« Zou Chuqu » : la Chine et le pétrole


par Stéphane Mantoux pour Alliance Géostratégique

La Chine considère son approvisionnement énergétique comme une question de sécurité nationale. Le contrôle des ressources énergétiques, de l’acheminement des matières premières, et par extension l’économie et le domaine militaire sont vus comme un terrain de rivalité avec la superpuissance américaine, en particulier. Nouvel arrivant sur le marché de l’énergie depuis quinze ans environ, la Chine ressent un sentiment de vulnérabilité renforcé par l’exclusion des compagnies chinoises de certains marchés.

« La politique énergétique chinoise parvient-elle à assurer la sécurité de l’approvisionnement ? De fait, avec la militarisation du pays et le maintien d’un régime autoritaire, cette politique redonne naissance au fantasme de la « menace chinoise » à travers le monde, et tout spécialement aux Etats-Unis. »

La question énergétique s’inscrit donc pour la Chine dans celle des relations internationales, guidée par le conflit et la création d’un rapport de forces. Cette appréhension se confirme au niveau régional dans les tensions avec le Japon. Ce postulat s’explique par le souhait d’indépendance et de non-ingérence étrangère de la part des autorités chinoises, par ailleurs conscientes de leur isolement idéologique sur la scène mondiale. Ce discours sécuritaire masque mal l’incapacité chinoise à solutionner, en fait, des problèmes intérieurs liés à l’organisation du secteur pétrolier, déficiente sur un certain nombre de points. Les dirigeants chinois craignent également qu’une rupture de leurs approvisionnements énergétiques compromettent la croissance du pays, et par contrecoup leur mainmise politique.

Depuis 1979 et l’ouverture économique de la Chine décidée par son dirigeant Deng Xiaoping, les besoins en matières premières du pays ont explosé. Ces besoins vont continuer d’augmenter de pair avec la croissance du pays, si bien que la consommation de pétrole chinoise rejoindra bientôt celle des Etats-Unis. Depuis 1980, la consommation d’énergie chinoise a augmenté en moyenne de 5 % par an. En 2006, les besoins chinois ont contribué pour 38 % à l’augmentation de la consommation mondiale de pétrole. La Chine est pourtant le cinquième producteur pétrolier mondial, mais sa production stagne depuis 1990 : les champs de l’est du pays sont en déclin, et le pays a dû importer pour la première fois du pétrole en 1993. En 2005, les Chinois ont fait venir 166 millions de tonnes de pétrole de l’extérieur sur les 327 millions de tonnes consommées (soit 8 % de la consommation mondiale). 40 % de ces importations viennent du Moyen-Orient, 21 % de l’Afrique et 20 % de la région Asie-Pacifique. Outre la dépendance de Pékin à l’égard des marchés mondiaux, il ne faut pas oublier que les routes maritimes utilisées par la Chine sont contrôlées par les Etats-Unis : or 70 % des importations chinoises passent par le détroit de Malacca, soumis à la piraterie, mais où les Américains et l’Inde sont également présents en force. Si la Chine cherche à sécuriser son approvisionnement en pétrole, elle reste largement tributaire pour sa production énergétique du charbon (les deux tiers de la consommation d’énergie), tandis que l’hydroélectricité, le gaz naturel et le nucléaire contribuent de plus en plus à cette production. Le pays doit donc faire face à l’atteinte de cette production sur l’environnement et à un gaspillage énergétique très important : ces problèmes nécessiteraient la création d’un véritable ministère de l’Energie, pour l’instant inexistant.

Une stratégie chinoise pour la sécurité énergétique ?

Pour sa sécurité énergétique, la Chine raisonne encore avec une vision stratégique : l’Etat intervient auprès des pays producteurs et sur les marchés nationaux. Certains analystes chinois pensent que les réserves mondiales de pétrole ne seront pas suffisantes pour satisfaire les besoins de la croissance asiatique et notamment de la Chine, tandis que d’autres s’inquiètent davantage du contrôle des routes maritimes permettant d’acheminer la précieuse ressource. D’où le développement considérable des forces navales chinoises à partir des années 90 (sous-marins en particulier), dans cette perspective de protection des routes d’acheminement, une orientation qui aurait perdu de sa vigueur aujourd’hui. La Chine commence à adopter des mesures internes pour limiter la consommation d’énergie, en particulier dans les villes, tout en essayant de constituer une réserve de pétrole stratégique, à l’imitation de celle des Etats-Unis, qui tarde cependant à se mettre en place (30 jours de réserve pour le moment). Le principal problème réside dans « l’insécurité institutionnelle » du secteur pétrolier chinois, fortement concurrentiel et intégré aux marchés mondiaux, mais qui n’est pas chapoté par un ministère unifié.

