Contentieux israélo-palestinien : « Pour la pleine égalité entre Palestiniens natifs et d’adoption »


L’entretien de Geopolintel avec Israël Adam Shamir a été réalisé afin de laisser libre l’expression de chacun sur le conflit Israélo-Palestinien. Même si nous ne partageons pas l’intégralité de cette réflexion, elle a le mérite d’être et de nous forcer à imaginer qu’un jour cette guerre finira.

Concernant la formidable percée médiatique de l’affaire Wikileaks évoquée en fin d’entretien et la « source d’informations » qu’elle est supposée être, nous vous renvoyons à notre dossier « Les Sept Sacrifiés du Mensonge » avec cette phrase mythique sur la désinformation :« La stratégie militaire doit désormais être pensée en fonction de la couverture télévisuelle [car] si l’opinion publique est avec vous, rien ne peut vous résister ; sans elle, le pouvoir est impuissant. » M. Michael K. Deaver, spécialiste de la guerre psychologique.

« Avant l’Intifada, la jeunesse juive portait le keffieh, utilisait des quantités de termes arabes ; l’osmose se faisait au quotidien, les Palestiniens avaient du travail dans tous les domaines : en particulier le bâtiment et les travaux durs, qui leur rapportaient ce qu’ils estimaient être des gains honnêtes. Pas de checkpoints, un adolescent palestinien pouvait aller se baigner dans la Méditerranée, travailler à Tel Aviv, faire la cour à une adolescente juive. Et un jeune homme juif pouvait aller se promener dans les villages palestiniens comme je le faisais. »

Réflexions autour de la solution d’un seul État pour deux peuples, avec Israël Adam Shamir*

GeopolintelIsraël Shamir, la France découvre une nouvelle facette de votre œuvre, avec la publication de votre ouvrage « Le Pin et l’Oliver » aux Éditions belges Oser Dire. On connaissait surtout de vous « L’Autre Visage d’Israël », livre qui avait provoqué la grande colère des bien-pensants qui avaient tenté d’en interdire la diffusion, mais en vain ! Le Pin et l’Olivier est une histoire de la Palestine, des origines à nos jours, rédigée à la façon des guides de voyage de jadis, à partir de vos explorations personnelles des paysages, des ruines, du choc entre l’emprise traditionnelle de l’olivier, généreux, millénaire et raffiné, et de son remplacement brutal par les plantations de pins, sommaire, emblème d’immigrants totalement étrangers au monde méditerranéen, venus de Pologne ou de Russie. Quand vous avez publié ce livre dans son édition originale russe, en 1987, vingt ans après les annexions de 1967, croyiez-vous alors que les juifs seraient capables de se « palestiniser » ? Quelles étaient précisément vos raisons d’espérer ? N’était-ce pas déjà trop tard ou, en vérité, tout à fait illusoire ?

Israël Adam Shamir – C’est en 1986 que j’ai fini d’écrire Le Pin et l’Olivier. C’était avant l’Intifada, une époque encore relativement agréable, le moment culminant de l’intégration. La jeunesse juive portait le keffieh, utilisait des quantités de termes arabes ; l’osmose se faisait au quotidien, les Palestiniens avaient du travail dans tous les domaines : en particulier le bâtiment et les travaux durs, qui leur rapportaient ce qu’ils estimaient être des gains honnêtes. Pas de checkpoints, un adolescent palestinien pouvait aller se baigner dans la Méditerranée, travailler à Tel Aviv, faire la cour à une adolescente juive. Et un jeune homme juif pouvait aller se promener dans les villages palestiniens comme je le faisais. Avant l’Intifada, les choses pouvaient évoluer dans le sens de l’intégration. On n’en était pas encore au schéma abrupt « les Juifs au sommet, les Arabes tout en bas ». Certes les fils d’Ashkénazes nés sur place, les Sabras, étaient en haut de la pyramide, mais les Palestiniens qui avaient de la terre et de l’instruction pouvaient se retrouver au-dessus des Juifs orientaux et au-dessus ou au même niveau que les nouveaux immigrants (russes, américains, etc). Si bien que la solution était non seulement possible, mais probable ! Quand je parle avec des Palestiniens maintenant, ils sont tous d’accord pour dire que l’étape précédant l’Intifada était ce qu’ils avaient connu de mieux. Pourquoi l’Intifada a-t-elle éclaté ? La machine législative israélienne (conduite par la Cour Suprême actuelle) a inventé un méchant truc : ils ont prétendu que toute la terre non-privatisée de Palestine (et c’était la part du lion car la privatisation des terres était loin d’être achevée) appartenait à l’État juif et pouvait être attribuée aux Juifs. C’était le signal de la rafle des terres, et c’est ce qui a conduit à l’explosion. Quant à mon livre Le Pin et l’Olivier, il vient de reparaître en Russie, avec un succès certain. Pour cette nouvelle édition, j’ai vérifié des centaines de références et corrigé de nombreuses erreurs… J’espère qu’une prochaine réédition française pourra tenir compte de tous ces nouveaux apports.

