La diplomatie impérialiste révélée au grand jour: ce que cache la chasse aux sorcières contre Julian Assange et WikiLeaks


par James Cogan pour WSWS

La conférence suivante a été donnée par James Cogan, l’organisateur national du Parti de l’Egalité socialiste (Socialist Equality Party, SEP, Australie) lors des réunions publiques les 20 et 21 décembre à Melbourne et à Sydney.

« Si l’Etat capitaliste est capable de détruire le site web et d’emprisonner ou de tuer son fondateur pour avoir dévoilé la preuve de meurtres de civils en Irak, d’atrocités massives commises à la fois en Irak et en Afghanistan ainsi que des messages jetant la lumière sur la réalité quotidienne de la diplomatie impérialiste – alors nos droits à nous tous souffriront un sérieux revers. »

La campagne qui est menée contre WikiLeaks et son rédacteur Julian Assange montre la répudiation totale des conceptions les plus fondamentales des droits démocratiques, des libertés civiques et de la liberté de la presse au sein des cercles dirigeants américains et de la classe dirigeante internationalement.

Il y a trois semaines, WikiLeaks avait commencé à publier les premiers de quelques 250.000 télégrammes diplomatiques américains qui avaient été divulgués au site par une personne sur les deux millions qui avaient accès à ces données. Un jeune soldat de 23 ans, Bradley Manning, a été accusé d’être à l’origine de ces divulgations.

Ce qui s’est ensuivi est sans précédent. WikiLeaks et Julian Assange ont immédiatement été qualifiés de criminels par le ministère américain des Affaires étrangères. Des figures influentes au sein de l’establishment politique américain sont allées plus loin, en insistant pour dire qu’Assange était un terroriste. L’ancien candidat à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle, Mike Huckabee, a appelé à son meurtre. Un ancien conseiller du premier ministre canadien a exigé l’assassinat d’Assange en suggérant que le président Obama utilise un drone pour ce faire.

Amazon a fermé ses serveurs à WikiLeaks. EveryDNS a supprimé son nom de domaine, wikileaks.org. PayPal, MasterCard et Visa ont bloqué toutes les transactions financières de WikiLeaks qui dépend exclusivement de dons pour maintenir ses opérations.

Le parquet suédois a lancé à l’encontre d’Assange lui-même un ordre d’arrestation en le plaçant sur la liste des personnes les plus recherchées par Interpol (notice rouge) au motif d’accusations hautement douteuses d’abus sexuels. Un premier juge avait décidé qu’il n’y avait pas lieu de statuer et avait rejeté les accusations. Elles n’ont été reprises qu’après qu’un autre juge a été abordé par un politicien suédois de droite dans le contexte de l’indignation politique croissante contre WikiLeaks aux Etats-Unis et ont été utilisées pour emprisonner Assange en Grande-Bretagne.

Le Sydney Morning Herald a fait état d’une série de soupçons concernant la jeune femme, Anna Ardin, qui a initié les accusations contre Assange en Suède. Le journaliste australien et spécialiste de l’espionnage, Philip Knightley, l’identifie comme quelqu’un que la CIA « considérerait comme un atout » en raison de ses liens avec l’establishment politique suédois viscéralement anticommuniste.

Des conditions de caution normalement associées à un meurtrier ou à un patron de la mafia ont été appliquées à Assange et l’on spécule fortement que les autorités américaines sont en train d’élaborer une demande d’extradition pour l’envoyer aux Etats-Unis et le juger pour crime d’espionnage. Il y a des craintes légitimes que Bradley Manning, qui est détenu en isolement carcéral dans une prison de haute sécurité, est effectivement torturé afin de lui arracher un faux témoignage selon lequel Assange aurait exercé une pression sur lui ou l’aurait payé pour qu’il divulgue le matériel à WikiLeaks.

Ce week-end, le vice-président américain, Joe Biden, a dit qu’Assange « se rapprochait davantage du terroriste de haute technologie » que d’un représentant des médias.