Sur le plan international, la Chine ne se fie pas aux marchés du pétrole, et préfère passer des accords bilatéraux avec les pays producteurs. L’objectif de diversification des sources d’approvisionnement a été atteint en dix ans : aujourd’hui la Chine s’alimente auprès de 30 pays, même si les principaux fournisseurs restent l’Arabie Saoudite, l’Iran, le sultanat d’Oman, l’Angola et la Russie. Pour contourner le problème du contrôle des voies maritimes, la Chine a lancé la construction d’oléoducs en partenariat avec la Russie et les ex-républiques soviétiques d’Asie Centrale (Kazakhstan). Les Chinois ont aussi pris le contrôle de certaines parties de groupes pétroliers et ont acquis des participations dans certains gisements. Ils se sont pourtant heurtés à des réactions de nationalisme pétrolier lors des tentatives de prise de contrôle de Slavneft en 2002 et d’Unocal en 2005. Par ailleurs, la stratégie chinoise se base sur une véritable « diplomatie pétrolière » avec les pays producteurs qui ne repose en général pas seulement sur le pétrole. Les premiers actes de cette stratégie chinoise remonte à 1992, lorsque la compagnie CNPC s’installe au Canada et au Pérou où les compagnies occidentales sont peu présentes. Sur les marchés énergétiques, la Chine est un acteur à la fois recherché et redouté.

Les compagnies chinoises actuelles sont issues d’une réorganisation du ministère de l’Industrie Pétrolière survenue en 1981-1983 : trois sociétés ont alors été formées en fonction du secteur d’activité et de la répartition géographique des gisements. La première, China National Offshore Oil Corporation (CNOOC), créée en 1982, devait développer et exploiter les gisements offshore. La deuxième a été fondée pour gérer les activités pétrolières en aval, sous le nom de Sinopec (China Petrol and Chemical Corporation). Ces deux premières compagnies se livrent à une concurrence féroce sur le marché national. Le gouvernement doit intervenir pour réguler le marché : en 1988, le ministère de l’Industrie Pétrolière est transformé lui-même en compagnie : la China National Petroleum Company (CNPC), chargée de la production onshore. En 1998, les compagnies ont été toutes les trois intégrées verticalement dans la même structure avant leur entrée en bourse en 1999, en vue de l’arrivée de la Chine à l’OMC. Comme ces compagnies gardent des fonctions administratives, leurs dirigeants exercent souvent en parallèle des fonctions politiques, même si l’Etat est majoritaire dans la participation. Une question souvent posée est de savoir si ces compagnies agissent à des fins commerciales ou dans l’intérêt national chinois. On peut noter que les financements des projets à l’étranger passent obligatoirement par les grandes banques nationales chinoises (Eximbank, Banque de Développement) tandis que toute grande dépense à l’étranger requiert l’accord des autorités. L’appui de l’Etat chinois est un atout pour ces compagnies qui cherchent à devenir des multinationales sur les marchés mondiaux. L’Etat encourage la formation de ces grands groupes industriels, qui emploient des millions de personnes et génèrent un quart de ses revenus. La plupart des analyses soulignent pourtant que le pétrole produit à l’étranger, « contrôlé à la source », n’est pas acheminé en Chine pour la plupart, mais revendu sur les marchés ; l’introduction des Chinois dans la chasse-gardée des Etats-Unis en Amérique latine est cependant vue comme une grande victoire diplomatique. Cela n’empêche pas une divergence d’intérêts entre ces compagnies et le gouvernement chinois. Certains projets ont été lancés à des fins commerciales sans l’accord de Pékin par les premières. Par ailleurs, les compagnies pétrolières chinoises sont les seules, dès les années 80, à connaître le niveau de la production et des réserves du pays : ce sont des spécialistes de Sinopec qui ont bâti le projet de réserve pétrolière stratégique pour la Chine. En revanche, la politique chinoise au Soudan a été initié par le gouvernement et développé ensuite par CNPC. Mais avec la hausse des cours pétroliers et l’internationalisation croissante des compagnies, celles-ci deviennent plus autonomes.

