L’agonie de la démocratie américaine


par David North pour WSWS

« Ces dernières 25 années on a vu s’effondrer l’engagement de l’élite dirigeante américaine pour la démocratie. Même avant le 11 septembre, la démocratie américaine était déjà dans un état de décomposition avancée. »

Depuis une semaine, le gouvernement Obama et les médias tentent de générer au sein de l’opinion publique américaine de l’enthousiasme pour le meurtre d’Oussama ben Laden. A peine Obama avait-il terminé son discours annonçant la mort de ben Laden que les médias publiaient des images d’étudiants célébrant spontanément la nouvelle devant la Maison Blanche. Bien que la présence de bouteilles de bière et des signes d’ébriété publique aient fortement atténué la valeur « emblématique » de cette scène, on voulait de toute évidence qu’elle serve à démontrer l’existence d’une effusion de soutien populaire pour l’assassinat.

En fait, il n’y a guère eu de signe que le meurtre de ben Laden ait suscité, parmi la grande masse de la population américaine, quelque chose ressemblant à l’enthousiasme frénétique qu’il a suscité dans les médias. Mis à part un petit nombre de manifestations orchestrées, les Américains ont vaqué à des occupations quotidiennes de plus en plus difficiles, comme ils le font d’ordinaire. Ils n’ont pas regretté la mort de ben Laden, mais ils n’ont vu aucune raison de participer à la célébration de son meurtre par les médias. Malgré tous les efforts entrepris ces dernières 30 années pour éradiquer la conscience démocratique du peuple, elle existe encore. La pratique du « meurtre ciblé » n’est pas populaire.

Les médias, qui semblent ressentir le malaise du public, ont réagi avec une belligérance accrue. Dans une rubrique parue dans le New York Times de dimanche et intitulée « Tuer le mal ne nous rend pas mauvais », Maureen Dowd a fustigé les manifestations de doute quant à la légitimité de l’assassinat de ben Laden. Elle a dénoncé le « débat absurde » au sujet de la légalité de ce meurtre. « Je veux de la mémoire, et de la justice et de la vengeance », a-t-elle déclamé. Mme Dowd ne reconnaît pas qu’il y a une incompatibilité fondamentale entre la justice, qui est un idéal ancré dans des principes démocratiques, et la vengeance qui a poussé des hordes de lyncheurs à entrer en action.

« La supposition vraiment insensée se cachant derrière une partie des supputations », a poursuivi Dowd, « c’est que le fait de tuer Oussama nous rend semblable à Oussama, comme si toutes les mises à mort étaient les mêmes ».

L’ironie de sa remarque a échappé à Dowd. Un assassinat est effectivement un genre de meurtre très exceptionnel et illégal. Sa pratique par un Etat – et particulièrement par les Etats-Unis – a des implications politiques de grande portée vu que l’acte est reconnu comme étant la violation la plus extrême des normes démocratiques et légales. L’implication des Etats-Unis dans des assassinats politiques dans les années 1960 avait fait partie d’un modèle d’actions illégales qui ont conduit à la criminalisation systématique de l’administration Nixon et à ses violations des droits démocratiques aux Etats-Unis.

Le fameux rapport de 1976 de la Commission sénatoriale présidée par Frank Church avait explicitement condamné les assassinats comme étant « incompatibles avec les principes américains, avec l’ordre international et la moralité ».

Le gouvernement Obama, conscient des réserves quant à l’assassinat, a tenté d’éviter les problèmes légaux posé par le meurtre de ben Laden en affirmant qu’il avait été tué lors d’un violent échange de coups de feu et qu’il avait trouvé la mort l’arme à la main. Cette version initiale a été abandonnée dans le courant de la semaine dernière. Il n’y avait pas eu d’échange de coups de feu et ben Laden n’était pas armé.

Même dans le cas d’une interprétation des plus indulgentes de la loi – qui a été fournie en 2005 dans un essai publié dans le journal de droit Duke Law Review (« Prendre Oussama ben Laden pour cible : un examen de la légalité de l’assassinat comme instrument légal de la politique étrangère des Etats-Unis ») les circonstances véritables de la mort de ben Laden condamnent le geste du gouvernement Obama. Dans un commentaire analysant la légalité de l’assassinat dans des conditions de guerre, l’auteur, Howard A. Wachtel, affirme : « Si Oussama ben Laden, par exemple, était sur le point de se rendre, il serait illégal pour un soldat américain de le tuer ». Mais, il semblerait que c’est précisément ce qui s’est passé.

En tout cas, Dowd n’essaie pas de fonder sa défense du meurtre sur des subtilités juridiques. Elle ne comprend tout simplement pas toute cette agitation. Elle, et à cet égard le New York Times, écrivent comme si les questions légales ne portaient pas à conséquence et que les débats au sujet du meurtre étaient tout simplement « insensés ».

Il vaut la peine de rappeler la réaction en avril 1988 du Times à l’assassinat par le gouvernement israélien du dirigeant militaire de l’Organisation de libération de la Palestine, Khalil al-Wazir, connu aussi comme Abou Jihad. Bien qu’Israël n’ait pas officiellement assumé la responsabilité du meurtre, il fut présumé que l’assassinat d’Abou Jihad avait été ordonné par le gouvernement Shamir qui avait justifié, dans des déclarations officieuses, l’action comme étant une mesure défensive à l’encontre d’un dirigeant « terroriste » organisant et dirigeant le soulèvement palestinien dans les territoires occupés de Gaza et de Cisjordanie.

