De l’émergence d’un nouveau monde arabe (1/2)


par Saïd Ahmiri pour le MecanoBlog

« Derrière le spectacle du théâtre d’ombres que la presse distille aux ilotes, se jouent de véritables luttes de pouvoir pour le contrôle des peuples, des territoires et de leurs ressources. » Robert Broucard.

« L'émergence d'un nouveau monde arabe est une lumière, parmi d'autres, éclairant timidement la voie vers un juste rééquilibrage représentatif des civilisations. C'est une nécessité les rendant « stricto sensu » égales et possédant ainsi la capacité d'en finir avec cet universalisme sentencieux, dissimulant en vérité une partiale conduite planétaire dictée par les seuls intérêts des grandes puissances. »

Une fois arrivé à maturité, quel pourrait être le fruit récolté après le « Printemps Arabe » ? L’émergence d’un nouveau monde arabe va immanquablement s’accompagner d’une regéopolitisation aux corollaires mondiales inévitables. Ce nouveau monde arabe peut être une aubaine pour certaines puissances émergentes pouvant profiter de cette occasion pour nouer de nouvelles relations diverses, et un désastre pour les grandes puissances possédant déjà d’importants intérêts coloniaux. Dans l’état actuel de l’effervescence, dire que l’émergence d’un nouveau monde arabe va radicalement modifier le paysage des aires d’influence et chambouler les rapports tant internationaux que civilisationnels revient peut-être à s’avancer, faire de l’idéalisme et à émettre une présomption, mais personne ne peut ignorer que le globe est actuellement en proie à plusieurs forces convergentes installant la multiporalisation du monde. La géopolitique est en constante mutation.

Rappelons brièvement que la Tunisie, l’Égypte, le Yémen, le Bahreïn, la Libye, et dans une moindre mesure, la Jordanie, l’Algérie, le Maroc, l’Arabie Saoudite, Oman et la Syrie ayant connu des manifestations et protestations d’ampleurs variables, sont les pays arabes concernés par ce que l’on surnomme le « Printemps arabe », en référence au Printemps des peuples ou Printemps des révolutions à travers l’Europe à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Du Maghreb (Couchant) au Mashrek (Levant) jusque dans les profondeurs de la Péninsule arabique, le « Printemps arabe » est un processus de transition aux implications politiques, sociales et économiques déclenché pacifiquement par les peuples arabes afin d’apporter un changement significatif dans leur pays. Des pays dirigés par de vieux régimes autocratique, oligarchique ou ploutocratique parfois construits sur la base d’une junte militaire. Les principaux motifs de la protestation sont la corruption endémique, le non-respect de la liberté d’expression, les abus fréquents des forces de sécurité, le chômage et le manque de perspectives d’avenir de la jeunesse ainsi que le coût élevé de la vie. « Dans ces sociétés, les classes dirigeantes se moquent des législations qu’elles ont-elles-mêmes adoptées. Elles ont supprimé les frontières entre le bien et le mal. […] Ces classes dirigeantes se sont appropriées la dignité des arabes. Arrivés à ce niveau, les arabes n’avaient le choix qu’entre le suicide et la révolution. » [1].

La civilisation du pétrole

La géopolitique du pétrole est au cœur de la politique internationale et des marchés financiers. De nombreux pays sont au premier plan de cette géopolitique du pétrole, tels que l’Algérie, l’Arabie Saoudite et la Libye qui sont des pays exportateurs de gaz et de pétrole vers l’Europe, l’Asie ou l’Amérique. D’autres comme l’Égypte pour le canal de Suez, Oman pour le détroit d’Ormuz et le Yémen pour le détroit de Bab el-Mandeb sont directement concernés par la géostratégie des détroits et le transport pétrolier.

« La carte politique dans la région du Moyen-Orient a été faite en fonction du pétrole. » Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier ministre algérien. Dans notre civilisation dont le mode de vie est basé sur le pétrole, le Moyen-Orient étant la zone la plus sensible stratégiquement, la trop grande dépendance à l’or noir des riches pays industrialisés et premiers consommateurs est l’argument officieux qui a galvaudé la question de sécurité nationale. Cette énergie est au sommet des priorités politiques, elle est indispensable à la vie quotidienne à court, moyen et long terme et comporte des effets sociaux importants. Les recettes du pétrole sont aussi vitales pour certains pays arabes à faible diversification économique. « Le pétrole a ainsi envahi toutes les strates du fonctionnement de nos sociétés, en à peine plus d’un siècle. Son importance stratégique est reconnue depuis la Première Guerre mondiale. »