La politique énergétique chinoise parvient-elle à assurer la sécurité de l’approvisionnement ? De fait, avec la militarisation du pays et le maintien d’un régime autoritaire, cette politique redonne naissance au fantasme de la « menace chinoise » à travers le monde, et tout spécialement aux Etats-Unis . 20 millions de tonnes de pétrole ont été produites à l’extérieur en 2004 ; mais ce pétrole n’est pas forcément revenu en Chine, et il est devenu plutôt un bien commercial, la production extérieure étant loin de couvrir les besoins croissants du pays. La pénurie pétrolière que la Chine a connu en 2003-2004 n’est pas d’ailleurs due à une rupture de l’approvisionnement mais bien plutôt à « l’insécurité institutionnelle » évoquée plus haut. La stratégie énergétique de la Chine sert en effet bien plus les intérêts des compagnies pétrolières que ceux de l’Etat. La « diplomatie pétrolière » chinoise a engagé le pays dans des régions que Pékin connaît peu ou mal : l’Afrique, l’Amérique latine notamment. Les concessions faites aux pays producteurs dans des régions instables seraient de nature à déstabiliser l’approvisionnement pétrolier mondial. La Chine a ainsi vendu des armes conventionnelles au Soudan et à l’Iran. Elle aide également des pays à régimes fort peu démocratiques, ce qui n’est pas sans entrer en concurrence avec les efforts pour plus de transparence d’autres instances, comme l’UE. La Chine vise cependant à ne pas contrarier les intérêts américains : si elle vend des armes aux pays arabes, elle a acquis des technologies israëliennes. La Chine s’oppose ainsi à la nucléarisation de l’Iran, même si elle a rechigné à le montrer au sein de l’ONU. En revanche, elle garde la même politique en Afrique et n’a pas modifié d’un pouce sa position à l’égard du Soudan, qui reste un grand champ de développement pour l’industrie chinoise ; or la Chine serait un médiateur de premier ordre dans la crise du Darfour, qui dure depuis février 2003.

La Chine-Afrique du pétrole

Jusqu’en 1990, l’Indonésie, le sultanat d’Oman et l’Iran étaient les principaux fournisseurs de pétrole pour la Chine. Depuis, la Chine cherche à diversifier son approvisionnement en raison de l’augmentation de sa consommation et de l’épuisement des réserves indonésiennes. L’Afrique est un continent privilégié par les Chinois de par la mainmise américaine sur les réserves du Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak en 2003 (exceptées celles de l’Iran). La Chine est devenue le deuxième importateur de pétrole africain, derrière les Etats-Unis. En 2004, lors d’une visite au Gabon, Hu Jintao et Omar Bongo signent un contrat de prospection et d’exploitation du pétrole de Libreville (un million de tonnes) entre la société Total Gabon et une filiale de Sinopec, Unipec. Pékin devient ainsi le troisième acheteur de pétrole gabonais derrière les Etats-Unis et la France. Sans compter que plus de 60 % de la production forestière du Gabon est exportée en Asie, principalement vers la Chine. Celle-ci a également noué des liens très étroits avec l’Algérie. En 2002, la Sinopec a signé un contrat pour développer le gisement de Zarzaïtine au Sahara, pour 420 millions d’euros. Le gisement doit fournir entre 1,3 millions et 2,5 millions de tonnes de pétrole par an à la Chine. Une autre société chinoise, la China National Oil and Gas Exploration, doit construire une raffinerie à Adrar, dans le désert algérien. La Chine est aussi présente au Congo Brazzaville : en 2003, elle en a importé 1,5 millions de tonnes de pétrole. Le 23 février 2005, Sinopec a signé un contrat pour l’exploitation dans ce pays de deux gisements off-shore. La même société prospecte aussi en Mauritanie et au Niger. Dans ce dernier Etat, en novembre 2003, la CNPC a tenté d’évincer la société canadienne TG World Energy sur les gisements de Tenere et Bilma ; finalement un accord a été trouvé sur le partage de l’exploitation. En Tunisie, la China National Chemicals Imports and Exports (Sinochem) a racheté les gisements de la société norvégienne Atlantis. En Lybie, en juin 2002, la Chine s’est engagée à construire 528 km d’oléoducs et de gazoducs : 1,3 millions de tonnes sont importées en 2004. La Chine présente plusieurs avantages, en tant que partenaire, pour les pays africains producteurs de pétrole. Elle offre son savoir-faire, sa main-d’oeuvre et des crédits avantageux pour la construction d’infrastructures. La Chine ne présente pas pour ce faire de conditions politiques, exceptée la reconnaissance préalable de Taïwan. Certains régimes voient la Chine comme un contrepoids à l’influence américaine -en particulier ceux qui se trouvent en difficulté à l’ONU. L’exemple-type en est bien évidemment le Soudan, qui bénéficie du soutien chinois sur la question du Darfour, mais aussi de livraisons d’armes (appareils de combat J-7, le MiG-21 chinois, en 1996, et l’avion de transport Y-8, version chinoise de l’Antonov An-26). La Chine a construit pour Khartoum trois usines de fabrication d’armes légères.

