Le fossé se creuse t-il entre Taïwan et Washington ?


par François Danjou pour Question Chine

Dans un article publié par le Pacific Forum, Robert Sutter, Professeur de relations internationales à l’Université Georges Washington, analyse le rétrécissement de la marge de manœuvre de Taïwan dans le jeu triangulaire avec les Etats-Unis et la Chine.


Il y développe l’idée selon laquelle les prémisses des élections présidentielles et l’amélioration radicale des relations dans la Détroit – à l’avantage de Pékin, de Washington et de Taipei – masquent trois séries de facteurs qui sont la clé du futur de Taïwan :

  1. L’influence économique, militaire et diplomatique croissante de la Chine sur Taïwan;
  2. La fragilité interne de l’Ile;
  3. L’éloignement américain et l’érosion de l’appui de Washington, dont la Maison Blanche ne se préoccupe pas.

L’analyse de ces trois facteurs montre que ceux qui croient que l’Ile aurait préservé sa liberté d’action par le truchement d’un vague statu quo, dont les contours sont mal définis, se trompent. Taïwan est, au contraire, de plus en plus engagée dans l’orbite de la Chine, au point qu’aujourd’hui, précise Sutter, un retour en arrière paraît irréaliste.

1.- La puissance chinoise et la faiblesse de Taïwan

Le déséquilibre des forces militaires dans le Détroit en faveur de la Chine est psychologiquement intimidant et influe sur la marge de manœuvre de l’Ile.

L’impressionnant arsenal de l’APL dans le Détroit augmente chaque année, à la fois en volume et en capacité, alors que Taipei ne parvient pas à respecter ses objectifs d’un budget de la défense à 3% du PIB, et que les ventes d’armes américaines sont retardées, à cause – disent les Américains – des délais dans la mise à disposition des fonds par le ministère de la Défense taïwanais.

NDLR : Il est aussi plus que probable que les délais soient dus à la crainte d’indisposer Pékin alors que Robert Gates, ministre de la défense américain, vient de rappeler à quel point il tenait à la reprise des relations militaires sino-américaines, que Pékin conditionne à l’arrêt des ventes d’armes.


S’il est vrai que l’aptitude du Pentagone à s’engager dans le Détroit reste élevée, les dirigeants politiques américains y sont de moins en moins disposés. En particulier parce que la Chine a développé des capacités militaires qui augmenteraient de manière significative les coûts d’une intervention.

Il n’y a pas si longtemps les deux économies de part et d’autre du Détroit étaient comparables en volume. En 1995 celle de Taïwan était estimée à 1/3 de celle de la Chine. Aujourd’hui l’écart est de 1 à 15. Plus encore, la dépendance économique de l’Ile s’aggrave. Plus d’1 million de Taïwanais développent leurs affaires en Chine, qui est aussi (NDLR) la destination de 40% du total des exportations de l’Ile, tandis que Taipei reconnaît que sa liberté de manœuvre et ses progrès sur la scène internationale dépendent entièrement du bon vouloir de Pékin.

2.- L’érosion de l’appui américain

Les prises de position publiques de l’administration Obama en faveur de Taïwan ne parviennent pas à masquer les hésitations croissantes de la Maison Blanche, en particulier quand une initiative en faveur de Taipei pourrait compliquer les relations avec Pékin.

Aujourd’hui la position officielle de Washington est toujours de dissuader Pékin d’utiliser la force, tout en prônant une solution pacifique pour sortir de l’impasse. C’est stratégie n’a pas varié depuis la rupture de relations officielles en 1971.

Mais le Taïwan Relations Act – TRA – (1979), proposé par Kissinger et Brzezinski, obligation de droit interne qui impose à la Maison Blanche de ne pas rester inerte en cas d’agression militaire chinoise, était à l’époque sous tendu par une réflexion stratégique dont la pertinence s’est affaiblie :

a) Un groupe composé de Démocrates et de Républicains imaginait que le TRA et la dissuasion militaire dirigée contre la Chine permettraient de gagner du temps, jusqu’à ce que l’éclosion de circonstances favorables à Taïwan permette de résoudre le dilemme à l’avantage de l’Ile.

b) D’autres, au Congrès et dans l’administration – en particulier celle de Reagan – imaginaient que l’appui sans faille à Taïwan serait un moyen de favoriser l’influence stratégique des Etats-Unis en Asie Pacifique, d’obliger la Chine à coopérer plus étroitement avec Washington, et à accepter le statu quo dans le Détroit. En somme ils voyaient les relations avec Taïwan comme un moyen de contrôler la trajectoire de puissance de la Chine dans la région et dans le monde.

c) Enfin, les plus conservateurs des sénateurs restaient fermement opposés à la reconnaissance de la Chine et du Parti Communiste chinois, auquel ils ne faisaient pas confiance.