GPLEn 2000, quand l’Intifada a recommencé, tous les militants pro-palestiniens interprétaient à tort votre projet d’un seul Etat comme un seul État sous direction uniquement palestinienne. À ce moment là, dans quelle mesure cela semblait-il possible ou simplement réaliste ?

Israël Adam Shamir – Il ne s’agissait pas exactement pour moi d’envisager un gouvernement par les Palestiniens : je suis pour une certaine direction palestinienne, oui, pour certains avantages pour les Palestiniens de souche, oui ; pais pas pour créer un État où je me retrouverais moi-même limité dans mes droits. Je ne suis pas masochiste à ce point, mais je crois à l’Égalité. Un État pour tous, c’est l’idée de l’égalité, que les Juifs en Palestine soient les égaux des Palestiniens en droit, exactement comme les Juifs en France sont les égaux des fils de la Gaule. Et cette solution n’était pas seulement possible, elle était réaliste, et elle le reste. Le problème, c’est que les juifs ne s’orientent pas vers le compromis. Au contraire ils veulent doubler la mise dans l’espoir de gagner sur toute la ligne. La force, et toujours plus de force, voilà leur mode opératoire. Ils ont cru qu’ils pourraient ne pas céder d’un pouce. Et ils ont installé des checkpoints, puis le mur, et la solution, raisonnable, d’un seul État pour deux peuples, s’est éloignée.

GPLAu cours de ces dix dernières années, vous avez fait un travail considérable pour délégitimer la domination israélienne en Palestine historique : aujourd’hui quel est à ce propos votre bilan ?

Israël Adam Shamir – Franchement, il y a une grande évolution : il y a dix ans, l’idée d’un « seul État » était virtuellement passée à la trappe, maintenant elle est à nouveau sur le devant de la scène. L’histoire de la Palestine n’a pas été oubliée, elle n’a pas été condamnée à l’oubli. Les gens ont appris à ne plus avoir peur de la colère juive. Le mouvement pro-palestinien et le mouvement pour la paix juifs ont commencé à se libérer de l’emprise des militants juifs nationalistes, notamment grâce aux Anglais Gilad Atzmon et Jeff Blankfort, aux Français Maria Poumier et Marcel Charbonnier, à l’italien Claudio Moffa, aux Américains Walt et Mearsheimer, à James Petras et à d’autres hommes et femmes qui ont rejeté l’idée d’une suprématie juive sur la Terre de Palestine et qui se sont exprimés ouvertement sur le « Lobby », sur le pouvoir d’influence juif soft. Il y a encore beaucoup de travail à faire, mais déjà tellement de gens ont maintenant repris le flambeau !

GPLVous avez apporté une image de jeunesse renouvelée au christianisme par votre conversion à l’Orthodoxie. À votre avis les chrétiens qui vous connaissent au Proche-Orient et ailleurs ont-ils bien compris ou bien interprété votre geste ?

