La guerre éclatera-t-elle cet été au Moyen-Orient ?


par Victor Kotsev pour Asian Time Online

Le printemps est arrivé au Moyen-Orient – pas le printemps arabe, malheureusement – et voici notre question annuelle à un milliard de dollars : La guerre éclatera-t-elle cet été ? En effet, cette question vaut plusieurs milliards de dollars, puisqu’elle a été codifiée en un rituel élaboré dans lequel figurent des alliances toujours changeantes, des « incidents », des menaces, des acquisitions d’armes toujours plus importantes et (surprise ?) de gros paris spéculatifs sur les marchés financiers.

« Cette année, l’inventaire de ce jeu est extraordinairement riche : entre autres complots, une grande révolution arabe, une grande contre-révolution arabe, une crise grandissante dans le Golfe Persique dans un contexte de relations entre les Sunnites et les Chiites qui empirent dans tout le Moyen-Orient, une déclaration d’indépendance palestinienne qui s’approche dangereusement et une hypothétique guerre à l’intérieur ou avec Israël. »

Les grandes campagnes militaires au Moyen-Orient se sont historiquement déroulées durant l’été ou autour de l’été. A quelques exceptions près, cela continue d’être vrai aujourd’hui, pour une variété de raisons historiques identiques – le temps est meilleur en été, comprendre : la puissance aérienne y est plus efficace et les manœuvres terrestres d’envergure y sont plus faciles ; et les récoltes sont pratiquement terminées, comprendre : la main-d’œuvre est plus facilement disponible et la guerre est une moindre épreuve pour les économies nationales.

Ainsi, tous les politiciens, investisseurs et experts printaniers deviennent exceptionnellement agités et essayent de prédire – voire de déterminer – ce qui va se passer. C’est une recrudescence d’activité dans un jeu de tactiques et de stratégies complexes, où la guerre et la politique forment un cercle parfait sans fin. Ce jeu comprend des paris risqués, des manœuvres secrètes et d’intenses périodes de violence habituellement courtes (il est rare qu’au Levant, depuis 1948, les guerres aient duré beaucoup plus d’un mois, surtout à cause du coût énorme de la guerre moderne et des problèmes de réapprovisionnement).

Cette année, l’inventaire de ce jeu est extraordinairement riche : entre autres complots, une grande révolution arabe, une grande contre-révolution arabe (très discutée), une crise grandissante dans le Golfe Persique dans un contexte de relations entre les Sunnites et les Chiites qui empirent dans tout le Moyen-Orient, une déclaration d’indépendance palestinienne qui s’approche dangereusement, vers septembre – voire plus tôt, et une hypothétique « guerre à l’intérieur ou avec Israël », pour citer le think-tank américain Stratfor, comme « élément imprévisible majeur qui pourrait déstabiliser un peu plus la région ».

Les enjeux sont également élevés : le baril de poudre métaphorique est plein à craquer. Si l’on garde à l’esprit l’accumulation massive d’armements dans cette région au cours des dernières années, on peut s’attendre à ce que tout conflit d’envergure soit exceptionnellement brutal. Les planificateurs de l’armée israélienne ont prédit que des centaines de missiles pleuvront sur Tel Aviv (essentiellement depuis la Syrie et le Liban) et ils ont lancé de sinistres mises en garde, disant qu’ils feront tout ce qui sera nécessaire pour circonscrire l’incendie. L’arrière – en fait, tous les arrières dans la région – risquera d’être particulièrement touché.

Mais la vie et la dignité humaines ont plus souvent une valeur relative qu’absolue dans cette région du monde et dans ce jeu. Au mieux, on s’attend à ce que chacun se sacrifie chèrement et assidûment, pour l’effort de défense ; au pire, les individus ne sont rien d’autre qu’une ressource sans importance qui peut être sacrifiée – aussi peu importante, même, que peut l’être le capital de relations publiques. Rien n’illustre mieux cela que l’utilisation de boucliers humains et le positionnement délibéré de larges groupes de civils près des installations militaires.