En Afrique, et bien que la Chine se présente comme un pays du Sud, il n’en reste pas moins que les échanges sont déséquilibrés : Pékin importe des matières premières (pétrole pour les deux tiers) et exporte des produits manufacturés. 85 % des importations chinoises proviennent de cinq pays producteurs de pétrole : l’Angola, la Guinée Equatoriale, le Nigéria, la République Démocratique du Congo et le Soudan. Seuls l’Algérie et le Maroc entretiennent un commerce plus substantiel avec la Chine. L’attention du monde se porte sur les démarches des entreprises nationales pétrolières chinoises depuis 2003, en particulier, dans un but supposé de construction de bases pétrolières chinoises à l’étranger. L’action des compagnies pétrolières se double d’un soutien des banques de développement de Pékin, de crédits commerciaux accordés par le gouvernement, de programmes d’aides et d’investissements. En Angola, qui est en train de supplanter l’Arabie Saoudite comme premier fournisseur pétrolier, la Chine s’est implantée en 2004 par la concession de prêts destinés à la construction de routes, d’hôpitaux, de ponts, de réseaux de fibres optiques. Au Nigéria, les activités de Sinopec et CNPC sont limitées par l’insécurité dans le pays et par le coût élevé du pétrole nigérian, et ce malgré des promesses d’investissements à hauteur de 4 milliards de dollars. Le champ d’Akpo, géré par Total, détenu à 45 % par CNOOC, produit 225 000 barils/jour en 2008. Pourtant, les Chinois n’exploitent que 2 % des réserves africaines dans des secteurs délaissés par les compagnies occidentales. Le seul véritable succès chinois en Afrique est le Soudan. Sur les 267 000 barils/jour produits en 2006, 81 % venaient du Soudan. La Chine exploite mais contribue aussi largement à l’industrie pétrolière soudanaise : la CNPC détient 40 % du capital de la Greater Nile Petroleum Operationnal Company (GNPOC), et les Chinois ont bâti une raffinerie et un oléoduc de 1500 km (du sud du pays jusqu’au terminal de Marsa al-Baishir, près de Port-Soudan). Mais sur le plan international, la relation privilégiée avec le président al-Bashir nuit gravement à l’image de marque de Pékin. L’image de la Chine en Afrique peut à terme devenir un problème pour ces investissements. Certains Africains estiment que l’influence chinoise apporte des avantages qui n’étaient pas présents avec les compagnies occidentales, mais d’autres soulignent que ces investissements n’entraînent pas de retombées sur place, et qu’ils portent atteinte à l’environnement. De ce point de vue, les achats de la Chine restent concentrés dans les matières premières, ce qui n’est pas le cas de l’Inde, par exemple. Les Etats africains ne sont pas en mesure de faire face à la concurrence textile de la Chine ; celle-ci n’emploie d’ailleurs pas beaucoup d’Africains, utilisant une main d’oeuvre chinoise ; les différences culturelles créent parfois certaines tensions, comme en Algérie.

La Chine au Soudan : une vraie fausse réussite ?

A l’étranger, deux tactiques permettent aux grandes compagnies pétrolières chinoises d’accéder aux ressources pétrolières : l’association avec d’autres partenaires pour effectuer des exploitations communes dans le cadre d’un consortium (Soudan) ou l’acquisition de compagnies étrangères (Kazakhstan). De ce point de vue, l’Afrique offre plusieurs avantages : aucune compagnie nationale n’a le monopole de l’exploitation et en outre, de nombreux pétroles africains sont bien adaptés aux raffineries chinoises. Les Chinois ont cependant commencé simplement par importer du pétrole africain (Angola) dans leur stratégie de diversification de l’approvisionnement, et ce dès 1992. Le Soudan devient alors l’une des plus grandes opérations chinoises à l’étranger, et il est considéré comme une réussite exemplaire dans ce domaine. Le potentiel pétrolier inexploité est prometteur, l’industrie pétrolière locale est à construire, le produit est de qualité pour les raffineries chinoises, la concurrence est inexistante et la position géographique du pays en Afrique facilite les exportations par la façade maritime. C’est la compagnie CNPC qui va s’implanter massivement dans le pays. 50 % de sa production réalisée à l’étranger vient du Soudan.

