La mort de Ben Laden et les complexités du « Grand Jeu » chinois


par Jean-Paul Yacine pour Question Chine

La réaction de la Chine à la mort de Ben Laden a, sans surprise, été moins démonstrative que celle des pays occidentaux. La raison en est d’abord que la mouvance Al Qaida n’a jamais vraiment ciblé la Chine, où on ne signale aucun attentat fomenté par l’organisation du Saoudien en rupture de ban, formé en Afghanistan, et engagé surtout dans une lutte à mort contre les Etats-Unis et l’Occident.

« Au-delà des paroles officielles et laconiques livrées par la porte parole du Wai Jiaobu, décrivant la mort de Ben Laden comme « un événement important et un développement positif dans la lutte contre le terrorisme », surgissait déjà le souci chinois d’un basculement des priorités américaines « post-terroristes » ciblant la Chine, avec, en arrière plan, la crainte d’une attitude plus agressive de Washington à l’égard de Pékin. »

En octobre 2009, faisant suite à la brutale répression chinoise contre les Ouïghours musulmans du Xinjiang, accusés d’avoir initié les émeutes de juillet 2009, Abu Yahia Al-Libi, une des figures les plus radicales d’Al Qaida, idéologue du mouvement, avait bien appelé à la guerre sainte contre la Chine, mais aucun attentat n’avait été commis. En décembre 2009, le même Al-Libi avait été éliminé par un drone américain.

En Chine, où le peuple et les dirigeants sont d’abord occupés à résoudre les contradictions et les bouleversements de leur développement économique et social au rythme et à l’ampleur inédits, l’émergence de la terreur islamique était initialement considérée comme une menace contre l’Occident, qui, selon beaucoup de Chinois nationalistes, payait le prix des injustices commises par le passé.

Lors du 11 septembre 2001, le net chinois avait été traversé de messages iconoclastes se réjouissant du coup porté à l’Amérique. Le pouvoir les avait rapidement censurés, avant de se déclarer solidaire de Washington, puis de faire de la lutte antiterroriste le prétexte de la répression contre l’irrédentisme Ouïghour et l’un des sujets de coopération avec les Etats-Unis et les pays de l’Organisation de Coopération de Shanghai (Russie et pays d’Asie Centrale).

Pékin affirme sa présence en Afghanistan, contre l’influence occidentale.

Sur le théâtre du Pakistan et de l’Afghanistan – Af/Pak pour les Etats-Unis -, la Chine, absente de l’opération militaire, à laquelle elle s’est toujours opposée en vertu du principe de non ingérence, est cependant très active par le biais de ses liens privilégiés de plus d’un demi-siècle avec Islamabad, son principal allié dans la zone.

En Afghanistan, elle avance ses pions au travers de projets d’infrastructures et d’exploitations minières appuyés par des investissements massifs de l’Etat, dont l’ampleur signale à quel point la région est prioritaire pour Pékin.

Le mode d’action, articulé autour d’un pragmatisme économique débarrassé des exigences de bonne gouvernance et assorti de contacts avec toutes les factions, y compris les Talibans, tranche radicalement avec celui de l’ISAF, dont Pékin critique l’approche néocoloniale.

Faisant cela, la Chine développe sans complexes une stratégie de dénigrement des méthodes occidentales et se place clairement du côté de ceux qui considèrent le terrorisme comme un avatar des déséquilibres du monde.

La méthode fait écho au message posté à propos de Ben Laden, le lundi 2 mai par Zhang Xin, responsable du site militaire de la télévision d’état : « ce milliardaire n’a pas souhaité vivre confortablement, mais avait choisi de défier la superpuissance en vivant dans des grottes. Il est devenu le plus grand héro de l’histoire des Arabes, combattant avec ses propres moyens le pays le plus puissant de la planète. Que Ben Laden soit mort ou pas, n’a plus d’importance. Il incarne déjà l’esprit d’un système de pensée anti-américain ».

Ménager toutes les options d’une situation complexe et parer au risque du terrorisme nucléaire.

C’est peu dire que l’appréciation portée par Chine sur l’événement est ambigüe, cherchant à préserver toutes les options, avec en arrière plan sa relation avec Washington, l’oeil rivé sur le risque du terrorisme nucléaire.

Au-delà des paroles officielles et laconiques livrées par la porte parole du Wai Jiaobu, décrivant la mort de Ben Laden comme « un événement important et un développement positif dans la lutte contre le terrorisme », surgissait déjà le souci chinois d’un basculement des priorités américaines « post-terroristes » ciblant la Chine, avec, en arrière plan, la crainte d’une attitude plus agressive de Washington à l’égard de Pékin.

C’est en tous cas ce que laissaient entendre plusieurs intellectuels s’appuyant sur des révélations des fuites du Département d’Etat qui signalaient clairement que la Maison Blanche et le Pentagone allaient désormais construire leur politique en Asie autour du risque posé par l’émergence de la puissance militaire chinoise : « les Etats-Unis réduiront leurs efforts antiterroristes et se concentreront plus sur les pays émergents », estimait Jin Rancong professeur de relations internationales à l’Université du Peuple.

Un éditorial du Global Times, surgeon du Quotidien du Peuple, dissertait même sur l’hypothèse, il est vrai pour l’écarter, qu’après la mort de Ben Laden, la Chine et les Etats-Unis deviennent de véritables ennemis.