Beaucoup d’argent est assurément en jeu. L’or et l’argent ont atteint des records absolus, tandis que le pétrole est au-dessus de 110 dollars le baril et, selon de nombreux analystes, il se dirige plus haut. C’est loin d’être entièrement dû au Moyen-Orient : la crise financière mondiale y a une part, ainsi que les pressions inflationnistes sur toutes les devises principales (selon Stratfor, la masse monétaire mondiale a « approximativement » doublé depuis 2005). Cependant, la spéculation est largement responsable, puisqu’elle est fortement focalisée sur l’instabilité politique et militaire au Moyen-Orient. L’or et l’argent, en particulier, sont considérés comme des valeurs refuge en période d’instabilité financière et politique, tandis que le prix du pétrole est particulièrement sensible aux développements dans cette région. « Lorsque l’on demande pourquoi le prix du pétrole monte brusquement, l’idée d’un risque géopolitique vient à l’esprit », écrit Stratfor dans un autre rapport. « Ce n’est pas un raisonnement ridicule ».

Il est certain qu’il y a beaucoup de raisons de s’inquiéter. Tout récemment, le régime syrien a frappé un grand coup pour réprimer ses troubles intérieurs, enterrant tout semblant de réforme. « Un fossé existe entre les désirs du peuple et les positions du gouvernement », a reconnu, il y a environ une semaine, le Président Bachar el-Assad, qui a ensuite promptement comblé ce fossé par les balles. La grande détresse dans laquelle il se trouve se mesure par les centaines de manifestants abattus et fauchés par les chars.

C’est une mauvaise nouvelle pour pratiquement tout le monde dans cette région, depuis la Turquie, jusqu’à l’Iran ou Israël. Le pire est qu’un effondrement total du pays qui sombrerait dans l’anarchie ne peut être désormais écarté. Cette issue n’est pas certaine et dépendrait largement des futures défections à grande échelle dans l’armée [syrienne].

Cela signifierait, entre autres choses, que les milliers de missiles à moyenne portée et les innombrables autres armements pourraient tomber entre les mains du Hezbollah, du Hamas, des militants kurdes (le PKK – le parti des travailleurs kurdes), et autres acteurs dévoyés. Beaucoup de ces missiles seraient dotés d’ogives chimiques.

Plusieurs autres micro-crises mijotent également : en Libye, les Etats-Unis se sont sentis obligés d’envoyer deux drones « Predator » armés en mission « humanitaire » (vous parlez d’une ironie !). La coalition est à présent si désespérée qu’elle a apparemment essayé – sans succès – d’assassiner Mouammar Kadhafi. « L’oncle frisé », comme les rebelles appellent le colonel, a répondu avec un énième changement de tactique et retiré ses forces de la ville de Misrata, uniquement pour intensifier le conflit dans les régions montagneuses de l’Ouest de la Libye.

Au Yémen, un vague accord entre les manifestants et l’opposition aurait vu le jour, mais des sources rapportent que la situation continue d’y être extrêmement instable. Dans ce pays, les militants islamiques ont des racines anciennes et complexes, où le tribalisme est fort et où les intérêts de plusieurs puissances régionales (surtout de l’Arabie Saoudite et de l’Iran) se croisent.

Le véritable noyau de l’intrigue repose cependant dans le Golfe Persique et la Péninsule arabique, où l’Arabie Saoudite et l’Iran combattent l’un contre l’autre, même si c’est indirectement pour l’instant. Ceci met également en perspective la crise syrienne : la Syrie est une alliée majeure de l’Iran et un pilier de l’influence et de la dissuasion iranienne au Levant.

De plus, il est peu probable que les dirigeants iraniens oublient leurs propres contestataires et ils craignent de se retrouver les prochains sur la liste après Assad. Ainsi que le journaliste israélien, Avi Issacharoff, le fait remarquer, « En Iran, le spectre de la chute d’Assad est une réel motif d’inquiétude, pas seulement parce que Téhéran est un allié important, mais aussi à cause des ramifications que cela aurait pour les futures manifestations contre le régime iranien. »

Tandis qu’il est loin d’être clair que l’Arabie Saoudite incite aux troubles en Syrie (le royaume a plus souvent été accusé d’être une force contre-révolutionnaire majeure dans la région, plutôt qu’un instigateur), les Saoudiens ont beaucoup à gagner s’ils exploitent cette crise avec habileté. Ils peuvent également perdre beaucoup si Assad survit à la crise et se rapproche un peu plus des Iraniens. On peut s’attendre à ce que les Saoudiens soient plus impliqués en Syrie prochainement, si ce n’est déjà le cas.

Inversement, l’Iran n’est peut-être pas la seule force derrière les protestations au Bahreïn et au Yémen, mais ces deux pays sont des points particulièrement sensibles pour l’Arabie Saoudite, et la République Islamique essaye clairement de tirer le meilleur parti des troubles là-bas. Deux autres points chauds où les intérêts saoudiens et Iraniens se croisent de façon particulièrement vive sont l’Irak et le Liban.