Des questions fondamentales de droits démocratiques et la survie même d’internet en tant que moyen d’échange libre et honnête de l’information sont en jeu. En raison de ce point de vue à lui seul, la classe ouvrière a grand intérêt à défendre WikiLeaks et Julian Assange. Si l’Etat capitaliste est capable de détruire le site web et d’emprisonner ou de tuer son fondateur pour avoir dévoilé la preuve de meurtres de civils en Irak, d’atrocités massives commises à la fois en Irak et en Afghanistan ainsi que des messages jetant la lumière sur la réalité quotidienne de la diplomatie impérialiste – alors nos droits à nous tous souffriront un sérieux revers.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites pour essayer de discréditer à la fois WikiLeaks et Assange, et je pense donc qu’il est important de souligner, sans équivoque, que WikiLeaks est indiscutablement une organisation médiatique. Elle a été établie en 2006 par un groupe de gens talentueux, disposant d’un grand sens du sacrifice et courageux, dirigé par Assange qui a vu qu’internet pouvait être utilisé comme un moyen puissant pour ce qu’on appelle des « dénonciateurs » (whistle-blowers) afin de divulguer des informations au monde en révélant au grand jour les crimes et les violations de gouvernements et d’entreprises.

Les révélations de dénonciateurs sont le quotidien du journalisme d’investigation – le moyen par lequel les secrets des pouvoirs constitués sont révélés au grand jour et soumis à l’examen public minutieux. Jadis, quitte à aller en prison, tout rédacteur ou journaliste digne de ce titre, protégerait la légitimité de publier des révélations et la confidentialité de ceux ayant dévoilé l’information.

WikiLeaks a rapidement pris de l’importance. En 2008, WikiLeaks a été récompensé par le prix des nouveaux médias du magazine Economist et, en 2009, par le prix des médias du Royaume Uni d’Amnesty International.

Les critiques furieuses du site n’ont commencé qu’en avril de cette année lorsqu’il a publié sous le titre de « meurtre collatéral » une vidéo montrant un hélicoptère américain en train de massacrer un groupe de civils en Irak dont deux journalistes employés par Reuters.

En juin, il a publié près de 77.000 documents sur la guerre en Afghanistan qui ont révélé un nombre de victimes civiles considérable et la corruption absolue du gouvernement du président Hamid Karzai mis en place par les Etats-Unis. En octobre, WikiLeaks a publié plus de 400.000 rapports militaires américains sur l’Irak y compris la preuve de 15.000 victimes civiles inconnues auparavant ; et la connaissance de la part de l’armée américaine que les forces de sécurité du gouvernement fantoche irakien torturaient et assassinaient à une échelle massive des soi-disant insurgés.

C’est la divulgation de la diplomatie américaine toutefois qui a déclenché les attaques les plus virulentes à l’encontre de WikiLeaks.

Dans différents domaines, des tentatives ont été faites pour minimiser ou même ridiculiser la publication des messages envoyés à Washington par les ambassades et les consulats américains du monde entier. Les révélations contenues dans les messages ont été rejetées comme « n’étant rien de nouveau » voire même des « ragots ».

L’humoriste Jon Stewart figure parmi les personnes les plus en vue de cette couche. Des millions de jeunes gens aux Etats-Unis et internationalement suivent son émission « The Daily Show » dans l’espoir d’obtenir un commentaire critique sur la politique américaine et les événements qui se passent dans le monde en général.

En réponse toutefois aux révélations faites par WikiLeaks Stewart n’a fait preuve que d’indifférence et d’hostilité.

Il a dit à son auditoire: « La transparence est une bonne chose, les méfaits du gouvernement doivent être détectés. Ce n’est pas parce ce que quelque chose est secret que cela doit obligatoirement signifier qu’elle est néfaste. » Il a minimisé les télégrammes diplomatiques comme étant « intéressants et pourtant moins explosifs et pas vraiment un réquisitoire brûlant. »

Stewart a poursuivi en donnant une leçon imaginaire à Julian Assange : « Je pense que vous sous-estimez à quel point les Américains sont déjà cyniques à l’égard du gouvernement. Nous avons organisé des coups au Chili, en Iran, au Guatemala, etc… Nous vendons des armes aux ennemis de nos ennemis qui d’une manière ou d’une autre deviennent ensuite à chaque fois nos ennemis en nous obligeant à nous défendre contre nos propres armes. Cela arrive souvent…. C’est beaucoup d’effort pour bien peu nous impressionner. Vous devriez vraiment vous informer sur ce que nous savons sur nous-mêmes. Donc, à moins que nous ne découvrions dans ce WikiLeaks que les Aliens d’Area 51 ont tué Kennedy, … Allez, arrêtez cette comédie. »

Que Stewart exige que WikiLeaks cesse la publication n’est évidemment pas un phénomène isolé. Ceux qui appellent au meurtre d’Assange veulent aussi que ces publications cessent. Paul Kelly du journal The Australian a affirmé hier que ses sources aux Etats-Unis, et il en compte de nombreuses, lui avaient dit que dans l’ensemble de l’establishment américain – gouvernement, médias, entreprises, et ainsi de suite – une « ligne intransigeante » presque unanime existe envers WikiLeaks.