En bref, le renforcement des liens avec Taïwan au moment du TRA dépendait beaucoup d’un lobby du Congrès et de quelques hommes politiques au pouvoir, dont l’objectif ultime n’était pas la résolution de la question taïwanaise, mais l’intérêt direct des Etats-Unis. Ils auraient pu tout aussi bien adopter la position exactement inverse, si telle avait été leur appréciation de la situation.

L’appui du Congrès et des médias devint plus soutenu après que Taïwan ait adopté un régime démocratique. En même temps, la répression de Tian An’men et l’effondrement du bloc soviétique éloignèrent encore les Etats-Unis de la Chine Populaire.

En 1995, le Congrès fut presque unanime à faire pression sur le Président Clinton pour octroyer un visa au Président Lee Teng-hui. Mais, quand Pékin exerça des menaces militaires en tirant des missiles inertes au large de Taïwan, c’est l’administration qui, ayant jugé la menace suffisamment sérieuse, décida de dépêcher deux portes-avions dans la zone du Détroit pour dissuader d’autres actions agressives de Pékin. Par contraste, l’engagment du Congrès en faveur de l’Ile fut bien plus hésitant qu’à l’époque du TRA, 15 années auparavant.

S’il est vrai que, lors du mandat de Clinton, les Républicains donnèrent de la voix pour soutenir Taïwan et condamner les efforts de l’administration démocrate pour apaiser la Chine, il apparaît qu’il s’agissait surtout de postures partisanes destinées à discréditer le président, plutôt que d’un engagement sincère en faveur de l’Ile.

3.- La rupture avec Chen Shui-bian

L’administration Bush commença son mandat avec la volonté bien affirmée de consolider son appui à Taïwan dans le cadre d’une stratégie de renforcement de ses alliances et de ses réseaux en Asie-Pacifique, dans le but d’infléchir les politiques chinoises dans le sens voulu par les Etats-Unis.

Cette politique s’effondra quand le président taïwanais Chen Shui-bian mit à profit le soutien américain pour prendre des initiatives pro-indépendance qui attirèrent une forte réaction politique de Pékin, assortie de menaces militaires.

Les Etats-Unis mirent brutalement fin aux contacts avec Chen Shui-bian, révélant publiquement les différences d’appréciation entre la Maison Blanche et Taipei. Au Congrès rares furent ceux qui osèrent contrer les pressions exercées par Bush pour que Chen cesse ses provocations et encore moins faire le voyage à Taïwan pour exprimer leur soutien au dirigeant indépendantiste et à sa politique.

L’analyse des stratégies d’Obama révèle le contraste avec les premières dispositions de l’administration Bush et signale à quel point le soutien des Etats-Unis à Taïwan s’est érodé. Officiellement il s’agit toujours de dissuader la Chine d’agresser l’Ile. Mais l’évolution du rapport des forces dans le Détroit explique les hésitations nouvelles de la Maison Blanche qui, de plus en plus, craint d’impliquer les Etats-Unis dans un conflit avec l’APL. C’est bien la raison pour laquelle à Washington, on considère que la stratégie de Ma articulée autour du rapprochement avec Pékin est une évolution positive.

Les voix qui jadis prônaient le renforcement de Taïwan vis-à-vis de la Chine aux fins de « gagner du temps » en attendant des circonstances plus favorables à l’Ile, se sont tues. Les sentiments anti-communistes qui furent au Congrès un puissant moteur du soutien à Taipei sont aujourd’hui négligeables. Et, par contraste avec les premières années de l’administration Bush, le pouvoir actuel a abandonné l’idée d’utiliser la question de Taïwan pour instaurer en Asie-Pacifique une dynamique en faveur de ses intérêts, et capable d’orienter les politiques chinoises dans le sens souhaité par la Maison Blanche.

Considéré de manière globale, le caractère protéiforme des stratégies diplomatiques et de sécurité de l’administration Obama constitue le plus important changement des dynamiques régionales depuis plusieurs années. Bien que Washington ait augmenté son engagement en Asie-Pacifique – de l’Inde aux îles du Pacifique -, les principales déclarations qui signalent le retour de Washington dans la région ne mentionnent pas le renforcement des liens avec Taïwan.

Plus encore, tout dans l’attitude du gouvernement de Taipei confirme et renforce la posture américaine. Son attitude « profil bas » contraste en effet avec le soutien public à Washington récemment exprimé par la Corée du Sud, le Japon, l’Inde et l’ASEAN.

Il n’est pas impossible qu’à la Chambre des Représentants, les Républicains retrouvent les stratégies partisanes exprimant, pour des raisons de politique intérieure, la nécessité du soutien à Taïwan. Mais le fait est que leurs visites à l’Ile se font rares et que ceux qui s’y déplacent reviennent quelques fois avec des idées s’opposant aux intérêts de Taïwan. Les fractures au sein du lobby taïwanais ont conduit à la confusion et au déclin de son influence.

