Les colombes de la paix planent au-dessus d’Islamabad


par M. K. Bhadrakumar pour Asia Times Online

Avec la venue, samedi, du président afghan Hamid Karzaï à Islamabad, c’est une semaine capitale qui va se dérouler pour la session inaugurale de la commission conjointe afghano-pakistanaise en vue de la réconciliation avec le Taliban. Le chef de l’armée pakistanaise et celui de l’Inter-Intelligence Services siègeront dans cette commission et l’envelopperont sans ambiguïté d’un halo de prestige et d’autorité.

Pour la première fois, les militaires pakistanais participent ouvertement et officiellement au processus de réconciliation avec les Taliban (et en deviennent, de ce fait, les garants).

Si cela ne suffit toujours pas à rendre essentielle la visite de Karzaï, durant son séjour de deux jours à Islamabad, un accord commercial et de transit historique afghano-pakistanais deviendra opérationnel, accord que les deux pays ont négocié pendant plusieurs dizaines d’années, en vertu duquel lequel le Pakistan permet aux commerçants afghans d’accéder au marché indien par la frontière terrestre d’Attari-Wagha, dans les provinces pakistanaise et indienne du Pendjab.

En eux-mêmes, ces développements sont majeurs. Mais, la grande question est de savoir si pour arranger tout ceci, les Pakistanais annonceront une alliance supplémentaire – disons une réunion avec un autre Afghan de grande réputation ? Ceci peut sembler grotesque, mais seulement pour les naïfs ou les timorés. Car tout devient possible maintenant.

Du point de vue pakistanais, Karzaï est devenu un interlocuteur aussi important que les Américains, voire plus important. Un processus de paix « mené par les Afghans » est la formule retenue par toutes les puissances régionales – et même par les Etats-Unis. Et tous les protagonistes savent que Karzaï a un rôle clé à jouer pour emmener le processus de paix quand il débutera.

Les Etats-Unis sont terriblement pressés

D’ailleurs, les rapports entre Kaboul et Washington, qui n’ont jamais été faciles, n’ont jamais été aussi délicatement assurés, alors que les négociations sur un partenariat stratégique pour déterminer la direction que prendra la présence à long-terme des USA en Afghanistan entrent dans une phase critique. Islamabad observera avec intérêt le résultat de ces négociations et sera satisfait si Karzaï négocie ferme avec les Américains, comme celui-ci semble être en train de le faire.

Pendant ce temps, les développements sur le terrain engendrent également leur propre dynamique. L’ancien président afghan, également chef du Haut-Conseil afghan pour la paix, Burhanuddin Rabbani, a révélé au cours du week-end dernier que ses membres avaient tenu des négociations préliminaires avec le principal groupe Taliban mené par le Mollah Omar et avec le Quetta choura, comme on l’appelle au Pakistan, et que de « multiples canaux » gagnaient effectivement de la vitesse.

Qui aurait cru, jusqu’à cette semaine, que des représentants du réseau Haqqani s’étaient rendus à Kaboul « très récemment » – en principe, avec la connaissance et peut-être l’aide des militaires – et qu’ils ont eu des discussions avec des officiels afghans ?

Rien ne peut plus surprendre. Le ministre français des Affaires étrangères, en visite à Washington, a dit en privé, mardi, à un petit groupe de journalistes, juste avant de se rendre à des discussions au Département d’Etat et à la Maison Blanche, que les Etats-Unis étaient engagés dans des discussions tripartites avec les Taliban et le Pakistan ; qu’ils voulaient que les Taliban fassent partie de la solution, mais qu’ils avaient des difficultés à trouver des interlocuteurs crédibles dans le camp Taliban et qu’ils étaient d’accord pour parler de paix ; et, que des pourparlers étaient en cours « au moment où nous parlons ».

Juppé a expliqué que la situation en Afghanistan était devenue plutôt sombre. Malgré la montée en puissance des Etats-Unis, il y a un an, et en dépit des progrès revendiqués par les généraux états-uniens et de l’OTAN, qui commandent les troupes en Afghanistan, Juppé a dit qu’il n’était pas adéquat de parler d’un réel progrès contre les Talibans.

« Sur le terrain, la stratégie ne réussit pas aussi bien qu’espéré », aurait-il dit. Juppé a même exprimé des doutes sur d’éventuels avantages obtenus sur les Talibans et il a fait remarquer que les diplomates et les généraux ne tenaient pas tous le même discours.

Il a admis que la France doutait de la faisabilité de la transition qui était planifiée en juillet, alors que l’armée et la police afghanes étaient mal préparées pour assumer la responsabilité de la sécurité. Juppé a estimé, dans une illustration éloquente des énormes incertitudes, que selon ce que Paris avait entendu, la réduction des effectifs états-uniens cette année pourrait être comprise entre 3.000 et 30.000 soldats.