À terme, l’émergence d’un nouveau monde arabe a la capacité de déclencher une vaste regéopolitisation régionale, une redistribution des cartes avec de multiples répercussions économiques, industrielles, militaires, politiques, morales et sociales majeures à l’échelle mondiale. Soit une nouvelle ère de diplomatie du pétrole pourrait déboucher avec la participation des puissances émergentes, soit de nouvelles guerres du pétrole pourraient éclater par des politiques réactionnaires. Cette seconde option peut sembler ironique à cette époque où le débat du changement climatique préconise l’adoption d’énergies vertes, que l’on sait insuffisantes, et le développement durable mais est parfaitement logique pour les pays énergivores dont la dépendance au pétrole a des conséquences directes sur l’économie nationale. Ces nouvelles et énièmes guerres du pétrole qui pourraient se produire ne seront pas spécifiquement localisées au Moyen-Orient mais ont une grande probabilité de s’y produire, comme dans toute autre région du monde hautement pétrolifère et moyennement stable, comme l’Afrique subsaharienne et l’Amérique latine.

Malgré l’assurance de l’Arabie Saoudite de compenser le déficit de pétrole libyen sur le marché mondial, la déstabilisation dans le monde arabe ajoutée au jeu de la spéculation provoque des hausses spectaculaires, se répercutant sur le portefeuille du consommateur. Le baril de Brent de la Mer du Nord vient de dépasser la barre symbolique des 120 $ à Londres, atteignant son plus haut niveau depuis le 22 août 2008. Le vendredi 4 mars, le prix du baril de Brent – celui que nous consommons en Europe – était à 116 $, le mercredi 23 février à 111 $, le lundi 31 janvier à 100 $. Cela nous fait donc une progression considérable de 20 % en l’espace de seulement deux mois ! Si cette conjoncture se poursuit, le baril de Brent pourrait atteindre les 140 $ courant juin et peut-être la barre fatidique des 150 $ durant les grandes vacances d’été. Pour rappel, en juillet 2008, le baril de Brent à 130 $ avait poussé le monde dans une crise économique majeure, une hausse des prix du carburant déclenchant parfois des émeutes très violentes. Fin mars 2011, Barclays Capital a émis des prévisions d’un baril de pétrole à 185 $ pour l’horizon 2020.

La demande globale de pétrole a atteint les 86,9 millions de barils par jour, en 2010, et une prévision pour 2011 portant sur 88,2 millions de barils, des records dans l’histoire du pétrole. Avec notamment l’Irak, l’Iran, le Nigeria et le Vénézuela augmentant leur capacité de production par la construction de nouvelles raffineries, le seuil de la production quotidienne des 90 millions de baril devrait théoriquement se produire entre 2012 – 2013. Dans son rapport annuel, l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) a relevé sa prévision de demande de pétrole brut pour 2015, à 91 millions de barils par jour. De nombreux experts estiment qu’il est très improbable que les producteurs parviennent à produire autant de pétrole, ce qui devrait logiquement entraîner une très forte hausse du prix du pétrole.

Regéopolitisation 2.0

Sur le plan international, les révolutions arabes offrent un souffle d’espoir à tous les peuples partageant des symptômes similaires au monde arabe comme ceux, par exemple en Afrique, du Gabon de la dynastie Bongo et du Zimbabwe de Robert Mugabé ou, en Asie, de la Birmanie de Thein Sein et de la Corée du Nord de Kim Jong-il.

L’émergence d’un nouveau monde arabo-islamique pourrait également fournir un frein à la récente poussée de projets de partition touchant exclusivement des pays musulmans ou avec une forte majorité de population de confession musulman comme l’Afghanistan, le Nigeria, le Soudan et la Somalie. Des pays à caractère musulman certes mais possédant avant tout des intérêts stratégiques non négligeables. J’y reviendrais dans un prochain billet.

Soutenu par un moteur panarabique diamétralement différent de la Ligue Arabe aussi impuissante que désunie, l’émergence d’un nouveau monde arabe donne du poids à l’émancipation du renouveau des multiples perceptions du monde, de plusieurs voix, de plusieurs visions différentes des réalités mais aussi des fantasmes occidentalocentristes, les mêmes radotant sans relâche une pseudo volonté de la puissance communautaire internationale.

Citons un exemple de perception par le paradoxe dénoncé par Noam Chomsky lors d’une conférence à Bruxelles, « lorsque l’Iran souhaite développer son influence, notamment chez ses voisins irakien ou afghan, on parle de « déstabilisation ». Mais quand les États-Unis envahissent ces mêmes zones, on parle de « stabilisation ». » [2].

