Les deux phases des révolutions arabes


par Mounir Shafiq pour Al Jazeera

Ce qui se passe aujourd’hui dans les pays arabes ressemble, à quelques différences près, à ce qui s’est passé dans les années 1950. A cette époque, la Grande-Bretagne et la France commençaient à perdre leur position hégémonique au niveau mondial et leur influence directe sur la plupart des États arabes.

« Pouvoir au peuple ! »

S’étant fondés sur la base d’une « alliance » avec ces deux pays, les régimes arabes, qui n’avaient plus qu’un soutien extérieur faible ou nul, entrèrent dans une impasse historique face aux soulèvements de leur peuple. Les politiques arabes de dépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne et de la France s’effondrèrent. Le meilleur exemple fut la Nakba en Palestine avec l’instauration de l’État sioniste et l’expulsion d’environ un million de Palestiniens de leur domicile, de leur ville, de leur village et de leur terre.

Dans les années 1950, le déséquilibre des forces mondiales et régionales ouvrit les portes à des soulèvements populaires, à des renversements de régimes par des militaires et des nationalistes et à des coups d’État fomentés par les États-Unis. Des pays arabes coururent prêter allégeance aux États-Unis qui commencèrent à prendre la place de la Grande-Bretagne et de la France comme puissance dominante du bloc occidental. Ceci fut accompagné par l’émergence de l’Union Soviétique au niveau mondial qui, dans les années 1960, devint le second pôle dans l’équation de la Guerre froide.

Ce qui se passe aujourd’hui s’apparente au séisme qui se produisit dans les années 1950 qui se matérialisa par les soulèvements populaires, les renversements de régimes par des militaires et des nationalistes et la montée en puissance du mouvement de libération arabe. En Égypte, le roi Farouk fut renversé en 1952. Au Liban, Bichara al-Khoury puis Camille Chamoun furent contraints de démissionner en 1952 et en 1958. De 1949 à 1954, la Syrie connut une série de coups d’État militaires qui aboutirent à la chute de Chichakli en 1954 et à la formation d’un gouvernement nationaliste qui se développa jusqu’à la réalisation de l’union syro-égyptienne en 1958. Le séisme provoqua l’arabisation de l’armée jordanienne en 1956 et le refus d’entrer dans le Pacte de Bagdad de la Jordanie alors que l’Irak sortait de ce pacte après la révolution de 1958. Dans le même temps, l’occupation britannique prenait fin au Soudan.

« On ne capitule pas. Nous vaincrons ou nous mourrons. » Omar El Moukhtar, chef historique de la résistance libyenne

Cette phase de bouleversements qui débuta dans les années 1950 fut marquée par la fin de la colonisation française sur la Tunisie, le Maroc et l’Algérie et la fin de l’influence britannique sur les pays du Golfe.

Aujourd’hui, deux révolutions populaires triomphent en Tunisie et en Égypte. Ces révolutions s’accompagnent d’une importante ferveur populaire au niveau du monde arabe en général. Les masses populaires arabes recommencent à secouer la poussière. Le monde arabe vit un nouveau séisme. Cependant, il y a deux différences entre l’étape des années 1950 et l’étape actuelle.

La première se manifeste par le déséquilibre des puissances mondiales qui eut lieu dans les années 1950 en raison de la perte d’influence de la Grande-Bretagne et de la France. Ce déséquilibre fut accompagné et suivi rapidement par le transfert de la position dominante, au niveau mondial, au grand État impérialiste que sont les États-Unis et par le changement de la situation internationale avec la mise en place de deux pôles, de deux camps, au début des années 1960.

Dans les années 1960, cela aboutit au fait que les révolutions populaires, les renversements militaires et nationalistes et le mouvement de libération arabe durent faire face à de nouvelles difficultés. En guise d’introduction, il y eut la fin de l’union entre l’Égypte et la Syrie en 1961 puis l’agression de nos ennemis en juin 1967. Ce phénomène était d’ordre mondial car les attaques étaient dirigées contre l’ensemble du mouvement des pays non-alignés.