4.- Plaidoyer pour plus de réalisme

L’auteur conclut en appelant à plus de réalisme dans l’appréciation du futur de l’Ile et dans ses capacités à tourner le dos au rapprochement avec Pékin. Selon lui, ce pragmatisme est nécessaire pour que les élites et les médias, aux Etats-Unis et dans l’Ile, prennent conscience des conséquences d’une stratégie qui pousse de plus en plus Taïwan dans l’orbite de la Chine.

En particulier, les hommes politiques et autres pôles d’influence, y compris ceux qui s’opposent à ce que Taïwan perde le contrôle de sa destinée, devraient reconnaître qu’en soutenant les choix de l’actuel pouvoir taïwanais, appuyés par Washington et Pékin, ils se rendent complices d’un glissement qui permettra à Pékin d’influencer les choix futurs de l’Ile.

C’est probablement à Tokyo qu’on observe avec le plus d’inquiétude le rapprochement continu de Taïwan avec la Chine. Dans ce contexte, la Maison Blanche devra redoubler d’effort pour rassurer ses alliés japonais, comme les autres en Asie-Pacifique, sur sa détermination à équilibrer l’influence stratégique de la Chine dans la région. Une autre conséquence des actuelles évolutions est que le rapprochement dans le Détroit minimise l’importance du contrepoids américain.

Commentaires

L’article décrit de manière limpide l’évolution des relations du triangle Etats-Unis, Chine, Taïwan et en particulier les conséquences de la modification du rapport de forces dans le Détroit sur la détermination américaine de soutenir militairement l’Ile. Il signale une faiblesse nouvelle dans la relation jadis très forte entre Washington et Taipei, et confirme l’isolement croissant de Taïwan. Enfin, il montre qu’un partie des intellectuels américains sont toujours tentés par le « containement » de la Chine.

Cette précarité de la relation qui se double d’une vulnérabilité politique et stratégique de l’Ile, dont le statut est incertain, est encore confirmée par quelques récentes analyses américaines signalant que Taïwan, jadis cruciale pour la stratégie américaine avait, aujourd’hui, perdu son importance.

Il reste que l’hypothèse d’une réunification par la force lancée par une offensive de l’APL ou un blocus de l’Ile, qui sous tend les analyses spéculant sur les craintes américaines, est peu probable. Car, s’il est vrai que la situation est marquée par plusieurs certitudes, elle aussi enveloppée dans de lourdes inconnues qui pèsent également sur les trois protagonistes de la question.

Pékin n’a certes ni abandonné ses revendications politiques sur l’Ile qui n’ont pas varié depuis 1949, ni l’option militaire encore précisée par la Loi anti sécession (2005). Mais aucun stratège n’est aujourd’hui en mesure de préciser sans risques de se tromper quelles seraient les conséquences – y compris pour la survie du Parti communiste chinois – d’un conflit déclenché dans le Détroit, dans un contexte où ni Washington ni Pékin, enfermés dans la dialectique contraignante de la dissuasion nucléaire, envisagent sérieusement un affrontement direct.

Quant à Taïwan, le passé récent a montré à quel point l’électorat était, de manière quasi unanime, opposé – quoi qu’il en coûte et quel que soit l’inconfort de la situation -, à une sortie brutale de l’actuelle ambiguïté d’une indépendance de fait, dont les attributs sont cependant largement tronqués par les pressions chinoises.

Enfin, s’il est vrai qu’on ne peut nier la pertinence et l’efficacité des manœuvres obliques de la Chine favorisées par la politique de Ma Ying-jeou pour attirer Taïwan dans son orbite, il n’est pas non plus possible de passer sous silence que le contraste entre les régimes politiques de part et d’autre du Détroit constitue à Taipei un obstacle répulsif, qui dessine de fortes limites à la stratégie de Pékin, y compris dans un contexte de dépendance économique croissante de l’Ile. L’obstacle se concrétise aujourd’hui par le refus, maintes fois répété de Ma Ying-jeou d’engager un dialogue politique avec Pékin.

L’avenir dira si la multiplication des liens économiques et commerciaux – que Ma Ying-jeou cherchera à freiner – sera telle que l’Ile sera contrainte de franchir le Rubicon des négociations politiques.

Tandis qu’en cas de refus par Taipei, toutes les options envisageables par Pékin autres que la patience, dont fait preuve l’actuelle équipe en place, porteraient en elles non seulement le risque de compromettre les progrès de la relation depuis 2008, mais également de graves risques de dérapages militaires.

François Danjou

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Source : Question Chine

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