En outre, l’émergence d’un nouveau monde arabe est une lumière, parmi d’autres, éclairant timidement la voie vers un juste rééquilibrage représentatif des civilisations – ce doux mot qui est aujourd’hui connoté par les médiocres hypothèses de la théorie huntingtonienne séduisante par sa simplicité réductrice. C’est une nécessité les rendant « stricto sensu » égales et possédant ainsi la capacité d’en finir avec cet universalisme sentencieux, dissimulant en vérité une partiale conduite planétaire dictée par les seuls intérêts des grandes puissances largement influencées pour certaine par la corporacratie.

« Ce rééquilibrage succède, aujourd’hui, à une décennie marquée par une tentative de domination des États-Unis. L’effet pervers de cette évolution se traduit par le gel de nombreux dossiers, chaque puissance jouant désormais de son influence sur les acteurs régionaux (ex. : Syrie, Liban, Iran, Soudan, Zimbabwe, Venezuela). On comprendra donc que les grandes puissances soient actuellement engagées dans une redéfinition de leur rôle international. Le nouveau contexte mondial se caractérise, en outre, par des situations plus complexes que par le passé. Elles imposent la prise en compte de nouvelles solidarités et de formes d’hostilités jusque-là inédites ou redécouvertes. Les crises, souvent plus opaques, reposent sur des acteurs dont la rationalité d’action diffère des cadres logiques auxquels la Guerre Froide nous avait habitués. Les crises mêlent, désormais, des facteurs d’origines toutes à la fois politique, religieuse et historique. » [3].

L’émergence d’un nouveau monde arabe vient renforcer les changements majeurs et durables dans le sillage de la multipolarisation du monde nécessaire en ces temps d’inquiétants balbutiements de regéopolitisation par l’unilatéralisme états-unien. Derrière un charisme et un slogan largement vendus par le marketing médiatique, il importe de préciser que l’unilatéralisme états-unien n’a uniquement changé que de forme avec l’arrivée de Barack H. Obama. Nombre de ses discours à la syntaxe que légèrement moins guerrière que George W. Bush le prouvent.

« Pendant des générations, les États-Unis d’Amérique ont joué un rôle unique d’ancre de la sécurité mondiale et de défenseur de la liberté humaine. […] Je n’hésiterai jamais à employer notre force militaire rapidement, décisivement et unilatéralement pour défendre notre peuple, nos alliés et intérêts fondamentaux : dans ce but nous poursuivons Al-Qaïda partout où elle essaie de mettre les pieds, et nous continuons à combattre en Afghanistan. […] Nous sommes naturellement réticents à employer la force, mais quand nos intérêts et nos valeurs sont en jeu, nous avons la responsabilité d’agir. […] Les États-Unis, étant la nation la plus puissante du monde, seront souvent appelés à l’aide. Mais le leadership états-unien n’est pas simplement d’aller seuls et prendre toute la charge sur nos épaules. Le véritable leadership est de travailler avec les alliés, de façon à ce qu’eux aussi portent leur part du poids et payent leur part des coûts. » Extraits du discours à la nation du président Barack H. Obama, survenu le lundi 28 mars 2011.

Sous le 44ième Président des États-Unis, la continuation de l’unilatéralisme se poursuit mais avec d’autres moyens. La doctrine stratégique « Shock and Awe » (« Choc et Stupeur ») – emploi d’une très grande puissance de feu, domination rapide du champ de bataille et des manœuvres, et démonstrations de force spectaculaires pour paralyser la perception du champ de bataille par l’adversaire et annihiler sa volonté de combattre – a été remplacée par une classique guerre de l’ombre caractérisée notamment par une augmentation significative des attaques de drone en Af/Pak et des opérations spéciales « manhunting » (« chasse à l’homme ») menées par des unités secrètes de « capture/kill » (« capture/élimination ») du type Task Force 373 ou Task Force 121 – la combinaison de la Task Force 5 chargée de la mission de capture ou d’élimination des « objectifs de haute valeur » comme Oussama ben Laden, les hauts dirigeants d’Al-Qaïda et le mollah Omar et de la Task Force 20 qui était basée en Irak. Ces opérations appartiennent à la doctrine de « contre-terrorisme » de la guerre contre le terrorisme et est incompatible et contre-productive avec la volonté de « gagner les coeurs et les esprits » de la population afghane s’inscrivant dans la doctrine de « contre-insurrection » (COIN) de la guerre d’Afghanistan.