La phase actuelle débuta avec la fin de la Guerre froide et l’effondrement de l’Union Soviétique. Elle se caractérisa par l’impossibilité de mettre en place un nouvel ordre mondial unipolaire dirigé par les États-Unis. Aujourd’hui, elle se définit par la perte de l’influence américaine sur le monde et l’entrée du système capitaliste mondial dans une dangereuse crise qui secoue violemment les piliers sur lesquels il repose.

En ce moment, le monde est confronté à un important bouleversement des rapports de force qui a permis l’émergence de nouveaux pôles mondiaux et régionaux. Ce bouleversement a également permis l’ouverture de larges horizons pour le triomphe des résistances et des révolutions populaires et l’émergence d’États d’opposition. Cela a constitué un facteur favorisant, et une condition sine qua non, au déclenchement des deux révolutions, tunisienne et égyptienne, et à leur victoire ; et par la suite au déclenchement du séisme populaire arabe. 

La différence significative entre la phase des années 1950 et la phase actuelle est l’absence d’alternatives impérialistes et mondiales en remplacement des États-Unis pour faire avorter ce qu’il y a eu, et ce qu’il peut y avoir, d’alternatifs au niveau des soulèvements des peuples ou des États.

Alors qu’ils sont dans une phase de déclin, les États-Unis essaient de retrouver leur force et leur influence. Cela est extrêmement difficile et cela ressemble à la tentative désespérée d’une vieille personne qui essaie de recouvrer sa jeunesse. Que dire si son vieillissement s’accélère ?

Il n’y a aucun indicateur qui suggère une possibilité, pour les États-Unis, de stopper le déclin de leur force et de leur influence, ou le retour à leur position occupée dans un passé récent.

Cela nous permet de dire que le destin de ce qui s’est déjà réalisé, et de ce qui va se réaliser maintenant, en ce qui concerne les changements au niveau des peuples et des nations, ne sera pas du même ordre que les bouleversements survenus dans les années 1950. Dans un avenir proche, le monde n’est pas menacé par la montée en puissance d’un grand État impérialiste capable de diriger un nouveau système mondial. Un État qui serait une prison pour les peuples comme cela fut le cas dans les années 1960, 1970 et 1980 du siècle passé.

Ainsi, il est stupide de penser que ce qui se passera dans la première décennie du XXIème siècle ressemblera à ce qui s’est passé le siècle passé, dans les 1960.

La nouvelle équation mondiale que nous vivons est radicalement différente de la précédente. En effet, la principale puissance impérialiste est celle dont la situation se dégrade aujourd’hui sans que l’impérialisme n’ait la capacité de régler ce problème en trouvant une alternative, comme il le fit pour la Grande-Bretagne et la France en leur temps.

Cela ne signifie pas que les États-Unis soient définitivement sortis de l’arène de la politique internationale ou qu’ils n’essaieront pas de recouvrer leur influence. L’affrontement est toujours vif mais dans des conditions et selon des critères de force édictés en dehors des propres intérêts américains. L’histoire ne se répète pas.

Les dix prochaines années sont ouvertes sur de nouveaux horizons dans l’intérêt des peuples en général et dans celui des États émergents. Elles sont aussi ouvertes sur de nombreuses perspectives qui restent encore confuses, faites de coups d’État, de combats et de guerres.

La seconde différence se manifeste dans le déséquilibre des rapports de force au niveau mondial. Elle s’exprima durant les deux dernières décennies passées et elle contribua à l’émergence de résistances contre les ennemis. Ces résistances réalisèrent d’énormes exploits au Liban, en Palestine, en Irak et en Afghanistan, surtout lors des onze dernières années. Le déséquilibre des rapports de force au niveau mondial commença à s’approfondir pour ouvrir de larges horizons aux soulèvements et aux révolutions populaires dans la plupart des pays.

Ce déséquilibre des rapports de force, qui conduisit à un vaste réveil populaire, ne fut pas accompagné d’initiatives de la part des armées afin que se produise un changement similaire à celui des années 1950.