Israël Adam Shamir – Là je n’en suis pas si sûr. Au Proche-Orient, les chrétiens constituent des communautés ethno-religieuses, exactement comme les juifs ; ils sont nés au sein de communautés définies par leur croyance. Pour eux, c’est à peu près comme une couleur de peau. Ils m’ont d’ailleurs très bien traité, et je n’ai aucun reproche à leur faire. En Occident, l’Église catholique est en train d’essayer de faire une place aux juifs, et mon message était trop fort pour eux ; ce qui ne m’empêche pas de maintenir de bonnes relations avec celle-ci. Pour ce qui est de l’Église russe, j’apprécie énormément son culte. Il y a des problèmes, parce que le monde n’est pas habitué à un discours orienté religieusement. Il y a beaucoup de gens qui cliquent sur la touche « supprimer » dès qu’ils voient une référence au divin.

GPLEn 2010, vous semblez résigné à faire avancer ce projet d’un seul État, mais sous direction israélienne, dans l’idée que la minorité palestinienne sera capable de faire abolir progressivement toutes les lois discriminatoires et ségrégationnistes et en outre, d’obtenir des dédommagements matériels pour les expulsions et les confiscations des biens des « absents » ?

Israël Adam Shamir – C’est possible ; cette solution serait acceptable pour la majorité des Palestiniens qui habitent en Palestine, à condition seulement que cela ne tarde pas trop. Je suis sûr que parmi la diaspora palestinienne il y a des gens qui rejetteraient toute solution, absolument toute solution, et c’est classique dans toutes les diasporas, qu’il s’agisse des Juifs, des Arméniens, des Irlandais… Tous ceux-là ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre la nécessité du compromis. Mais je ne suis pas sûr que les élites israéliennes accepteraient de s’orienter dans ce sens, ou d’ailleurs dans aucun autre sens. Pour ma part, je soutiendrais toute décision qui refera l’unité entre les natifs et la terre.

GPLQu’en est-il de la menace nucléaire israélienne ? Comment la neutraliser ?

Israël Adam Shamir – Elle pourrait être neutralisée sur le champ en même temps que toutes les autres menaces israéliennes, en même temps que l’apartheid. Mais je crois qu’on perd son temps à parler de désarmement nucléaire dans la situation actuelle. C’est pourquoi il y a une autre solution, qui est celle de l’armement nucléaire de l’Iran. Cela créera un « MAD »**, un contexte potentiel de destruction mutuellement assurée, ce qui neutralisera de facto la menace nucléaire israélienne.

GPLVous souhaitez par ailleurs une sorte de résurrection de l’empire ottoman dans lequel un nouvel État israélo-palestinien s’intègrerait naturellement. Quels sont les paramètres géopolitiques qui vous amènent à penser que cela puisse être réalisable à court ou moyen terme ?

Israël Adam Shamir – Nous entrons dans une époque de grands chambardements ; la zone que j’appelle “le grand espace post-byzantin” est à la recherche d’une redéfinition géographique. Cet espace inclut la Russie, les Balkans, le Moyen Orient, la Turquie. Il est en train de se libérer de l’ascendant occidental européen et américain. La Palestine aussi fait partie de la Région ; or avec l’achèvement de la décolonisation, le projet sioniste arrivera à sa date d’expiration.

GPLMisez-vous toujours autant sur le facteur spirituel, sur la conversion des juifs israéliens à la loyauté envers la terre de Palestine plutôt que sur la logique du sang, avec la mythologie de la supériorité ethnique, du peuple élu au-dessus de toutes les lois internationales et de facto s’arrogeant tous les droits ?

Israël Adam Shamir – Oui, sans restriction. Quand un mythe meurt, il est bon qu’un autre mythe prenne sa place. Le mythe du sang disparaîtra, le mythe de la terre mère commune le remplacera.

GPLVous vous identifiez à l’immigration russe en Israël. Pourquoi celle-ci ne vous soutient-elle pas mieux, pourquoi se laisse t-elle représenter par un fanatique comme l’actuel ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman ?