Une intrigue majeure se fait jour dans les relations entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis. Le roi saoudien est mécontent de la manière dont le Président Barack Obama a traité son ami et allié en Egypte, l’ancien président Hosni Moubarak. Mais au-delà de cela, les Saoudiens semblent avoir l’intention d’attirer les Américains dans une confrontation avec l’Iran. Ils ont rassemblé une coalition avec des Etats du Golfe Persique pour faire monter la pression contre l’Iran – tout particulièrement au Bahreïn – tout en faisant simultanément monter la pression sur les Etats-Unis pour qu’ils interfèrent à leur côté.

Selon Stratfor, la visite, mardi dernier à Washington, du prince royal des Emirats Arabes Unis, le Cheikh Mohammed ben Zayed al-Nahyan, s’est surtout focalisée sur cette dernière question. « Nous ne pouvons évidemment pas savoir ce que les E.A.U.vont demander aux Etats-Unis », écrit Stratfor, « mais nous serions surpris que ce ne soit pas un signal résolu que les Etats-Unis sont prêts à contester la montée iranienne dans la région ».

L’un des plus importants champs de bataille de la région est l’Irak. Stratfor voit le retrait américain progressif de ce pays comme une source majeure d’instabilité. « Ce n’est pas un hasard si le retrait des forces américaines a coïncidé avec l’extrême instabilité dans la région, en particulier dans la Péninsule Arabique », écrit le think-tank.

La supposition – probablement correcte – est que l’Iran cherche à devenir la puissance dominante dans le Golfe et qu’il n’y a aucune puissance locale qui puisse sérieusement s’y opposer. Au fur et à mesure que la présence américaine se réduit en Irak, l’influence iranienne s’étend, et cela déstabilisera progressivement un peu plus ce pays, puisque [l’Iran] y a une majorité chiite dans la population. Mais d’autres pays, dont l’Arabie Saoudite, ont également des minorités chiites importantes.

Il y a un côté « ultimatum » dans la demande saoudienne à Washington. Des rapports ont récemment fait surface, selon lesquels un ancien as de la diplomatie saoudienne, le Prince Bandar ben Sultan, était revenu sous le feu des projecteurs. Celui-ci est tristement célèbre à Washington pour avoir, il y a des années, prétendument menacé : « C’est une erreur de croire que notre peuple ne fera pas ce qu’il est nécessaire pour survivre, et si cela veut dire que nous nous placerons à la droite d’ [Oussama] ben Laden, nous le ferons ; à la gauche de Kadhafi, nous le ferons ; ou que nous nous envolerons vers Bagdad pour aller embrasser Saddam [Hussein] comme un frère, nous le ferons. »

« L’habileté extraordinaire de Bandar au service d’une Arabie Saoudite qui se sent de plus en plus acculée et incapable de compter sur la protection des Etats-Unis est une recette pour les problèmes – encore plus explosive lorsque des gens comme les Pakistanais ou les Chinois font partie des ingrédients », écrit John Hannah dans Foreign Policy. Parmi les autres scénarios, si sa tentative de se rallier le soutien des Américains échoue, l’Arabie Saoudite pourrait chercher à s’armer de missiles ou d’armes de destruction massive, au titre de la dissuasion, laisse entendre Hannah, ou du moins enrôler les forces de l’armée pakistanaise pour combattre l’Iran.

Ce dernier scénario mérite une plus grande attention, puisqu’il concorde avec des reportages précédents de Syed Salim Shahzad, selon lesquels le Pakistan pourrait se retrouver lui-même sur les lignes de front d’une conflagration majeure entre les Sunnites et les Chiites. « Un pas dans cette direction est la décision du Pakistan de maintenir deux divisions militaires prêtes à intervenir pour être déployées en Arabie Saoudite dans l’éventualité de problèmes là-bas », écrit Shahzad.