Pourquoi? Qu’est-ce-qui fait que les messages diplomatiques qui sont mis à la disposition du monde causent autant de colère et de peur dans les cercles dirigeants américains et parmi les soi-disant libéraux et des figures anti-establishment tel Jon Stewart ?

Traitons d’abord ceux du type de Stewart: ce sont des gens qui ne sont pas contre l’impérialisme américain. Ils se sont constitués une masse de fans en s’opposant à certains des excès les plus évidents de l’impérialisme américain, telles la guerre en Irak et les violations anti-démocratiques qui y sont liés et qui avaient été commis par le gouvernement de George Bush au nom de la guerre contre le terrorisme.

Des années durant, ils ont dépeint la guerre et ses atrocités comme étant le fait d’individus dérangés existant au sein du gouvernement Bush, comme Dick Cheney et Donald Rumsfeld. Ils ont activement encouragé la conception que l’élection d’un jeune démocrate noir, Barack Obama, engendrerait de vastes changements dans la politique extérieure et intérieure américaine.

Qu’a divulgué WikiLeaks ? Il a révélé que quel que soit le parti capitaliste qui siège à la Maison Blanche et au Congrès, la politique étrangère américaine reste la même. Les Etats-Unis sont une puissance en faillite et en déclin, divisée par d’énormes inégalités sociales et des tensions de classe, et qui est confrontée à une série de rivaux dans le monde entier.

Les messages qui ont été publiés jusqu’ici révèlent la faiblesse, le désespoir, la cruauté et avant tout les mensonges, la criminalité et la belligérance qui imprègnent chaque action des représentants du capitalisme américain – dans lequel j’inclus les médias américains. WikiLeaks a permis au monde de voir comment derrière les portes closes, les diplomates américains et leurs alliés sont impliqués en permanence dans des complots contre d’autres gouvernements et préparent activement de nouvelles guerres.

Pour ne donner que quelques exemples:

Durant les premiers jours du gouvernement Obama, la secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, et le premier ministre australien de l’époque, Kevin Rudd, avaient discuté de la possibilité de recourir « à la force » contre la Chine, si elle rechignait à se plier à des accords dans la région Asie-Pacifique qui est sous dominance américaine. Une année plus tôt, en 2006, un message avait révélé que l’ancien dirigeant du Parti travailliste australien, Kim Beazley, avait dit à des responsables américains que l’Australie n’aurait « pas d’autre alternative » que de se joindre aux Etats-Unis dans une guerre avec la Chine au sujet de Taïwan.

D’autres messages ont révélé des projets de déployer plus de 100.000 troupes américaines et de l’OTAN dans les Etats baltes pour faire face à la Russie si elle empêchait une plus grande adhésion de ces derniers à l’OTAN.

Ces deux propositions pour une confrontation entre des Etats disposant de l’arme nucléaire soulignent les dangers énormes auxquels l’humanité est confrontée.

Nous savons par WikiLeaks que Clinton avait ordonné aux représentants des ambassades américaines et des Nations unies de collecter des informations, tels des numéros de cartes de crédit et même de prélever des échantillons d’ADN sur les dirigeants étrangers, dont le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon. Le seul but d’un tel exercice de collecte d’informations en étant l’utilisation pour faire chanter ces gens afin qu’ils s’alignent sur les exigences des Etats-Unis.

Nous savons qu’une guerre contre l’Iran est débattue régulièrement avec différents régimes du Moyen Orient. Nous savons que l’ambassade américaine en Géorgie connaissait les projets du gouvernement géorgien d’attaquer des séparatistes qui étaient directement soutenus par la Russie, au risque de provoquer une confrontation armée avec Moscou.

