Une révolution globale qui renvoie les Arabes sur la scène de leur histoire


par Bachir Moussa Nafi`pour Al Quds Al Arabi
 
Tout comme des millions d’Arabes, j’ai assisté durant les trois mois – du début du mois de décembre au début du mois de mars – que j’ai passé dans le Machrek arabe, au passage du vent de la révolution arabe qui a renversé les plus vils régimes de répression, de despotisme et de corruption. Cette révolution renvoie les Arabes au cœur de leur histoire.

« Les Arabes n'ont jamais connu dans leur histoire pareille destruction, ni pareilles classes dirigeantes. Ces classes dirigeantes se sont appropriées la dignité des Arabes. Arrivés à ce niveau, les Arabes n'avaient le choix qu'entre le suicide et la révolution. »

Le Caire fut mon premier arrêt. Elle m’apparut, comme ce fut le cas il y a quelques années, triste, en colère, étouffée et marginalisée.
 
La ville qui devint à la fin du XIXème siècle le centre de la renaissance culturelle et intellectuelle arabe, la ville qui mena le mouvement politique arabe et au sein de laquelle se sont épanouies les innovations artistiques et littéraires arabes ; cette ville est devenue ces dernières années une ville brisée, souillée et blessée dans son honneur. Une ville qui vit au bord de l’effondrement.

Aujourd’hui, je reviens au Caire, la ville de l’après révolution. Cette ville a retrouvé son âme. Elle a à nouveau confiance en elle-même et en son histoire. Elle a recouvré sa grandeur et sa dignité et elle presse le pas vers un futur nouveau. Le vent de la révolution arabe, qui est né dans une petite ville tunisienne et qui s’est répandu avec bravoure, bon sens et détermination, a renversé jusqu’à présent les régimes tunisien et égyptien. Il cerne le régime libyen et menace l’existence du régime yéménite. Que se passe-t-il dans les profondeurs des terres arabes ? Et pourquoi cela se passe-t-il ?

A peine la Première Guerre Mondiale fut-elle terminée que la plupart des pays arabes sont tombés sous la domination de l’impérialisme européen. Les Arabes n’acceptaient pas la domination étrangère. La révolution arabe contre le régime d’occupation étrangère débuta quelques mois seulement après l’annonce des protectorats et des mandats. Ce fut le cas en Égypte en 1919, en Iraq en 1920 et en Syrie en 1925-1927.

Des années 1930 aux années 1960, les pays arabes accédèrent les uns après les autres à l’indépendance. Au début, il s’agissait d’une indépendance inachevée puis elle devint complète.

L’indépendance ne se fit pas à moindre coût : il y eut des martyrs dans chaque contrée des pays arabes. Les Arabes s’engagèrent dans les batailles pour l’indépendance comme ne le fit aucune autre nation auparavant. L’espoir les stimulait car derrière des années de combat il y avait l’espérance de la liberté apportant des jours meilleurs, l’aspiration à une vie décente, la volonté de se réapproprier l’histoire arabo-islamique et de réaliser les objectifs de renaissance qu’avaient lancés les réformateurs à la fin du XIXème siècle.

Cependant, tout ne se passa pas comme les Arabes le souhaitaient. Dans nombre de pays arabes, les systèmes de gouvernement traditionnel qui dirigèrent leur pays entre deux guerres, furent renversés. Dans d’autres pays arabes, les forces traditionnelles et royales réussirent à faire face à la tempête du changement et à découvrir le moyen de raffermir leur pouvoir.

Toutefois, dans les deux cas, les autorités arabes aboutirent à la construction de systèmes au sein desquels le gouvernement était dirigé par une petite minorité qui était incapable de répondre aux attentes et aux espoirs des peuples. Petit à petit, les autorités arabes commencèrent à perdre leur légitimité. En raison de l’aggravation de leur sentiment de faiblesse et de leur perte de légitimité, les systèmes devinrent plus répressifs. Ils affichèrent leur désir de dominer et de contrôler leur peuple. Ils se replièrent sur eux-mêmes et s’éloignèrent du peuple. Sous divers prétextes – dangers du conflit arabo-israélien, intimidation des grandes puissances, faire face au terrorisme ou manque de maturité politique – les peuples arabes furent privés de leur droit à être représentés politiquement et de leur droit à faire de la politique. Les élections furent systématiquement truquées.

A la fin des années 1980 et au début des années 1990, presque tous les pays arabes adoptèrent le système économique « néo-libéral » qui repose sur la privatisation des entreprises publiques et la liberté absolue du marché. Cette nouvelle économie a été mise en œuvre dans le monde arabe malgré tous ses inconvénients et ses méfaits. Ceux-ci étaient pourtant connus. Ces deux dernières années, les méfaits du système « néo-libéral » ont précipité la plupart des pays occidentaux dans une crise économique qui a entraîné d’importantes difficultés. Le système « néo-libéral » se révéla dans le monde arabe sous son plus mauvais jour. Les sociétés arabes n’avaient jamais connu de tels systèmes dans toute leur histoire. Dans la plupart des pays arabes, une oligarchie a pris le contrôle du potentiel économique du pays : terres, entreprises de construction, services, entreprises d’investissements financiers, agriculture, transport et télécommunications.

