Les Américains, les rois du Golfe et la répression brutale au Bahreïn


 par Karim Ramadan pour MecanoBlog

« Les Etats-Unis perçoivent les régimes du Golfe, les gouvernements du CCG, comme leurs principaux alliés dans la région. Et il y a une symétrie d'intérêts entre les monarchies du Golfe et la politique américaine dans la région. »

Extrait de l’entrevue avec Adam Hanieh, universitaire spécialisé en économique politique du Moyen-Orient, auteur de « Capitalism and Class in the Gulf Arab States. »

Paul Jay : Alors, parlons de cette relation avec la politique étrangère américaine. Il s’agit, je pense, d’un des piliers importants de l’hégémonie américaine dans la région. Quelle est la nature des relations entre le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et les Etats-Unis, et quel est le rapport avec les évènements à Bahreïn ? Nous savons que la 5e flotte est basée là.

Adam Hanieh : Oui, c’est exact. Il me semble crucial de situer la politique américaine, la politique étrangère des Etats-Unis au Moyen-Orient via la relation USA-CCG. Malheureusement, c’est un élèment souvent oublié lorsque l’on parle du Moyen-Orient en général, et particulièrement des soulèvements en Égypte et Tunisie, ceux-ci ne peuvent être compris, je pense, sans les replacer dans le contexte de la politique américaine envers le CCG. Le CCG est le cœur du capitalisme au Moyen-Orient. C’est le premier lieu d’accumulation. C’est aussi le lien avec le marché global. Et la politique étrangère américaine, pas juste des États-Unis, de l’Europe et d’autres Etats, perçoit sa relation au Moyen-Orient via les yeux du CCG. Évidemment cela a rapport aux vastes réserves de pétrole de la région. Mais cela a aussi rapport au poids financier du CCG. On peut voir que le CCG est un investisseur majeur dans l’économie globale. Pour toutes ces raisons les Etats-Unis, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et particulièrement dans la période post 1970, lorsqu’ils sont devenus la puissance dominante au Moyen-Orient, a vraiment mis l’emphase sur une force militaire et une alliance politique avec le CCG, comme coeur de sa politique moyen-orientale. Comme vous l’avez mentionné, les Etats-Unis ont leur 5e flotte basée à Bahreïn. Mais il y a aussi le CentCom, le QG de CentCom, qui pour l’essentiel coordonne les politiques militaires américaines dans 27 Etats voisins, incluant l’Asie Centrale, l’Afghanistan et l’Irak. Le QG du CentCom est au Qatar.

Paul Jay : Oui, à seulement 5, 6 km des bureaux d’Al Jazeera, et il y a aussi une base cruciale de l’Air Force. Nous avons constaté que c’est une base immense. En fait, lorsque nous étions sur le terrain, nous avons vu un drone Predator se poser. Nous avons tenté de savoir d’ou il venait. Nous l’avons mentionné à une de nos connaissances au sein d’Al Jazeera. « C’est un gros scoop. Pourquoi vous ne cherchez pas à savoir d’où vient ce Predator ? Imaginons qu’il revienne du Pakistan ce serait explosif. » Le journaliste d’Al Jazeera nous répond « Nous ne faisons pas de reportage sur un possible Predator sur la base. Nous ne parlons pas de l’existence de cette base. »

Adam Hanieh : Exactement. Il est essentiel de comprendre que les interventions militaires américaines en Irak, en Afghanistan et dans toute la région d’Asie Centrale ont été coordonnées depuis le Conseil de Coopération du Golfe, depuis le QG de CentCom au CCG. Il y a, je pense, plus de 100 000 troupes états-uniennes positionnées sur différentes bases au sein des Etats du CCG. [note du traducteur: cela n’inclut pas les armées de mercenaires et agents occidentaux basés ou en transit dans les Etats du CCG et dont les séjours, formations, opérations sont facilités par les dirigeants du CCG]. Et comme vous le mentionnez, les Etats du CCG ne parlent pas de cela ou ne le rendent pas public.

Paul Jay : Les régimes de ces pays se donnent l’apparence de monarchies traditionnelles ancrées dans les cultures locales, mais on parle d’un système de dictatures. Pourtant, les Etats-Unis ne semblent pas y encourager les mouvements d’opposition. Alors qu’il y a des signes, en Égypte, en Libye et en Tunisie, on trouve une influence américaine, dans ces forces d’opposition. Et je n’insinue pas que les oppositions y sont une création des Etats-Unis, mais on trouve clairement l’empreinte de Washington. Première question, pourquoi cette schizophrénie totale de la politique américaine ?

Adam Hanieh : Et bien, je pense que la réponse est très simple, les Etats-Unis perçoivent les régimes du Golfe, les gouvernements du CCG, comme leur principal allié dans la région. Et il y a une symétrie d’intérêts entre les monarchies du Golfe et la politique américaine dans la région. Donc, vous avez raison de le souligner, dans le cas du Bahreïn, les Etats-Unis ont clairement affirmé, Obama l’a dit dans un de ses discours, que nos intérêts dictent nos politiques envers ces soulèvements populaires. Et dans le cas du Bahreïn, il est de leur intérêt (les Etats-Unis) de voir la monarchie Al Khalifa rester au pouvoir, et maintenir la domination sur le pays de ce système non-démocratique.

Photo : Bahreïn, 26 mai 2010, l’ambassadeur américain à Bahreïn, Adam Ereli, (4e depuis la gauche) et d’autres officiels états-uniens et bahreïnis inaugurent un chantier d’agrandissement de la base de la Navy à Mina Salman Port. D’un budget estimé de 580 millions USD et d’une étendue de 70 acres de terrain, le projet va renforcer la présence militaire américaine dans la région et faciliter les opérations dans cette région stratégique pour l’empire. Le Bahreïn est un élément clé pour la domination maritime des Etats-Unis et leurs alliés au Moyen-Orient.

Pour voir l’intégrale de l’entrevue, en anglais, sur Real News : The US, Gulf Kingsand Brutal Repression in Bahrein

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Traduction : Karim Ramadan

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