Israël Adam Shamir – En fait les Israéliens russes, ou encore les Russes israéliens, m’aiment plutôt bien. Après tout, j’ai vécu parmi eux pendant tant d’années. Ils se souviennent toujours de moi chaque fois qu’ils parlent de la Terre Sainte réelle, de ses villages. Encore aujourd’hui, tout en écrivant ici, je découvre sur Google que certaines communautés russo-israéliennes sur Internet reprennent des pages entières de mon livre Le Pin et l’Olivier et le qualifient de « suprême », de « divin », que sais-je encore ? Pour ce qui est de Lieberman, il est très riche et bénéficie d’un énorme soutien financier, alors que je n’en ai aucun ; quand mes adversaires m’ont qualifié d’« antisémite », beaucoup de mes amis de jadis ont pris la tangente. Mais pour moi, comme dit votre chanteuse nationale, Édith Piaf, « Non, rien de rien, non je ne regrette rien… » !

GPLOn comprend que Lieberman, le va-t-en-guerre qui à grands cris pousse à une offensive contre l’Iran, soit bien soutenu, et sans doute de façon très diversifiée. En 2008, dans votre recueil d’articles « La Bataille du Discours », vous montriez comment aux États-Unis le lobby pro-israélien se montrait capable de rallier à la fois les gauches et les droites occidentales autour d’opérations de propagande, de préparation psychologique aux guerres d’agression… Celles que nous connaissons et celles éventuellement à venir. Aujourd’hui, de quelle campagne de propagande allez-vous démonter les mécanismes ? Sur quel nouveau champ de bataille comptez-vous vous engager ?

Israël Adam Shamir – Actuellement j’essaie d’exploiter à fond les documents de Wikileaks, pour parvenir à nos objectifs. Ils révèlent tant de choses sur les projets des États-Unis et d’Israël ! Je pense que c’est là dessus qu’il faut foncer, en ce moment ! On découvre que le pouvoir des É-U a atteint un sommet dans les années 1990 et qu’il commence à décliner. Les « mégafuites » de Wikileaks sont à ce titre, plutôt qu’une cause, un symptôme de ce déclin. Avec un peu de chance, les hommes de bonne volonté du monde entier pourront à présent travailler main dans la main pour désarmer la machinerie de la domination étrangère. Les Américains sont ceux qui ont le moins profité des menées violentes et invasives de la politique de globalisation. Des personnages héroïques comme Julian Assange nous conduisent vers une prise de contrôle authentiquement locale, et nous éloignent ainsi des conjurations oligarchiques style Matrix.

Moscou-Londres, 30 novembre 2010

Notes

* Israël Shamir est un écrivain, traducteur et journaliste russo-israélien, né à Novossibirsk en 1951 ; petit-fils d’un professeur de mathématiques, il est le descendant d’un rabbin de Tibériade. À partir de 1980, Israël Shamir écrit pour deux quotidiens israéliens : Haaretz et Al Hamishmaret et devient le porte-parole du Parti socialiste israélien (Mapam) à la Knesset. Il est également le traducteur en russe de l’œuvre de S.Y. Agnon seul écrivain hébreu a avoir été lauréat du Prix Nobel de littérature. Son œuvre la plus populaire, Le Pin et l’Olivier, retrace l’histoire de la Palestine/Israël, elle a été publiée en russe en 1988. Depuis la deuxième Intifada, Israël Shamir s’est consacré au journalisme sur internet via son site multilingue http://www.israelshamir.net/

** Destruction mutuelle assurée – L’acronyme Mad signifie « fou » en langue anglaise

Traduction : Maria Poumier

Source : Geopolintel

Publicités

2 réponses à “Contentieux israélo-palestinien : « Pour la pleine égalité entre Palestiniens natifs et d’adoption »

  1. Pingback: Israël organise la résistance anti-islam avec l’extrême-droite européenne! | Le souffle divin·

  2. Il est, hélas, inimaginable que des fanatiques sionistes racistes cohabitent, minoritaires, avec « les terroristes islamistes arabes qui ne comprennent que la force et ne valent pas plus que des animaux comme tous les goyim » .

    Donc ça suppose que beaucoup seulement citoyens de cette entité pseudo-étatique et nationaux d’un vrai état, aient pris d’eux-mêmes l’avion avec leur éventuelle fortune.

    « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre »

Les commentaires sont fermés.