Cette dernière comporte aussi son lot d’opérations secrètes provoquant des bavures, et est elle-même pratiquée le plus souvent en dehors de tout cadre judiciaire. Aujourd’hui, difficile à déterminer est la frontière entre un État civilisé (comprendre industrialisé ou développé) violant ouvertement les droits de l’homme et les « rogue states » (« État voyous ») ne partageant pas les intérêts de la communauté internationale. Il va sans dire que toute autre nation cautionnant de tels actes, comme la torture, ou apportant leur soutien logistique, comme la reconnaissance sur le terrain, dans l’accomplissement de ces actes, par exemple les « black sites », ces prisons secrètes de la CIA en Europe orientale et en Afrique, est nettement plus à plaindre et à mettre sur le même banc des accusés en raison de la participation, et de l’inaction et du mutisme face à ces injustices.

Hanah Arendt a écrit, « La règne de la pure violence s’installe quand le pouvoir commence à se perdre. » L’ouverture de cette boîte de Pandore, l’unilatéralisme, a conduit l’humanité à de nouvelles aubes ténébreuses, comme en Afghanistan en 2001 ou en Irak en 2003 pour ne citer que ces deux théâtres d’opérations de grande envergure du XXIe siècle. Notamment concédé par la guerre contre le terrorisme, l’unilatéralisme de l’administration George W. Bush avec son approche absolutiste et purement manichéenne, « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous », a offert des conditions propices à une tentative de regéopolitisation de régions entières du monde au sous-sol riche d’intérêts stratégiques, citons l’Asie Centrale et le Moyen-Orient, engendrant ainsi une profusion de guerres d’agression, préventives et préemptives considérées illégales par le droit international ; a produit la stigmatisation de la communauté arabo-musulmane partout ailleurs que dans le monde arabo-musulman et la diabolisation subversive de l’Islam – islamophobie et musulmanophobie – par le blocage de toute forme de réflexion et de dialogue via une doxa réductrice et persistante de l’intégrisme islamiste et l’islamisme terroriste ; a cultivé la confusion, la haine et la peur en creusant un fossé entre les quêtes identitaires des communautés afin de corrompre et dissoudre, chez les uns comme chez les autres, toutes les capacités de discernement, d’empathie, d’identification à l’égard d’autrui et de logique rationnelle dont celles étant tolérables ne le sont que par une forme distincte de pensée unique. Le but étant de voir aboutir d’elle-même, tout naturellement chez l’individu, une stratification sociale et civilisationnelle, une odieuse « hiérarchie des races » digne de l’œuvre d’une sous-espèce psychotique, fasciste et suprématiste.

Alain Jacobzone a écrit dans son ouvrage Sang d’encre, « La guerre ne salit pas l’idéal, c’est l’idéal qui purifie la guerre. » Dans le cadre méthodique de la mise en application de la théorie du choc des civilisations, énergiquement appuyé par des milieux intellectuels et politiques proche du néoconservatisme transatlantique, et non pas que par les faucons de Washington, ainsi que de sa tentative de reconfiguration en guerre des civilisations, cette campagne psychologique d’un nouvel « Empire du Mal » largement soutenue par une propagande médiatique, certes grossière mais incendiaire, battant à plein régime s’inscrit dans une logique de guerre pré-définie. Au regard de l’opinion publique, la guerre, qui prend dès lors la dimension eschatologique d’une « croisade », devient alors légitime. Elle a été pleinement justifiée par l’articulation inconditionnelle des spectres d’une menace, bien qu’infondée et totalement inexistante mais devenue une croyance solidement ancrée dans l’imaginaire populaire, un peu comme une légende urbaine.

Les logiques de structuration du monde par la force aboutissent à leur échec. De l’Empire romain à l’Union soviétique, l’histoire en est riche d’exemples. Et cette tentative de regéopolitisation musclée peut être lourdes en conséquences. En effet, le véritable danger de la regéopolitisation par les actions d’un unilatéralisme d’une grande puissance épaulée ou non par son bloc civilisationnel et poussée ou non par une fièvre obsidionale – psychose collective à laquelle est en proie une population assiégée – ne se situe pas uniquement dans la seule apparition d’une déferlante de guerres légitimisées mais dans l’adoption et l’application du même concept stratégique par une ou plusieurs autres grandes puissances. Pour cela, évidemment, elles doivent posséder des capacités comparables (économie, influence et puissance militaire). Un multiple unilatéralisme ne peut exister que dans le contexte d’un monde bipolaire comme à l’époque de la Guerre Froide ou multipolaire vers lequel le monde se dirige. Actuellement et en cette fin de monde unipolaire, seule la nation états-unienne est en mesure de se permettre d’agir unilatéralement. Bien sûr, l’initiative stratégique et les moyens ne signifient pas qu’il est un gage de réussite comme ont du probablement le comprendre les faucons de Washington après les échecs irakien et afghan. « La puissance militaire ne peut tout résoudre. On peut facilement écraser un peuple par les bombes. Le soumettre est une autre histoire. » [4].