L’administration Obama semble prête à réagir prudemment et docilement, comme cela est devenu son habitude en matière de politique étrangère. Récemment, rapporte Startfor, les Etats-Unis ont dit au gouvernement irakien que s’il veut une présence militaire américaine sur son territoire après le 31 décembre 2011, il doit en faire la demande « rapidement ». Le think-tank écrit :

Ce qui se passe vraiment est que les Etats-Unis exhortent le gouvernement irakien à changer d’idée au sujet du retrait des Etats-Unis, et ils aimeraient que l’Irak le fasse immédiatement afin d’influencer certains évènements qui se déroulent dans le Golfe Persique […] La réponse du gouvernement irakien à l’offre américaine était prévue […] On ne sait pas très bien si les Irakiens ont jamais été prêts à permettre aux troupes américaines de rester. Mais si 20.000 soldats sont suffisants pour faire enrager l’Iran, cela ne suffit pas pour faire face aux conséquences.

Stratfor spécule sur le fait que les Etats-Unis – et probablement l’Arabie Saoudite – pourraient chercher à se rapprocher de l’Iran, faute de meilleures alternatives, mais cette mesure serait également dangereuse et difficile à imaginer. Tout d’abord, il n’est pas sûr que les dirigeants iraniens sont suffisamment unis pour passer un accord. Deuxièmement, les développements actuels ne pointent tout simplement pas vers une résolution pacifique, et les tensions sont montées à un tel point, qu’il serait difficile de les faire redescendre.

L’Iran vient juste d’annoncer qu’il a été la cible d’un deuxième virus informatique, nommé « Stars » (après que l’attaque par le virus « Stuxnet » a dévasté son programme d’enrichissement nucléaire, il y a plusieurs mois de cela). Israël est resté silencieux sur la question iranienne après avoir lancé de nombreuses menaces ces dernières années, affûtant à la place sa rhétorique contre le Hamas et le Hezbollah. Cela peut indiquer de la résignation, mais ce peut également être une manœuvre trompeuse, de cette sorte qui est devenue une marque de fabrique des stratèges militaires israéliens.

Le bref affrontement à Gaza, il y a quelques semaines, a également sérieusement contusionné le Hamas et accru la capacité de dissuasion d’Israël, tandis que la publication de cartes détaillées des positions du Hezbollah dans les zones résidentielles du Sud Liban a été largement interprétée comme une mise en garde et une préparation de l’opinion publique mondiale pour une campagne [militaire] là-bas. Cette publication a été suivie de menaces à peine voilées de représailles massives si jamais le Hezbollah attaquait Israël – un scénario qui comprend une telle attaque serait une campagne [militaire] israélienne ou américaine contre l’Iran.

Israël est difficilement en position d’attaquer l’Iran et, pour l’instant, semble se contenter de laisser l’Arabie Saoudite s’attirer la plus grande partie de la véhémence dans le combat contre la République Islamique. Cependant, Israël pourrait être forcé à agir si, par exemple, il se sentait isolé par un rapprochement entre les Saoudiens, les Américains et les Iraniens.

De plus, le gouvernement de Benjamin Netanyahou a promis de contrecarrer le programme nucléaire iranien et il subit depuis peu une pression considérable, tant à l’intérieur du pays qu’à l’international. Plus important, les Palestiniens semblent avoir l’intention de déclarer bientôt leur Etat, avec ou sans le consentement israélien, et, alors que Netanyahou est descendu en flèche par sa coalition élargie, il pourrait choisir à la place l’escalade vers le front iranien, comme moyen de se rallier le soutien. Selon le journaliste israélien Amir Oren, les succès spectaculaires du Dome de Fer [1] antimissile israélien près de Gaza pourraient aider Netanyahou à justifier auprès des Israéliens une attaque contre l’Iran.

Dans l’ensemble, une guerre majeure cet été est loin d’être certaine. Mais ce qui certain est que le Moyen-Orient continuera d’être une région très dynamique pour catalyser le conflit entre des intérêts puissants et les spéculations. Au minimum, il est très probable que les troubles et la répression brutale baignent la région pendant encore quelques temps.

Victor Kotsev

Victor Kotsev est journaliste et analyste politique d’origine bulgare. Il est basé à Tel Aviv.

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Notes

[1] Iron Dome est un système de défense aérienne mobile, conçu pour intercepter les roquettes et les obus de courte portée. Ce système a été créé pour faire face aux attaques de roquettes lancées depuis la bande de Gaza et le Liban en direction des villes israéliennes. Il est déployé depuis fin 2010 et a été utilisé avec succès sur le terrain les 8 et 9 avril, en interceptant 100% des missiles Kassam et Katyousha qui présentaient une menace réelle pour les localités du Sud d’Israël.

Article original : Summer war in the Middle East ?

Traduction : Jean-François Goulon

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