi probablement que l’Irak de déclenchement pour une confrontation potentielle entre les Etats-Unis et l’Iran.

Si le régime d’Assad tombe (peut-être en partie avec une aide étrangère), l’ensemble de l’axe de la dissuasion iranienne, représenté par la Syrie, le Hezbollah et le Hamas, serait gravement menacé. Donc, il se pourrait bien que l’Iran soit provoqué pour passer à l’action et, même si cette action est limitée (par exemple en Irak), cela pourrait aisément dégénérer en une guerre.

Dans l’ensemble, la confrontation semble approcher de son point culminant et une forme d’action pour changer le statu quo semble inévitable. Cette action pourrait être secrète (un mélange de sabotage, de manouvre diplomatique et de changement de régime de l’intérieur dans des pays clés) ou pourrait être (une guerre) ouverte.

Ses conséquences pourraient être ressenties immédiatement ou au fil du temps. Aux deux extrêmes de l’analyse théorique, il y a, d’un côté, la possibilité d’un effondrement total du régime iranien et de ses alliés et, de l’autre, la possibilité d’une déroute de l’alliance menée par les Américains et l’émergence de l’Iran comme hégémon régional.

Ces deux options sont cependant relativement improbables : une victoire militaire décisive, en particulier dans la forme moderne hautement codifiée de la guerre, reste largement hors d’atteinte, et sa poursuite ressemble un peu à la logique messianique.

Ce qui peut le plus probablement se produire est un bouleversement significatif de l’équilibre géostratégique, qui amènerait une sorte d’arrangement temporaire, qu’il soit à court ou à long-terme. Actuellement, ses conditions précises sont pratiquement impossibles à prévoir, alors que le débat sur qui a gagné commencera seulement après l’émergence de ces conditions.

Victor Kotsev

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Notes

[1] « William Hague concerned over Iranian missile tests », BBC, le 29 juin 2011.
[2] « All signs say Iran is racing toward a nuclear bomb », Ha’aretz, 23 juin 2011.
[NdT] C’est aussi la thèse des Evangélistes et des Pentecôtistes aux Etats-Unis.
[3] « L’Iran se construit un « hub » AfPak« , Asia Times Online, 27 juin 2011.
[4] « Iraq, Iran and the Next Move », Stratfor, 26 avril 2011.
[5] « Is Iran killing U.S. soldiers in Iraq ? », Foreign Policy, 28 juin 2011.
[6] « Is Mahmoud Ahmadinejad about to resign ? », The Guardian, 27 avril 2011.
[7] « Ahmadinejad’s ally ‘arrested’ in Iran », al-Jazeera, 23 juin 2011.
[8] « Iran’s marchers question direction », Asia Times Online (via Inter Press Service) 14 juin 2011.

Article original : Iran crisis close to climax ?

Traduction : JFG

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