Selon une logique de rivalité et d’évitement de confrontation directe, cette ou ces autres grandes puissances peuvent justifier leur unilatéralisme par de franches mesures de rétorsion adéquates à l’unilatéralisme initial dans d’autres régions du monde « sous contrôle », dans ou à proximité de l’aire d’influence adverse. Ce scénario plongerait à nouveau le monde dans le climat de la Guerre Froide. Les contre-mesures défensives et protectrices d’une puissance face à l’unilatéralisme ne sont pas de l’unilatéralisme au sens propre du terme. Ces contre-mesures adaptées aux divers facteurs de risque sont prises naturellement pour répondre rapidement et efficacement à toute menace directe et indirecte à sa souveraineté territoriale. À défaut d’avoir des garanties, ces facteurs de risque et de tension sont l’instabilité régionale provoquée par l’interventionnisme unilatéral lui-même, la création de bases militaires permanentes sur le territoire en conflit ou la location de bases militaires dans la région en crise, la violation de l’espace aérien pouvant provoquer un tir accidentel de l’appareil en vol ou d’une défense anti-aérienne, la manifestation variable d’activités et opérations militaires sur le domaine territorial tierce, périphérique, y compris les eaux nationales et internationales, ou encore le débordement fréquent des actions unilatérales initiales sur les lignes de démarcation terrestres et océaniques d’une puissance ou d’une région étrangère pouvant influer directement sur la croissance économique de cette puissance comme le cas de certaines importations énergétiques ou nécessaires à la fabrication de produits exportés qui pèsent de manière significative sur l’économie. Et cætera.

Nul besoin d’imaginer l’existence d’un génie du mal ou d’une conspiration longuement élaborée pour voir se manifester une telle stratégie de tension (à ne pas confondre avec la stratégie de la tension). Un simple contexte suffit, comme la guerre contre le terrorisme. Cela étant dit, les conséquences sont examinées minutieusement par le cercle de réflexion stratégique et leurs alternatives sont planifiées. Ces conséquences entrent directement en ligne de compte et, dans le cas de leur manifestation, produisent des actions subséquentes progressives ou régressives.

Effective, la dislocation des tectoniques géopolitiques fragilise les relations internationales, précarise l’équilibre entre les blocs continentaux, déstabilise les gouvernements le long des lignes de fracture avec d’emblée une nette recrudescence des activités de l’opposition et des partis politiques d’extrême, favorise le rapprochement de puissances, continentale ou régionale, dans les relations bilatérales et l’association sous l’égide d’organisation internationale comme le BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), le BASIC (Brésil, Afrique du Sud, Inde, Chine), l’Organisation de Coopération de Shanghaï (Chine, Russie, Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan) ou l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (Russie, Biélorussie, Arménie, Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan et Tadjikistan.)), ce qui accentue l’actuel processus de multipolarisation du monde. La regéopolitisation devient dès lors globale. En d’autres termes nettement plus catastrophistes, il peut s’en suivre un chaos alimentant les tensions vives d’une crise entre deux ou plusieurs grandes puissances capable de conduire la planète au bord d’un conflit mondial. Autant le mythe de la fictive communauté internationale n’est plus qu’un songe du passé mais le projet de gouvernance mondiale subit un sérieux revers retardant son émersion.

« Mais l’unilatéralisme ne peut trouver sa place que dans le cadre d’un monde unipolaire coiffé par une superpuissance dont les ressources militaires et économiques seraient sans limites. Hors le visage du monde n’est pas celui-là. Des pôles émergent et des résistances s’organisent montrant les limites de la puissance américaine. » [4].

Saïd Ahmiri

Notes

[1] : Bachir Moussa Nafi, Une révolution globale qui renvoie les Arabes sur la scène de leur histoire

[2] : Noam Chomsky : « L’Occident n’a pas intérêt à ce que la Démocratie s’installe dans les pays arabes »

[3] : Tanguy Dtruye De Swielande, Un monde multipolaire… Et chaotique ?

[4] : Michel Rogalski, L’unilatéralisme n’a pas sa place dans un monde multipolaire

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