Quel avenir pour l’Amérique ?


« Je ne crois absolument pas à la possibilité d'une évolution en douceur des Etats-Unis, sur le mode réformiste. Le système est trop intégré, trop rigidifié de l'intérieur pour pouvoir évoluer. Arrivé au degré de décrépitude où il se trouve et d'échec dans sa politique expansionniste, la seule perspective qui lui reste, à mon avis, est celle de l'effondrement, je dirais presque du suicide. »

Jean-Paul Baquiast (JPB) : Compte tenu de votre connaissance incomparable des Etats-Unis, nos lecteurs seraient heureux de connaître votre opinion sur l’avenir de ce pays dans les prochaines années. J’ai moi-même plusieurs fois émis l’hypothèse que le plus grand obstacle à la construction d’une Europe véritablement autonome réside dans l’existence de l’Amérique. Cet obstacle va-t-il demeurer, se renforcer ou au contraire perdre de l’influence ? Pour dire les choses de façon plus diplomatique, pensez-vous que l’Amérique puisse se réformer, à l’occasion des crises qui s’annoncent, et devenir ainsi plus tolérante à l’égard d’une Europe qui s’émanciperait d’elle ? 
 
Philippe Grasset (PG) : Je ne crois absolument pas à la possibilité d’une évolution en douceur des Etats-Unis, sur le mode réformiste. Le système est trop intégré, trop rigidifié  de l’intérieur pour pouvoir évoluer. Arrivé au degré de décrépitude où il se trouve et d’échec dans sa politique expansionniste, la seule perspective qui lui reste, à mon avis, est celle de l’effondrement, je dirais presque du suicide.
 
Tout prend actuellement pour les Etats-Unis la forme d’une tragédie. Voyez la crise économique actuelle. Pour les Européens, elle reste assez banale ou dans tous les cas concevable sans y voir la fin d’un monde parce qu’ils la considèrent comme un remous de plus de l’Histoire, parce qu’ils ont une vision tragique de l’Histoire. Les Américains évoquent au contraire en permanence à son sujet la Grande Dépression (1929 – 1939).  Il faut se souvenir  que celle-ci a été ressentie comme une véritable catastrophe, bien pire que les guerres mondiales.  En deux ou trois ans, jusqu’à l’arrivée de Roosevelt, le pays s’est décomposé et il ne fut sauvé que par la guerre et sa mobilisation industrielle. Or il semble qu’actuellement les mêmes fantasmes de décomposition se soient emparés des esprits alors que la guerre (celle d’Irak), au contraire de ce qui se passa en 1939-40, ne fait qu’accélérer, sinon provoquer la crise intérieure.
 
JPB. : Pourquoi l’Europe ne réagit-elle pas de la même façon ?
 
PG. : Parce que l’Europe a une perception historique de son destin, donc qu’elle est habituée à la tragédie, et qu’elle y résiste grâce à la transcendance de systèmes politiques régaliens, qui ont établi la cohésion des nations sur la perception commune d’un destin collectif des citoyens. En Amérique, rien de semblable, à commencer par un refus absolu de l’Histoire. Comme l’a vu aussitôt Tocqueville, dès son débarquement en Amérique en 1830, rien ne lie les Américains à part l’argent. Le système politique n’est pas et ne veut pas être au service d’une nation, qui n’existe pas. C’est encore moins un Etat. Il n’a pas de fondements régalien. Il n’a pas d’histoire dans la mesure où il refuse l’Histoire avec ses aspects de contingence terrestre. Au-delà de l’argent, c’est le récit eschatologique qui a toujours dominé. Le peuple américain est le représentant de Dieu sur Terre. Il a été fondé en dehors de l’histoire et ce sont ses propres actions qui le jugent. Dans son premier discours politique, en 1839, Lincoln affirme qu’aucun danger extérieur ne pourra venir à bout de l’Amérique, que la fin de l’Amérique ne pourra venir que de ses actes propres, que l’Amérique survivra éternellement ou mourra en se suicidant…
 
Aussi, une crise comme la crise de 1929 est restée dans les esprits comme une punition divine, annonçant la fin du monde. Aujourd’hui, les échecs en Irak et la crise des subprimes se conjuguent pour évoquer un évènement de type Jugement dernier prédit par les textes sacrés. 
 
JPB. : Pour beaucoup d’observateurs, les Etats-Unis symbolisent au contraire la puissance par excellence, la Nation portée au plus haut par un Etat impérial. 
 