Cependant, la part de la Chine dans les importations pétrolières depuis le Soudan décline depuis 2003, le Japon étant devenu premier importateur dans ce domaine depuis 2006. Cela dépend aussi du type de pétrole produit, le Nile Blend étant particulièrement recherché par les Chinois en raison de sa similitude avec celui exploité dans le golfe de Bohai par l’industrie nationale. Une bonne partie du pétrole produit par les Chinois au Soudan est en fait revendu sur les marchés internationaux : en 1999, 3,1 millions de tonnes de Nile Blend sont produites au Soudan, majoritairement dans les gisements contrôlés par la CNPC, mais seulement 266 100 tonnes sont exportées en Chine. Or le cours du baril à ce moment-là est de 9 dollars, alors que le coût de production se monte vers les 14 dollars, ce qui veut même dire que le pétrole produit et raffiné a été vendu sur le marché local. En 2006, la production des compagnies pétrolières chinoises à l’étranger représente 15 % des importations de Pékin, ce qui est loin de garantir la sécurité énergétique. L’entrée de la CNPC sur la scène soudanaise se fait par ailleurs à un moment où le gouvernement de Khartoum s’oppose au Mouvement de libération des peuples du Soudan. Le gouvernement soudanais s’assure le concours de factions dissidentes pour sécuriser les zones des gisements, n’hésitant pas à recourir aux déplacements forcés de populations. Des ONG et d’autres sources font état d’ouvriers chinois armés protégeant les installations, sans que ces déclarations aient pu être confirmées ; en revanche, les Chinois font appel à des compagnies privées de sécurité. Cela n’a pas empêché la CNPC d’être victime d’attaques : en mai 1999, l’Armée populaire de Libération du Soudan prend 23 ouvriers en otage. Depuis janvier 2005, c’est la guerre au Darfour qui a pris le relais : les rebelles ont menacé de s’en prendre aux installations chinoises. En décembre 2007, le Mouvement pour la Justice et l’Egalité a attaqué une installation pétrolière gérée par une filiale de la CNPC dans le gisement de Rahaw (Sud-Kordofan). De plus, la CNPC se voit concurrencée depuis quelques années au Soudan par sa rivale chinoise Sinopec. La concurrence entre les deux compagnies profite en définitive au gouvernement soudanais et à certaines compagnies étrangères comme Petronas, qui a pu décrocher des contrats en profitant de la division de ses adversaires. L’opacité de la CNPC sur les opérations menées dans le recrutement de personnel, la protection de l’environnement conduit à la diffusion de rumeurs parfois non fondées.

L’implantation discrète de la Chine en Birmanie

La Birmanie, devenue Myanmar depuis 1989, a en commun plus de 2000 km de frontières avec la Chine. La présence chinoise est très forte dans le nord du pays, à Mandalay, et dans l’Etat shan. L’immigration chinoise est ancienne, mais l’implantation économique davantage récente, et elle se renforce, en particulier dans le domaine des hydrocarbures. Les réserves de pétrole estimées de la Birmanie se montent à 3,2 milliards de barils, sans parler de celles de gaz : 2 480 milliards de mètres cubes. Le gisement offshore Shwe (or en birman) Gas, au large des côtes arakanaises, a été découvert en décembre 2003. L’extraction a lieu à 30 km de Sittwe, la capitale de l’Etat d’Arakan. L’exploitation des blocs A-1 et A-3 est réalisée par un consortium dans lequel on trouve des compagnies sud-coréennes et indiennes. Or, au printemps 2005, les Chinois négocient un accord avec les Birmans sur des livraisons de gaz à partir du bloc A-1. En janvier 2007, la CNPC signe un accord avec le ministère birman de l’Energie sur des projets d’exploration de trois blocs en eau profonde, sur 10 000 km² (pétrole et gaz) au large des côtes occidentales du Myanmar. Un projet d’oléoduc pour acheminer le pétrole importé du Moyen-Orient et de l’Afrique par les Chinois est évoqué, entre le port birman de Sittwe et Kunming, en Chine, capitale du Yunnan, puisque jusqu’à Chongqing, hub industriel, avec une capacité de 400 000 barils/jour ; la CNPC vient de lancer récemment la construction de cet oléoduc, long de 2300 km, qui permettra d’acheminer 22 millions de tonnes de pétrole en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique. La CNPC projette aussi de construire un gazoduc entre l’île de Ramree et Kunming (1400 km), pour 170 milliards de mètres cubes de gaz naturel sur 30 ans. Ces deux tubes doivent, à nouveau, diminuer la dépendance des Chinois à l’égard des voies d’approvisionnement maritimes. L’accord sur l’achat et le transport du gaz produit sur les blocs A-1 et A-3 a été signé en janvier 2008, les Chinois offrant un prix inférieux à celui des Indiens. La Chine consolide ainsi sa présence sur le territoire birman ; le Yunnan, province méridionale de la Chine enclavée, en bénéficie largement. Les Chinois disposent également d’une station d’interception électronique aux îles Coco ; l’implantation birmane permet à Pékin d’être présente dans cette région (stratégie dite « du collier de perles ») et de contrôler l’océan Indien, vital pour l’acheminement des matières premières stratégiques (pétrole, gaz, etc).