Ici, en Australie, nous en savons beaucoup plus sur les circonstances qui ont précédé le coup de main politique du 23-24 juin qui a évincé Kevin Rudd comme premier ministre au profit de Julia Gillard. Nous savons que le Parti travailliste australien (ALP) et des figures syndicales sont ce qu’on ne peut décrire que comme des agents des Etats-Unis qui informent et sont informés en permanence par l’ambassade et le service de renseignement américains. Rudd avait perdu l’attention que lui portait Washington après diverses tentatives de mener une politique étrangère plus indépendante des Etats-Unis, ce qui avait culminé le 23 juin dans l’annonce que les troupes australiennes quitteraient l’Afghanistan d’ici deux à quatre ans.

En l’espace de 24 heures, Gillard, qui dès 2008 avait été pressentie par l’ambassade des Etats-Unis pour succéder à Rudd, fut placée à la tête du gouvernement. Elle procéda immédiatement à l’alignement total de son gouvernement sur Washington en promettant de maintenir les troupes australiennes en Afghanistan durant une nouvelle décennie.

Des télégrammes ont révélé le bombardement américain secret du Yémen ; la fomentation d’une conspiration avec l’armée pakistanaise au sujet d’un éventuel coup pour renverser le gouvernement civil et diverses autres conspirations contre des gouvernements d’Amérique latine. En 2006, l’ambassade américaine en Thaïlande avait discuté avec l’armée thaïe de projets de renverser le gouvernement élu du premier ministre Thaksin.

Une fuite publiée aujourd’hui a révélé ce qu’on pourrait appeler le télégramme « Blood for Milk » (Sang contre lait). Il dévoile que l’ancien gouvernement travailliste néo zélandais d’Helen Clark avait changé sa décision de ne pas envoyer de troupes en Irak après une mise en garde que l’exportateur néo zélandais de lait, Fonterra, pourrait perdre de ce fait un contrat dans le cadre du programme de l’ONU « oil for food » (Pétrole contre nourriture).

Ceci n’est qu’une révélation parmi tant d’autres montrant à quel point les décisions gouvernementales sont prises sur la base de calculs totalement mercenaires en fonction des besoins de l’élite financière et patronale.

Un autre télégramme révèle que l’ambassade américaine en Azerbaïdjan était au courant d’une explosion en 2008 sur une plateforme pétrolière de BP dans la Mer Caspienne. Aucune action ne fut entreprise pour vérifier les normes de sécurité des installations de BP aux Etats-Unis ou ailleurs. La conséquence en fut la catastrophe dans le Golfe du Mexique qui a provoqué la mort de 11 personnes et la contamination de la région du golfe par des millions de tonnes de pétrole.

Comme l’écrivait le World Socialist Web Site dans une récente perspective : « Ceux qui veulent voir couler le sang d’Assange en qualifiant ses actions de ‘criminelles’ sont responsable des vraies crimes dont les victimes se comptent par centaines de milliers, si non par millions. » (Voir : Free Julian Assange! Hands off WikiLeaks !)

La fureur contre WikiLeaks reflète l’urgence absolue, ressentie par les élites dirigeantes et leurs représentants politiques, de la nécessité d’imposer une mainmise sur le flux des informations. Ils savent que la crise de leur système économique et leurs tentatives d’imposer son poids total sur le dos de la classe ouvrière créent les conditions d’une éruption des luttes de classe. Priver un tel mouvement d’une information libre et d’une perspective politique est considéré comme vital.

Nous devons nous attendre et nous préparer à d’autres attaques contre la circulation de l’information, ciblant notamment internet.

La classe ouvrière doit prendre la défense de WikiLeaks et de Julian Assange. Contrairement aux affirmations des Jon Stewart de ce monde, que Wikileaks et Julian Assange n’ont rien fait de significatif, ils ont, en réalité rendu un immense service. Ils ont permis à tous ceux qui se donnent la peine de regarder, d’étudier la réalité de la diplomatie impérialiste et des mensonges éhontés qui sont dits tous les jours pour justifier l’oppression de milliards de personnes.

Pour ceux qui sont prêts à engager la lutte, les révélations de WikiLeaks peuvent être le point de départ d’un développement significatif de la conscience politique et d’une orientation visant non pas uniquement à révéler les crimes impérialistes mais à construire le mouvement politique révolutionnaire de la classe ouvrière internationale qui est indispensable au renversement de l’impérialisme et de l’ordre social capitaliste qu’il maintient.

J’invite instamment tous ceux ici présents ce soir à s’engager dans la lutte en demandant à rejoindre le Parti de l’Egalité socialiste, la section australienne du Comité International de la Quatrième Internationale.

James Cogan

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Ne touchez pas à WikiLeaks !

Source : WSWS

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