PG. : C’est une erreur, me semble-t-il. L’Amérique, si je puis employer cette comparaison, est un gaz compressé de puissance qui ne demande qu’à se détendre, à se libérer. Les forces centrifuges y sont potentiellement considérables, notamment à cause de l’absence de solidarité due au refus de l’Histoire. Les plus évidentes émanent évidemment des Etats fédérés. L’esprit de la sécession n’est pas mort ; en 1933, le Congrès de l’un des deux Dakotas débattit d’une possible sécession à cause de la politique économique de Washington ; dans un documentaire récent, de Spike Lee, sur les conséquences de l’ouragan Katrina, il faut entendre des personnalités de la Louisiane parler de Washington comme d’un centre traitant leur propre Etat comme une colonie, et débattant de l’hypothèse qu’en étant indépendante la Louisiane serait bien plus florissante qu’elle n’est actuellement. Il faut considérer aussi les minorités issues de l’immigration, essentiellement latino-américaines. L’immigration en Europe, à qui l’on impute beaucoup de tendances communautaristes, est inoffensive par comparaison. 
 
JPB. : Vous évoquez l’Irak, à côté de la crise économique, comme facteur de dissolution. Mais l’Amérique avait pourtant traversé sans trop de difficultés la défaite au Viêt-Nam ? 
 
PG. : Pas tout à fait. Le régime américaniste avait connu une très grave crise après le retrait du Viêt-Nam mais il parvint à s’en sortir, au prix de quelques boucs émissaires, dont Nixon et son Watergate. Aujourd’hui, les choses sont pires. La situation au Moyen Orient est vécue comme une sorte de piège sans issue possible. Les forces armées s’y sont épuisées et ne peuvent se reconstituer, faute de crédits et d’un système qui s’abîme dans le gaspillage et la corruption des intérêts particuliers. L’Amérique imagine donc qu’elle va vivre une sorte de défaite larvée, de plaie saignante, prolongée sur des années et des années…Or le système ne peut accepter la défaite.
 
En 1939, ce ne fut pas la parole de Roosevelt qui sortit l’Amérique de la crise mais la 2e guerre mondiale et la mobilisation industrielle qui l’accompagna. Or aujourd’hui la guerre ne sauve pas l’Amérique, mais, au contraire, elle est la cause de sa crise intérieure, comme Joseph Stiglitz le montre bien. Quand je dis la guerre, je ne désigne pas seulement les affrontements en Irak ou en Afghanistan, je pense aussi au développement de systèmes d’armes plus coûteux et opérationnellement inutilisables les uns que les autres dont le lobby militaro-industriel accable le pays. 
 
JPB. : Vous évoquez le JSF Joint Strike Fighter ou les Future Combat Systems dont nous avons discuté ensemble, je suppose.
 
PG. : Bien sûr.  Pour moi, ces systèmes illustrent un principe auquel je tiens : la technologie tuera les Etats-Unis. Voyez aussi le bombardier furtif B2 Spirit dont le coût à l’unité est tel que même le General Accounting Office renonce à l’évaluer. Or il apparaît qu’un peu de sable du désert suffise à rendre ses peintures furtives inefficaces ; d’ailleurs, ces avions sont si dispendieux et si secrets que chacune de leurs mission est accompagnée d’une nuée d’avions de protection qui, eux, ne sont pas furtifs, et signalent aux radars adverses la présence au milieu d’eux de l’“avion invisible”… 
 
JPB. : Dans vos revues de la presse américaine, vous citez plusieurs fois par semaine d’excellents éditorialistes américains, historiens, philosophes, qui mettent le doigt, avec une lucidité voire une cruauté que beaucoup devraient envier en France, sur les défauts du système américain. Ne pensez-vous pas qu’à la longue, se mettant tous ensemble, ils finiront par inverser la marche à l’Armageddon que vous évoquez ?
 
PG. : Je ne le crois pas. Leurs critiques sont certes fondamentales mais elles se réfèrent néanmoins aux principes des Pères Fondateurs, que les dirigeants de Washington estiment quant à eux suivre à la lettre puisque ces principes sont partout dans le gouvernement et les corps dirigeants, que la Constitution elle-même garde son corps d’origine. A l’accusation des critiques du système de trahison de l’esprit des Pères Fondateurs, les dirigeants répondent: la lettre est appliquée partout, il n’y a aucune raison pour que l’esprit n’en émane pas. Devant un tel blocage, on en arrive à penser comme certains, que l’Amérique est un monstre irréformable et impossible à garder dans l’état actuel, et que seule la dissolution… Un historien comme William Pfaff, par exemple, croit que  la victoire du Sud dans la Guerre de Sécession aurait été la solution, qu’elle aurait scindé le monstre en deux, que le problème de l’esclavage aura rapidement été résolu dans le Sud, que le continent nord-américain serait aujourd’hui bien plus équilibré. On en revient à la conclusion : seule la dissolution du corps, par partition éventuellement, peut résoudre le problème posé par cette monstrueuse puissance menacée par une aussi monstrueuse instabilité…
 
JPB. : Pour moi, en tant qu’Européen, je trouverais cette perspective assez intéressante. Nous devrions étudier ensemble ce que pourrait devenir le « couple euro-atlantique » si ces éventualités se précisaient. J’imagine que nous aurions beaucoup de choses à dire.
 
PG. : Bien volontiers.

Cet entretien a été réalisé le 21 avril 2008.

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