Le pétrole, un nouvel enjeu des relations sino-japonaises

Le Japon s’inquiète des ambitions de la Chine en matière de sécurité énergétique car les choix sont quasiment les mêmes entre les deux pays : diversification des sources d’approvisionnement notamment. La question pétrolière se greffe par ailleurs sur une situation déjà tendue par des litiges frontaliers ou liés à l’histoire récente des deux puissances. Tokyo refuse des partenariats communs avec la Chine de peur que celle-ci ne prenne le contrôle des opérations et renforce ainsi sa puissance. Les deux pays s’affrontent aussi sur un petit gisement off-shore en mer de Chine septentrionale. Les deux nations sont concurrentes, par exemple, sur le marché russe : un pipeline doit être construit depuis Angarsk en Sibérie jusqu’à la côte pacifique. CNPC avait signé un accord avec Ioukos en 2003, mais Moscou et Transneft avait choisi l’offre japonaise, rivalité qui n’est sans doute pas étrangère aux difficultés connues par la première compagnie russe ensuite. Moscou cherche aussi à contrôler la puissance chinoise émergente. Le Japon s’inquiète aussi des tentatives de pénétration chinoises sur le marché gazier de l’île de Sakhaline. On voit donc se dessiner une alliance entre le Japon et la Russie, même si le contentieux des îles Kouriles entre les deux Etats n’est toujours pas réglé : cette association profite à la Russie qui cherche à réintégrer l’Extrême-Orient russe dans la sphère régionale, face à la Chine en particulier.

Le 27 septembre 2010, Dimitri Medvedev a inauguré los de sa visite à Pékin l’oléoduc reliant la Sibérie orientale à la Chine. Le tronçon ente Skovorodino et Daqing, dans le nord-est de la Chine, a été achevé entre 2008 et 2010 (1013 km). L’oléoduc fournira 15 millions de tonnes de pétrole à partir du 1er janvier 2011, et ce jusqu’en 2030, pour 25 milliards de dollars.

Stéphane Mantoux, Historicoblog

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La superpuissance de l’énergie du XXIe siècle

Le Grand Échiquier d’Asie Centrale

Bibliographie :

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Principal mouvement rebelle du Sud-Soudan, qui s’est opposé au gouvernement de Khartoum dans une longue guerre entre 1983 et 2005.

Un des principaux mouvements rebelles du Darfour, d’inspiration islamiste, et probablement lié à un important personnage de la scène politique soudanaise, Hassan al-Turabi.

Camille KEROUAC, « La Chine en Birmanie. Course aux hydrocarbures », in Outre-Mer n°21, 2007, p.267-272.

« Elections en Birmanie, un tournant démocratique ? », in Carto n°3, éditions Areion, décembre 2010-janvier 2011, p.46-47.

Valérie NIQUET, « La géopolitique de l’Extrême-Orient : un nouvel enjeu des relations sino-japonaises ? », in Politique Etrangère n°54, 2005, p.867-879.

« Première connexion pétrolière sino-russe », in Carto n°3, éditions Areion, décembre 2010-janvier 2011, p.45

Source : Alliance Géostratégique

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