Islam : un Coran, mille et un courants


par Slimane Zeghidour pour Deus Ex Machina

Cette année encore, le hadj, le pèlerinage de La Mecque, a offert un saisissant spectacle d’unité de l’Islam. Trois millions de croyants, accourus de tous les horizons, de blanc vêtus, priant d’une seule voix, comme un seul homme, dans la même langue liturgique, l’arabe, idiome du Coran, d’Adam et d’Eve, des anges du Paradis… Autant d' »Invités d’Allah« , issus des 192 Etats membres de l’ONU, y compris l’Islande et Israël, l’Etat juif ayant du sceller, à cette fin, un accord spécial avec le très rigoriste royaume d’Arabie saoudite.

« Une fois les lampions du hadj éteints, chacun reprend le chemin de son univers profane, du pays natal, du quotidien ordinaire. Et chacun de constater que si Allah est Unique, l'Islam est multiple. »

Pour autant, l’impressionnante communion des croyants, au berceau même de l’Islam, ne rime pas forcément avec unité des musulmans, loin s’en faut. Une fois les lampions du hadj éteints, chacun reprend le chemin de son univers profane, du pays natal, du quotidien ordinaire. Et chacun de constater que si Allah est Unique, l’Islam est multiple. Et que si le Dar El-Islam -la « Maison de l’Islam« – respire au rythme de la Parole de Dieu il n’en est pas moins une Babel linguistique, une bigarrure ethnique, une mosaïque géographique, un patchwork politique, un kaléidoscope doctrinal…

Le mot « Islam » dérive de la racine sémitique « slm » et signifie à la fois « paix » et« prospérité ». Cette racine se retrouve, bien avant le Coran, dans le vocable de Salem , le dieu cananéen qui donnera son nom à Ur-Salem, la Ville de Salem : Jéru-salem. De « slm » découlent également des noms comme Salomon, Salomé, Salmanassar, le roi d’Assyrie, ainsi que chalom (salut de « paix » en hébreu et en araméen) et son équivalent arabe « salam ». Pour le croyant, « Islam » évoque l’« abandon » confiant de soi en Dieu et non point la soumission aveugle. Son éthique fondamentale se résume, selon la Sunna, à « adorer Dieu, sans rien Lui associer, observer la prière canonique, verser l’aumône obligatoire, jeûner durant le mois de Ramadan, offrir à manger à l’affamé et le salut de paix,au voisin comme à l’inconnu ».

Aujourd’hui, le mot Islam désigne à la fois la religion (l’équivalent de christianisme) et la civilisation (l’équivalent de chrétienté). Mais le croyant préfère utiliser, pour désigner l’univers islamique, soit le terme d’Oumma (la « Matrie », la communauté des croyants), soit l’expression Dar el-Islam (la Maison de l’Islam). Cette demeure de l’esprit s’étend de l’Indonésie au Maroc et du Cercle polaire au tropique du Cancer. Elle englobe 57 Etats – dont un américain (le Surinam) et un européen (l’Albanie) – aux régimes politiques extrêmement divers, allant de l’émirat médiéval à la république constitutionnelle, en passant par tout un éventail d’autres régimes : ultra-conservateurs, islamo-chrétiens, modernistes, laïques, sinon carrément laïcistes comme l’Albanie.

Ces Etats se divisent en alliés et adversaires des Etats-Unis, en ultra-libéraux et socialistes, en riches et pauvres… Un exemple entre mille du caractère hétéroclite de l’Islam mondial : si feu le pape Jean Paul II n’a pas hésité à s’opposer à l’invasion de l’Irak au printemps 2003, plus d’un grand ouléma y a vu une salutaire équipée contre « un tyran, ennemi de Dieu« .

De plus, un bon quart des disciples de Mahomet – fait peu connu et pourtant fort instructif – vit dans des Etats non-musulmans : catholiques (France, Belgique, Italie, Espagne, Philippines), protestants (Royaume-Uni, Etats-Unis), chrétiens orthodoxes (Russie, Grèce, Serbie, Macédoine), juif (Israël), hindouistes (Inde, Sri-Lanka), bouddhistes (Népal, Mongolie), confucéen (Chine)… Au total, les croyants – turcs, kurdes, persans, arabes, malais, berbères, slaves, chinois, africains – se répartissent sur un vaste territoire, de la jungle javanaise au désert saharien, des montagnes himalayennes aux steppes de Haute Asie.

Diversité des visages et des paysages qui a pour corollaire une diversité tout aussi bariolée sur le plan doctrinal. Ainsi que l’avait prédit le Prophète lui-même, l’Islam devait se diviser en 73 obédiences, courants, chapelles, confréries, sectes : sunnites, chiites, kharidjites, ismaéliens, wahhabites, zaïdites, alaouites, ahmadis, alévites, ibadites, bohras, qadianis, bektachis, druzes… Un croyant sur dix est chiite et la majorité sunnite, pourtant réputée « orthodoxe », se décline en quatre grandes écoles juridico-théologiques (chaféite, hanbalite, hanafite, malékite) qui dominent, chacune, un pan du Dar el-Islam. De fait, l’Oumma est aussi bigarrée que la chrétienté. Mais elle n’a jamais eu d’autorité centrale unique. D’où la difficulté, voire l’impossibilité, de dégager un consensus sur de nombreux points de la foi, du dogme ou de la politique.

Si l’Islam n’a ni pape ni Vatican, il admet en revanche plusieurs pôles intellectuels. Le monde chiite, confiné à l’Iran pour l’essentiel, dispose bien d’un véritable clergé coiffé par un ayatollah, le « grade » le plus élevé de la hiérarchie religieuse tandis que le sunnite n’obéit à aucune structure hiérarchique. Cependant, l’université théologique d’El-Azhar, au Caire, fait fonction de référent pour les oulémas « orthodoxes » du monde entier. Il n’empêche,ce Vatican-Sorbonne du sunnisme n’en reste pas moins une institution d’Etat, dont le recteur est nommé par le chef de l’Etat égyptien. A Téhéran, au Caire et ailleurs, la religion demeure encore trop liée au pouvoir politique, quand elle ne le conteste pas.

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6 réponses à “Islam : un Coran, mille et un courants

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  2. Une question, pourquoi cette fâcheuse habitude à nommer le Prophète de l’Islam « Mahomet »? Il y a tout de même une grande différence avec Muhammad, qui est sa véritable translittération.

    Cela dit, c’est un bon article, mais malheureusement un peu court et laissant quelques questions historiques importantes de côté expliquant en partie cette division, dont les raison penchent plus du côté des « mu’amalat » (affaires sociales (impliquant des questions nouvelles)) que des « ‘ibadate » (pratique réelle).

    Merci pour cet article qui reste, au delà de cela, très intéressant.

    • En français on dit Mahomet, Christophe Colomb, Léonard de Vinci, Guillaume II. On dit aussi la Mecque, Avicenne, Averroès, Aristote, Socrate. C’est comme ça.

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