L’empressement désespéré du président états-unien Barack Obama à se débarrasser de sa croix en Afghanistan est compréhensible. Un sondage ABC-Washington Post de mardi montrait que les Américains ne sont pas prêts à pardonner l’état de l’économie de leur pays et que l’euphorie et le chauvinisme qui a suivi la mort d’Oussama ben Laden se sont rapidement évaporés.

Ce sondage est sorti avec le résultat consternant qu’Obama et son challenger républicain Matt Rommey sont au coude à coude – les deux candidats étant chacun crédités de 47% des voix.

Mardi dernier, au cours de l’audition de « nomination » devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, l’ambassadeur désigné pour l’Afghanistan, Ryan Crocker, un éminent diplomate qui a brillamment servi les intérêts américains dans une période de transformation similaire à Bagdad, a été néanmoins âprement interrogé par les sénateurs, y compris par John Kerry, sur l’aspect insoutenable de la guerre afghane dans l’environnement actuel du budget des Etats-Unis.

Crocker a été « sombre » et, selon le New York Times, il a donné aux sénateurs une « évaluation franche et directe » sur la situation afghane. Il a bien fait comprendre que l’accent de la politique des Etats-Unis s’était déplacé de la piste militaire vers la piste politique. Il a admis que son affectation à Kaboul allait être « plus difficile » que son tour de garde en Irak, mais il avait le sentiment que ce n’était pas « sans espoir ».

Les pressions sur le Pakistan

Telles qu’elles ont été faites, quelques jours avant l’annonce attendue par la Maison Blanche sur l’étendue du retrait des troupes états-uniennes en Afghanistan, ces remarques sont extrêmement révélatrices. Les choses se déroulent presque entièrement comme les militaires pakistanais l’espéraient et que les Talibans l’avaient prédit – le temps est de leur côté, pas du côté d’Obama. L’ironie, c’est que la mort de Ben Laden oblige Obama à accélérer la cadence, à cause de son opinion publique qui perçoit que la guerre en Afghanistan a été « gagnée », que la raison pour laquelle les Etats-Unis se sont rendus dans l’Hindou-Kouch a été remplie et que les attaques du 11/9 ont été vengées.

D’un autre côté, le Pakistan subit également une énorme pression de toutes parts. La communauté internationale, y compris la Chine et la Russie, exhorte le Pakistan à adopter un changement de paradigme dans sa politique afghane. Deuxièmement, le Pakistan a besoin de cultiver la bonne volonté de Karzaï. Troisièmement, la situation sécuritaire au sein du Pakistan est alarmante et le retour de bâton sur la désinformation orchestrée par ses propres services sur le terrorisme souligne les dangers d’utiliser les groupes terroristes comme des « agents stratégiques ». Quatrièmement, avec le départ de ben Laden, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour détacher les Talibans d’al-Qaïda et des « combattants étrangers », et les amener à négocier.

Plus important, l’exigence de longue date du Pakistan de la réconciliation avec le Taliban trouve désormais une acceptation pratiquement totale dans l’establishment états-unien. Cela oblige le Pakistan à amener les Talibans à s’asseoir à la table des négociations.

Bref, Karzaï entreprend sa visite à Islamabad après une grande quantité de discussions préparatoires et sur la supposition que le Pakistan est capable de prendre un nouveau tournant dans sa politique afghane. La visite d’adieu du Secrétaire à la Défense états-unien, Robert Gates, la semaine dernière à Kaboul, a été remarquée pour son absence totale de rhétorique anti-pakistanaise, tant par le camp américain que le camp afghan.

Une fois encore, la condition préalable principale pour que les Taliban entrent dans des pourparlers de paix sera remplie prochainement, peut-être dans la semaine à venir. Ceci concerne la sortie des Taliban d’une liste onusienne de terroristes, afin qu’ils puissent voyager et prendre ouvertement part aux pourparlers. Le gouvernement afghan a proposé une liste de 50 personnalités parmi les Taliban qui seraient « déclassés », sur la base de leur non-implication dans toute activité terroriste ces derniers temps.

Simultanément, un éventail de modifications est envisagée pour la « liste des 1275 » de l’ONU, qui comprend environ 450 terroristes appartenant à al-Qaïda et aux Taliban. L’idée est de bifurquer la liste et de « séparer les Taliban d’al-Qaïda, afin que Karzaï puisse décider quelles personnalités parmi les Taliban doivent être maintenues sur la liste de surveillance. »

La justification qui est donnée pour cette bifurcation est qu’al-Qaïda et les Taliban appartiennent, jusqu’à présent, à deux « champs d’action différents », puisque le Taliban, contrairement à al-Qaïda qui est une organisation mondiale, est centré sur l’Afghanistan. L’ironie suprême est qu’il a fallu 10 ans de combats pour que les Etats-Unis reconnaissent cette vérité élémentaire. En tout cas, le 17 juin a été fixé comme date pour que l’ONU approuve les propositions conduisant au retour des Taliban dans la vie politique dominante afghane.