La pratique de la corruption s’est répandue à tel point que cette situation était devenue incomparable avec toute autre pratique semblable dans le reste du monde. Il n’y avait ni contrôleur ni régulateur. Personne ne connaît l’ampleur du pillage dont furent victimes l’Algérie, l’Égypte, l’Iraq ou le Maroc. Les estimations, qui évoquent des détournements évalués en centaines de milliards de dollars dans tous les grands et moyens pays arabes, semblent modestes. Dans les pays arabes producteurs de pétrole qui jouissent de richesses considérables, la plupart du temps, il n’y a pas de séparation entre l’argent des familles régnantes et l’argent de l’État.

Des sociétés qui furent fondées sur les valeurs du droit et de la loi et qui vécurent durant des siècles imprégnées par l’esprit du permis et de l’interdit, du légal et de l’illégal, sont devenues des sociétés sans loi. Dans ces sociétés, les classes dirigeantes se moquent des législations qu’elles ont-elles-mêmes adoptées. Elles ont supprimé les frontières entre le bien et le mal. Cette situation ne se limite pas uniquement à la loi mais s’étend aussi à la Constitution. Les sociétés arabes se sont transformées en jungles politiques, économiques et sociales dans lesquelles les droits de la nation et ceux des individus s’opposent. La plupart du temps, on y viole la vie privée et on y empiète sur les propriétés sans aucun contrôle et sans rendre de comptes. On a rapidement assisté à une dangereuse confusion entre, d’une part, les intérêts économiques privés, et d’autre part, le pouvoir politique. En raison du renforcement de la domination politique et économique des classes dirigeantes et en raison de l’absence de contrôle et d’obligation de rendre des comptes, les institutions de l’enseignement secondaire et universitaire se sont effondrées, la situation des villes arabes s’est dégradée et les centres de création culturelle et artistique ont été détruits.

Les Arabes n’ont jamais connu dans leur histoire pareille destruction, ni pareilles classes dirigeantes. Ces classes dirigeantes se sont appropriées la dignité des Arabes. Arrivés à ce niveau, les Arabes n’avaient le choix qu’entre le suicide et la révolution.

L’État moderne se base sur trois forces principales qui s’effondrent difficilement en même temps : l’autorité du discours ou l’idéologie, le bras sécuritaire et les institutions militaires. Depuis longtemps, le discours des gouvernements arabes n’a plus d’autorité. Ces gouvernements sont devenus incapables de légitimer leur politique. Ces dernières semaines, des millions d’Arabes se sont rassemblés dans les rues de leurs villes bravant les appareils répressifs violents.

Les Arabes sont sortis dans les rues à Tunis, au Caire, à Benghazi et à Sanaa, comme jamais ils ne l’avaient fait auparavant. Ils étaient armés de leur volonté et de leur détermination à se débarrasser, une fois pour toutes, des classes dirigeantes, de l’autorité violente, de la monopolisation des richesses et du pouvoir. Ils ont exprimé leur refus de la destruction de l’enseignement, de la culture, de la littérature, de l’art et des valeurs. Il s’agit de la deuxième révolution arabe, la révolution de la libération intérieure après la révolution de la libération de la domination étrangère. La première révolution a abouti à libération de la domination directe étrangère. La seconde révolution vise la libération de la domination intérieure d’une minorité, de son contrôle, de sa corruption et de la destruction qu’elle engendre. Les Arabes du XXIème siècle tiennent les commandes de leur destin et décident de leur avenir et de celui de leurs enfants. Les manifestations dans les rues de Tunis, Sfax, Bizerte, le Caire, Alexandrie, Suez, al-Mansoura, Benghazi, el-Beïda, Zaouïa, Sanaa et Taïz ont rendu leur dignité aux Arabes.

Ainsi, les Arabes entament un nouveau chapitre de leur histoire.

Jeunes et vieux, les Arabes qui ont allumé et qui se sont engagés dans la révolution ont compris la profondeur de l’engagement occidental dans le soutien de ces systèmes, dans leur approvisionnement en armes des appareils de sécurité et dans leur participation au grand pillage de ces pays. Les relations entre les Arabes et les nations occidentales ne seront plus jamais les mêmes bien que les slogans des révolutions arabes ne visaient aucune puissance occidentale en particulier et bien que Washington, Londres et Paris se soient précipitées pour soutenir les révolutions populaires arabes. Les Arabes comprennent également l’ampleur du recul de la position arabe dans la question palestinienne. Même si la question du conflit arabo-israélien n’a pas été posée durant les révolutions arabes, il est naïf de négliger l’esprit qui habite les manifestations de millions d’Arabes quant à l’avenir du conflit. Il ne fait aucun doute qu’il existe aujourd’hui des régimes arabes qui paraissent en sécurité pour une raison ou une autre. Cependant, il est certain que le vent de la révolution n’épargnera aucun despote.

Après que le printemps arabe soit arrivé tôt cette année, il n’est plus possible d’arrêter le processus en marche de retour des Arabes vers le cœur de leur histoire.

Bachir Moussa Nafi

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Traduction : Souad Khaldi

Source : Al Quds Al Arabi

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