Il ne serait pourtant pas exact de penser que la disparition de Ben Laden n’a pas été aussi un soulagement pour la direction chinoise. La mouvance Al Qiada, adepte du fanatisme religieux exclusif et du terrorisme suicide constitue un mystère inquiétant pour ce peuple et ce régime, en grande partie agnostique, dont les croyances religieuses traditionnelles se nourrissent d’un syncrétisme associant les meilleures parts du Bouddhisme, du Taoïsme et du Confucianisme.

Alors que les intérêts chinois sont aujourd’hui éclatés dans le monde, souvent dans des zones instables, menacées par l’Islam radical, qui, de l’avis des stratèges chinois continue de guetter le Xinjiang, le terrorisme est, au-delà de la propagande, peu à peu aussi devenu une vraie préoccupation de la direction du Parti et des grands groupes pétroliers ou miniers opérant dans les zones à risques et dont la sécurité est, comme celle des Occidentaux, menacée par des enlèvements ou des attentats.

Mais il y a plus. La Chine, alliée indéfectible d’Islamabad, aurait tout à craindre d’une déstabilisation du Pakistan, son principal appui dans la zone, en proie à une vague terroriste, dont l’ampleur est, en 2009 et 2010, devenue préoccupante, avec 19 000 victimes, dont 4000 civils, 1500 militaires et 14 000 « Djihadistes ».

Comme Washington, dont les intérêts rejoignent les siens sur les risques de prolifération, Pékin craint aussi les menaces qui pèsent sur l’arsenal nucléaire pakistanais, principale raison du « lâchage » de Ben Laden par les services secrets d’Islamabad, pour qui les liens avérés avec les mouvances terroristes constituaient, jusqu’à présent, un des principaux leviers d’influence et d’action contre l’Inde et ses prétentions en Afghanistan.

Saisir l’opportunité du départ de l’ISAF. Les difficultés du grand écart.

Il reste qu’au moment même où les Etats-Unis envisagent leur retrait, la Chine s’installe pour durer. Alors que se dessine le départ d’Afghanistan des troupes de l’ISAF et des Etats-Unis, il apparaît que Pékin manœuvre pour asseoir son influence dans la zone par le truchement du Pakistan, tirant partie des tensions qui naissent entre Islamabad et Washington et appuyant son action sur l’efficacité et la souplesse de son pragmatisme économique et commercial.

Il n’est donc pas étonnant que, dès le deuxième jour suivant l’annonce de l’exécution de Ben Laden par les forces spéciales américaines, Pékin ait réagi pour défendre Islamabad contre les accusations de double jeu, pourtant largement fondées, louant « l’excellent travail accompli par le Pakistan pour lutter contre le terrorisme ».

La Chine soulignait aussi, par la voix de Xinhua, et, comme pour minimiser le succès américain, que la menace était loin d’avoir disparu : « Al Qaida ne sera pas affaibli mais deviendra plus agressif, avec son n°2 al-Zawahiri, impliqué dans l’organisation du terrorisme international et des surgeons terroristes capables d’agir séparément ».

Déjà, avant même la mort de Ben Laden, le Premier Ministre pakistanais Yousuf Raza Gilani avait appelé les dirigeants afghans à s’impliquer plus avec la Chine, critiquant à l’occasion la solution militaire américaine. Aujourd’hui, Pékin donne de la voix pour dénoncer les pressions de Washington sur son allié, la direction chinoise se positionnant clairement du côté d’Islamabad, rejetant les critiques occidentales et indiennes contre le Pakistan, accusé d’avoir échoué dans sa lutte contre le terrorisme.

La période qui s’ouvre, marquée par le départ annoncé de l’ISAF encore facilité par la disparition de Ben Laden, pourrait entraîner un regain de tensions entre New-Delhi, Islamabad et Pékin à propos de leur influence en Afghanistan. Cité par le Beijing Times du 5 mai, un officiel indien expliquait sous couvert d’anonymat : « Le vrai problème est la situation de l’Afghanistan. Personne ne souhaite un retrait précipité de l’ISAF. Il y a encore beaucoup de travail à faire ».

Une déclaration qui heurtait de plein fouet les visées d’Islamabad et de Pékin que New Delhi tente de contrebattre par des projets d’infrastructure concurrents. Avec 1,3 Mds de $ pour financer la construction du nouveau parlement de Kaboul et une autoroute vers l’Iran, l’Inde espère pourtant ne pas compromettre la politique d’apaisement régionale lancée par le Premier Ministre Singh et rester dans le jeu d’une situation marquée par d’inextricables suspicions et intentions cachées.

Alors que Pékin essaye de préserver en même temps son image de puissance douce, ses intérêts en Afghanistan, sa relation avec la Maison Blanche, ainsi que son alliance avec un Pakistan affaibli et menacé d’instabilité, Washington et New-Delhi continuent d’accuser Islamabad de double jeu : « L’Inde continuera de regarder vers Washington (…) et à coopérer avec le Pakistan tout en le suspectant de collusion avec les terroristes », expliquait récemment Siddharth Varadarajan, l’un des éditeurs du très respecté journal « The Hindu ».

Jean-Paul Yacine

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Source : Question Chine

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