Dans un commentaire courroucé, Tom Wicker, qui était alors le chroniqueur en chef du New York Times, avait déclaré que l’assassinat « violait… le comportement décent attendu d’un gouvernement démocratique et respectueux des lois ». Il avait exprimé sa consternation face à « l’idée que les dirigeants les plus haut placés et les plus responsables d’Israël approuvaient délibérément un assassinat politique ».

La rubrique de Wicker avait rejeté comme justification d’un meurtre l’argument « qu’Israël vivait dans un quasi état de guerre, entouré par des ennemis implacables ». Il a déclaré, « Le meurtre calculé est l’instrument du terrorisme pas celui des sociétés décentes dans lesquelles il doit toujours être illégal, inhumain, immoral ».

Le sentiment exprimé par Wicker est introuvable chez l’establishment médiatique d’aujourd’hui. Ces dernières 25 années on a vu s’effondrer l’engagement de l’élite dirigeante américaine pour la démocratie.

La raison ne se trouve pas dans la « menace » que poserait un terrorisme aux Etats-Unis. Même avant le 11 septembre, la démocratie américaine était déjà dans un état de décomposition avancée. A la fin des années 1990, un complot pour relever de ses fonctions le président (la destitution de Clinton) avait failli réussir. Les élections de 2000 s’étaient terminées avec la suppression par la Cour suprême du plus fondamental des droits démocratiques – le droit des citoyens de voir leurs votes décomptés.

Le pourrissement de la démocratie fut accéléré par les attentats du 11 septembre, une journée qui reste enveloppée de mystère. Des guerres furent lancées sur la base de mensonges massifs et une menace terroriste qui fait l’objet d’un battage médiatique infini a été invoquée au cours de la dernière décennie pour justifier l’éviscération des principes et des droits constitutionnels.

Qu’est-ce qui explique ce processus réactionnaire ? Il faudrait être aveugle pour ne pas voir le lien entre l’accumulation massive de la richesse par une petite élite et son hostilité de plus en plus flagrante à l’égard de la démocratie.

Dans ce contexte, il convient de prendre note d’un autre essai publié la semaine dernière dans le New York Times par le chroniqueur David Brooks. Sous le titre, « La politique du solipsisme », cet essai dénonce la démocratie comme étant une perversion de la vision de la république de la part des fondateurs. « La distinction [entre une république et une démocratie] s’est perdue au cours de ces dernières décennies, mais elle est importante ».

Brooks continue en disant: « Au fil des années, les principes démocratiques ont inondé les principes républicains. Nous sommes à présent impatients à l’égard de toute institution qui entrave la volonté populaire, la considérant comme non démocratique et illégitime ».

Brooks reste flou au sujet du processus de démocratisation qu’il déplore. Il parle seulement de « ces dernières décennies » et du « fil des années ». En fait, il dénonce l’entière tradition démocratique qui tire son inspiration de la Déclaration d’indépendance de Jefferson qui proclame « la vie, la liberté et la recherche du bonheur » comme des droits inaliénables.

Pour être historiquement plus précis, Brooks – qui fait fonction de philosophe politique au Times – a pris dans son collimateur la « renaissance de la liberté » proclamée par Lincoln à Gettysburg qui fait valoir comme son idéal « un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Brooks n’éprouve que le mépris le plus profond pour cette grande vision démocratique. « Les politiciens », écrit-il, « considèrent comme leur devoir de servir les électeurs comme une entreprise sert ses clients ».

La cause immédiate de la diatribe de Brooks contre la démocratie est la résistance populaire à l’encontre des coupes massives des dépenses sociales exigées par l’aristocratie financière et patronale. Il déclare, « Les électeurs devront approuver des arrangements institutionnels restreignant leur désir de dépenser pour eux-mêmes maintenant ». Ils seront tenus d’accepter que « la politique ne consiste plus à satisfaire les besoins immédiats des électeurs ».

Nous n’avons pas ici simplement à faire aux essais d’écrivains individuels. Les chroniqueurs du Times expriment le sentiment politique et les tendances profondément réactionnaires existant au sein de la classe dirigeante américaine. Son engagement pour la démocratie est en train de disparaître. Elle est obsédée par l’accumulation et la protection de sa richesse qui découle d’activités financières criminelles à l’intérieur du pays et d’une violence sans fin à l’étranger.

Au-delà des frontières des Etats-Unis, et durant ces dix dernières années, les victimes du militarisme impérialiste américain se sont chiffrés à des centaines de milliers sinon à des millions. A l’intérieur des Etats-Unis, l’élite dirigeante est en train d’intensifier la contre-révolution sociale qui menace de pauvreté de vastes sections de la classe ouvrière.

Une violence illimitée, la répudiation de la légalité et la suppression de la démocratie : voilà la trajectoire réactionnaire du capitalisme américain contemporain.

La défense des droits démocratiques et la défaite de la réaction sociale dépendent de la mobilisation politique de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste international. C’est là la tâche à laquelle s’est engagé le Parti de l’Egalité socialiste (Socialist Equality Party).

David North

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Source : WSWS

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