Moscou gagne en influence

Il ne fait aucun doute que l’arrivée de Karzaï à Islamabad, une semaine plus tôt, a été minutieusement calculée. Ainsi que l’a fait remarquer le Wall Street Journal :

La pression coordonnée en vue de mettre fin à l’isolement international des dirigeants Taliban arrive au moment où l’administration Obama se joint à M. Karzaï pour accroître les efforts destinés à assurer un accord de paix solide qui pourrait mettre un terme à une décennie de guerre en Afghanistan […] Alors que les Etats-Unis se préparent à réduire leur présence militaire en Afghanistan cet été, l’administration Obama fait des pourparlers de paix une nouvelle priorité. Mais les officiels afghans et américains ont éprouvé, jusqu’à présent, des difficultés pour trouver des dirigeants Taliban légitimes désireux de négocier.

Une sorte de consensus régional émerge également selon lequel la guerre afghane met en danger la sécurité de tous. Les choses peuvent changer si, en aval d’un règlement, les Taliban essayent de saisir le pouvoir. Mais la probabilité est faible, étant donné l’affaiblissement actuel de la force de ce mouvement, son manque d’unité et l’infime possibilité que l’Etat pakistanais saute à pieds joints dans la bataille et engage d’énormes ressources sous le feu du regard scrutateur international. Par conséquent, la perspective d’une guerre civile qui ferait suite à la réconciliation avec les Taliban ne rend pas les puissances régionales insomniaques.

La visite de Karzaï se déroule juste avant la réunion au sommet de l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS), à Astana mercredi prochain, où l’on s’attend à ce que l’Afghanistan y soit introduit en tant « qu’observateur » et à ce que le Pakistan y soit promu en tant que membre à part entière.

La participation de ces deux pays aux processus de l’organisation de sécurité régionale la plus influente ne peut qu’impacter le climat d’ensemble de la relation afghano-pakistanaise. Il suffit de dire que, pour la première fois, les réflexions afghano-pakistanaises sur le processus de paix auront un facilitateur, un arbitre ou un contrôleur – selon le point de vue de chacun – autre que les Etats-Unis.

La grande pression exercée par le Kremlin pour apporter verve et brio à un partenariat stratégique entre la Russie et le Pakistan, de même que le « retour » de Moscou en Afghanistan, devient un nouveau modèle pour les interactions afghano-pakistanaises. Jusqu’à présent, seule Washington bénéficiait d’une proximité spéciale avec Kaboul et Islamabad. Il est entièrement concevable que la Russie se positionne pour bénéficier d’un statut similaire dans la période à venir.

Qui plus est, tout indique que Moscou manœuvre en étroite coordination avec Pékin. La Russie et la Chine (et le Pakistan) sont toutes deux déterminées à ce qu’après 2014, les Etats-Unis ne maintiennent pas de base militaire permanente en Afghanistan. Pour sa part, Karzaï veut que les Etats-Unis continuent à s’impliquer et assistent l’Afghanistan, mais la question des bases militaires américaines sera bien trop délicate pour lui pour qu’il ne la mette pas à l’ordre du jour d’une loya jirga (grand conseil) spécialement réunie, comme il l’a promis, étant donné le fort courant dans l’opinion publique afghane qui milite contre toute forme d’occupation étrangère de leur pays.

Une joute verbale

En somme, tout milite finalement en faveur d’un environnement favorable pour Kaboul et Islamabad pour donner le coup d’envoi à un processus de paix. Les deux capitales disent que Washington participera à un tel processus – sans en exagérer la portée. En effet, il serait parfaitement irréaliste pour ces deux pays d’imaginer qu’il pourrait y avoir un règlement afghan sans l’implication et le soutien des Etats-Unis.

Mais ni l’un ni l’autre ne risquent de rechercher ou de proposer un rôle « exubérant » pour les Etats-Unis dans ce processus de paix ou de lui remettre les commandes. Leur déficit de confiance envers les Etats-Unis est bien trop profond, à cause de la politique états-unienne défectueuse (vicieuse ?) ces dernières années – maltraitant et humiliant Karzaï et même cherchant d’un côté à le remplacer, tout en semant d’un autre côté le doute dans l’esprit des Pakistanais sur leurs intentions envers le Pakistan.

Si l’élection présidentielle afghane de 2009 reste un souvenir incandescent pour Karzaï, le « débriefing » de l’agent secret clé états-unien, Raymond Davis, au cours de deux mois complets d’interrogatoire exténuant, à Lahore, a stupéfait les militaires pakistanais sur les dangereuses ramifications des opérations secrètes américaines pour la sécurité et la stabilité du Pakistan. Les Etats-Unis essayent désespérément de s’amender, mais tout ceci arrive trop tard. Une joute verbale captivante à trois a commencé ce week-end.

M.K. Bhadrakumar

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Article original : Peace doves hover over Islamabad

Traduction : JFG

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