Dans les cas de la Tunisie et de l’Égypte, le changement est arrivé par les soulèvements – des révolutions populaires – alors que les armées avaient une position s’apparentant à une forme de neutralité. Après avoir été battues, les forces de l’ordre sortirent du champ de bataille et il fut demandé à l’armée d’y entrer. Elle se trouva confrontée à une masse populaire intenable qui s’était transformée en danger pouvant menacer l’armée d’une défaite.

Il convient de noter la différence importante entre la position des armées arabes dans les années 1950 et leur position aujourd’hui. A cette époque, on faisait confiance à l’armée en raison de sa qualité de principale force de protection de l’ordre et de l’État. Cela s’appliquait aussi bien aux armées créées par les colonisateurs qu’à celles fondées par les pays indépendants. Le rôle des forces de l’ordre était secondaire par rapport au rôle de l’armée.

Durant ces vingt dernières années, en raison de la dépendance envers les États-Unis et de l’abandon de la stratégie de guerre contre l’entité sioniste, la tendance a été à la création de forces de l’ordre toujours plus importantes qui dépassaient la puissance de l’armée. Les forces de l’ordre devinrent le pilier du système pendant que l’armée commença à perdre du poids et à se marginaliser.

« Vive la révolution arabe ! »

Lorsque le peuple vainquit les forces de l’ordre en Tunisie et en Égypte, on fit appel à l’armée qui était beaucoup plus faible que les forces de l’ordre. L’armée se retrouva démunie et elle ne sut qu’user de manœuvres contre le peuple. Cela jusqu’à ce qu’elle se trouvât contrainte de demander au Président de démissionner afin de sauver le système de l’effondrement total.

Dans les années 1950, les armées étaient jeunes. Elles étaient la principale force de frappe agissante dans les pays arabes. Aujourd’hui, elles sont marginalisées. Les États-Unis veulent qu’elles changent leur doctrine afin qu’elles se réorientent dans la lutte contre le terrorisme et qu’elles deviennent des forces de l’ordre.

Avant le déclenchement des deux révolutions, les armées arabes étaient en voie d’affaissement et de marginalisation même lorsqu’elles opposaient une certaine résistance, notamment en Égypte. Ainsi, l’armée égyptienne a essayé de combattre le plan américain visant à changer fondamentalement sa doctrine militaire. Cependant, elle dépendait des États-Unis au niveau de l’armement, de la formation, des manœuvres conjointes et des relations interpersonnelles au plus haut niveau. Malgré cela, on ne connaissait pas l’ampleur de la corruption des dirigeants politiques alors que c’était le système mis en place par le régime d’Hosni Moubarak.

A la chute d’Hosni Moubarak, l’armée devint le détenteur de l’autorité dans une conjoncture difficile où elle était coincée entre le marteau et l’enclume. Le marteau incarnait le précédent régime et la pression américaine et sioniste alors que l’enclume symbolisait la révolution.

Vu la nature des choses, il est raisonnable de penser que la transition de la direction politique du pays de l’armée vers un commandement politique générera en son sein plus d’un courant, plus d’une initiative et plus d’une ambition.

L’Égypte est maintenant au croisement de plusieurs routes, que ce soit au niveau de la politique extérieure ou au niveau intérieur ; surtout après l’abolition de la Constitution et la dissolution de l’Assemblée du peuple et du Conseil de la Choura.

Au niveau des forces intérieures, la révolution de la jeunesse et du peuple est jusqu’à maintenant victorieuse et en position de force. Cela sera confirmé en cas de succès des manifestations du vendredi 18 février, qui attireront des millions de participants, et si ces manifestations continuent semaine après semaine. De même, cette position de force sera confirmée si ceux qui veulent faire avorter ces manifestations et qui souhaitent que le peuple perde l’initiative et se retrouve « éjecter » du mouvement et de la rue, perdent leur pari.

Les conditions permettant de poursuivre la lutte pour la victoire de la révolution sont nombreuses : d’une part, le peuple avec ses forces vives et l’opinion publique arabe, islamique et mondiale ; d’autre part, la détérioration de la position des États-Unis et l’ébranlement des régimes arabes qui soutiennent cette position.

Mounir Shafiq

Traduction : Souad Khaldi

Source : Al Jazeera

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