Dissensions au sommet ?


par François Danjou pour Question Chine

L’observation des réactions de la Chine aux événements du Monde Arabe traduit pour le moins une perplexité et des hésitations, au pire des dissensions au sommet sur les choix politiques du régime à l’avenir.

La Chine va-t-elle « tuer dans l’œuf les velléités de désordres » ou « mettre en place un mécanisme et de construire un dialogue social aux caractéristiques chinoises, capable de garantir les intérêts et les droits du Peuple, de promouvoir la justice et d’assurer l’ordre social » ?

Le dimanche 20 février l’appel initié par le site Boxun localisé aux Etats-Unis, animé par des Chinois d’outre-mer et spécialisé dans la dénonciation des atteintes aux droits de l’homme, a échoué à mobiliser des protestations significatives dans 13 villes de Chine autour d’un mouvement calqué sur le modèle des révoltes en cours dans le monde arabe.

Posté le 17 février, l’appel invitait les « Chinois qui rêvent d’une Chine meilleure à se rendre à des points de rassemblement », à Pékin, Shanghai, Tianjin, Nanjing, Xi’an, Chengdu, Changsha, Hangzhou, Guangzhou, Shenyang, Changchun, Harbin et Wuhan.

Dès la diffusion des messages, le site Boxun a été bloqué et le Parti a investi les forums de discussion sur Internet pour influencer les discussions en ligne. Partout la police, très vite mobilisée en masse, a contenu sans aucun mal les rassemblements, dont certains, comme dans le quartier de Wangfujing à Pékin, ou sur la place du Peuple à Shanghai, étaient de très faible ampleur (moins de 200 personnes).

Le « Global Times », surgeon très nationaliste du Quotidien du Peuple a rendu compte du « non événement » en stigmatisant les illusions de quelques uns : « la société chinoise dans son ensemble ne se reconnaît pas dans ces quelques agités (…). Le pays sait à quel point une révolution peut être destructrice ».

Quelques experts occidentaux confirment que la situation en Chine n’est pas comparable à celle des pays du Maghreb et du Monde Arabe. Jean-Louis Rocca, sociologue français travaillant depuis 10 ans à l’Université Qinghua sur l’étude de la classe moyenne, explique qu’il n’y a en Chine « ni désespoir, ni l’impression qu’on n’a pas d’avenir ».

C’est exact. S’il est vrai que les trente années de modernisation ont généré beaucoup d’effets pervers, elles ont aussi crée un élan d’optimisme et un dynamisme remarquables, dans un contexte où la réactivité du Parti tente sans relâche de s’ajuster aux exigences de la nouvelle société civile. En vingt ans, le niveau de vie et la qualité de l’environnement social des citadins, dont le nombre augmente très vite, se sont très considérablement améliorés.

Pour autant, il n’est pas possible de cantonner l’analyse à celle de la presse officielle qui, après le fiasco du 20 février, conclut à la capacité du Parti à réformer sans heurts la société chinoise, dont la qualité première serait la sagesse : « la majorité en Chine est convaincue que beaucoup de problèmes seront résolus par la voie normale et que les réformes progressives sont la solution la moins coûteuse vers le progrès » (le Global Times du 21 février). En dépit de ce discours lénifiant, un potentiel de tensions existe bel et bien.

Outre la crainte viscérale des désordres, héritée des périodes troublées du Maoïsme, la raison de l’indigence des rassemblements est d’abord à rechercher dans la capacité d’anticipation et dans l’efficacité de l’encadrement policier organisé par Zhou Yongkang, membre du Comité Permanent et responsable suprême de la sécurité publique. Ce dernier avait inventé le slogan des « Si Ge Zao » – les quatre célérités : « être informé et rendre compte rapidement ; contrôler et résoudre rapidement » – (voir à ce sujet notre article).

On ne peut pas non plus compter pour rien les dizaines de milliers de « manifestations de masse » qui témoignent d’importantes tensions sociales dans la société, et singulièrement dans les campagnes, dont le Parti, inquiet de la mauvaise publicité, a cessé de rendre compte.

S’il est vrai que dans l’imaginaire du peuple chinois la démocratie n’a pas la même universelle vertu réparatrice qu’en Occident, il n’en reste pas moins qu’une partie notable de la population nourrit de sérieuses rancœurs contre les injustices, les inégalités, les évictions de terres, la corruption, le népotisme, et les fréquentes collusion des fonctionnaires locaux avec les hommes d’affaires, fond de tableau des enrichissements rapides et des luttes de pouvoir, en province et à Pékin.

Il est enfin impossible de passer sous silence les incessantes mises en garde des chercheurs, sociologues et hommes politiques chinois, dont le Premier Ministre lui-même, qui pointent du doigt les blocages du système et les incohérences du schéma de développement, de plus en plus souvent attribués à l’absence d’ouverture politique.

La réalité est que les assurances du Régime exprimées par la presse officielle cachent une indécision sur la manière d’affronter à l’avenir les protestations de la base qui ne sont pas rares. La mise sous le boisseau, le blocage de l’information et la répression restent le premier réflexe.

Mais d’autres sensibilités ont donné de la voix tout au long de l’année 2010, convaincues que l’écoute, le dialogue et la justice sociale renforceraient le Parti au lieu de l’affaiblir. Pour les partisans de la manière forte, les départs de Moubarak et de Ben Ali sont la conséquence d’une réaction trop timide et trop lente. Pour les adeptes de l’ouverture, ils illustrent les erreurs de la fermeture politique qui pousse le peuple à la révolte.

L’indécision au sommet se traduit dans la presse du Régime qui, pour la première fois depuis longtemps, met en cause les intellectuels et les chercheurs, accusés de mal comprendre leur rôle, « s’imaginant que leur mission est surtout de critiquer », alors que, depuis quelques années, leurs rapports et mises en garde sont ouvertement publiés et largement diffusés.

Tandis que récemment, un éditorial du Quotidien du Peuple considérait l’indépendance de la justice comme un idéal encore très éloigné et, pour l’heure, inadapté à la Chine en développement, le China Daily, publiait le 21 février un article de Li Peilin, Directeur de l’Institut de sociologie de l’Académie des Sciences Sociales, le plus puissant Think Tank du Régime, dénonçant le retard pris dans la gestion des questions sociales et réclamant plus d’éthique et un meilleur ajustement aux bouleversements de la société.

Dans ce concert de voix discordantes, qui signalent peut-être une rupture du consensus au sommet sur la manière d’aborder l’avenir, la stratégie actuellement choisie par le Régime, dont le regard est fixé sur les développements dans le Monde Arabe, se limite à un classique mélange de fermeté politique et de souplesse sociale, en dehors de toute allusion claire à une réforme politique.

D’une part Zhou Yongkang, fidèle à une stratégie, que nombre de chercheurs en sciences sociales ont critiqué, réitère l’urgence de resserrer le contrôle de la société pour « tuer dans l’œuf les velléités de désordres », et d’autre part, le Président Hu Jintao, insiste sur l’urgence de réduire les inégalités et les injustices.

Le samedi 19 février, présidant une réunion des responsables de province avec les autorités centrales à l’école du Parti, le Président a répété la nécessité de « mettre en place un mécanisme et de construire un dialogue social aux caractéristiques chinoises, capable de garantir les intérêts et les droits du Peuple, de promouvoir la justice et d’assurer l’ordre social ».

A quoi une partie de la classe politique, nombre de chercheurs et d’activistes répondent que le seul moyen d’atteindre ces objectifs serait la transparence gouvernementale, l’indépendance de la justice et la possibilité donnée au peuple de contrôler l’administration.

François Danjou

Source : Question Chine

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