L’Homme “augmenté” selon Google… vers une transhumanité diminuée ?


par Jean-Christophe Féraud pour Sur mon écran radar

« Ce que nous essayons de faire c’est de construire une humanité augmentée, nous construisons des machines pour aider les gens à faire mieux les choses qu’ils n’arrivent pas à faire bien »… On ne pourra pas dire que nous n’avons pas été prévenus. Mais, étrangement, cette déclaration programmatique d’Eric Schmidt est pratiquement passée inaperçue en dehors des cercles technophiles concernés.

« Je ne pense pas que Google ait formé consciemment le projet de nous asservir. Ils font juste du business total comme on fait la guerre totale, ils ambitionnent seulement de dominer le marché de 6 milliards d'humains que nous sommes. Tout comme Microsoft, Apple et tant d'autres. Mais ils participent au projet transhumaniste : l'immortalité, devenir des dieux vivants. »

Le PDG de Google a pourtant clairement annoncé la couleur fin septembre à la conférence TechCrunch de San Francisco : « La » Firme Internet ambitionne désormais de rendre son moteur de recherche suffisamment « autonome et intelligent » pour deviner nos désirs, faire de notre découverte du monde « un heureux hasard » calculé par les algorithmes sorciers concoctés par les cerveaux oeuvrant au Googleplex de Mountain View.

Si l’on en croit Herr Doktor Schmidt, il viendra un jour où Google pensera le monde à notre place, nous proposant des suggestions avant même que nous ayons tapé la moindre recherche sur notre clavier AZERTY : « Je m’intéresse à l’histoire ? Je veux que mon smartphone me raconte l’histoire de l’endroit où je suis sans lui avoir demandé », a expliqué le boss de Google pour illustrer son propos. Eric Schmidt nous annonce pour demain – cette décennie – un Futur radieux où le divin moteur devinera dans nos pensées pour nous aider à vivre, travailler, nous éduquer, nous informer, aimer… où YouTube et Google TV vous proposeront à chaque instant des programmes taillés sur mesure en fonction de vos goûts, où Google News nous livrera en temps réel une actualité ciblée sur nos seuls centres d’intérêt, où nos voitures conduiront toutes seules guidées par Google Maps… Blablabla.

C’était de la Science-Fiction il y a dix ans, mais aujourd’hui c’est déjà demain : Google est DEJA un véritable prolongement de nous-mêmes, une extension, un pseudopode numérique de notre cortex. Google est dans votre tête, vous connaît mieux que quiconque à force d’enregistrer vos moindres faits et gestes sur le Web. Avez-vous déjà essayé de vivre sans Google ? Dans notre société de l’hyperinformation cela revient à vivre sans Internet, à courir le 100 mètres avec une jambe en moins…

Vous ne pourrez plus vous passer de Google, sauf à être un homme « diminué ». C’est en tout cas le projet assumé des dirigeants de « La » Firme. Sergei Brin, le fondateur de Google, a récemment dit qu’il voulait faire de sa création « le troisième hémisphère de notre cerveau ».
 
Eric Schmidt a multiplié les déclarations provocatrices  en ce sens à l’IFA, la grand messe païenne de l’électronique qui s’est tenue début septembre à Berlin : « Nous pouvons vous suggérer quoi faire après, ce qui vous intéresse. Imaginez : nous savons où vous êtes, nous savons ce que vous aimez. » « Non seulement vous ne serez plus jamais seul, mais en plus vous ne vous ennuierez jamais ! Nous vous suggèrerons ce que vous devriez regarder, parce qu’on sait ce qui vous intéresse. » « Un futur très proche dans lequel vous n’oublierez rien, parce que les ordinateurs se souviennent. Vous ne serez jamais perdu. »

Achtung encore un qui a trop lu Orwell… Souvenez-vous « 1984 » : « Big Brother vous regarde. Vous ne possédez rien, en dehors des quelques centimètres de votre crâne »… « La liberté, c’est l’esclavage. » ; « L’ignorance, c’est la force. » ; « Le crime de penser n’entraîne pas la mort. Le crime de penser est la mort. » et caetera… Surtout ne pensez plus par vous même, Google va vous aider… C’est sérieux ? Oui et Non. Encore une manière irresponsable de se faire de l’argent en jouant avec nos fantasmes les plus secrets. Consommer, être sexy, baiser, ne pas mourir…

« Nous voulons organiser l'océan d'information disponible sur le Web pour le bien de l'humanité. »

TF1 peut aller se rhabiller avec son « Temps de cerveau disponible ». La télévision nous conçoit comme des récepteurs passifs avalant de la sous-culture et de la publicité comme des oies que l’on gave en batterie ? Google va beaucoup, beaucoup, plus loin : jusqu’à « l’Inception », la suggestion de l’Idée dans nos têtes avant même que nous y ayons pensé, comme dans ce mauvais film de SF récemment sorti sur les écrans. « Nous voulons organiser l’océan d’information disponible sur le Web pour le bien de l’humanité », martèlent les Gentils Leaders de la planète Google depuis dix ans. OK mais pour quoi faire ? Pour nous vendre des produits dont nous n’avons pas besoin, une orgie de gadgets high-tech, de voyages de rêve, de malbouffe, de crédits immobiliers, de « bons plans », de low-cost qui s’affichent sur les liens sponsorisés AdWords à chacune de nos requêtes.

Google veut nous aider à « augmenter nos capacités » mais bordel à quoi cela rime au juste ?

La question dépasse de loin la seule problématique habituelle de l’hyper-monopole de LA Firme et du flicage constant auquel nous sommes soumis sur Internet. Elle est d’ordre philosophique et politique. Car de « l’humanité augmentée » à la « Transhumanité », il n’y a qu’un pas qui risque de passer par « L’homme nouveau »… cet être supérieur dont rêvait ceux qui voulaient construire « un Reich pour mille ans ». L’élimination eugéniste des inadaptés par « le triomphe de la volonté ».

Aujourd’hui nous voulons TOUS améliorer nos PERFORMANCES, être riches, beaux, célèbres, éternellement jeunes, liftés, botoxés, retouchés à Photoshop, bronzés aux UV, greffés, stimulés cardiaquement, transfusés, chimiothérapiés jusqu’au stade terminal pour ne pas mourir, NE PAS ETRE UN LOSER. Dans ce programme messianique, celui de Google, celui de l’individualisme narcissique forcené, celui du libéralisme sauvage, du turbo-capitalisme dans sa phase d’accélération technoïde, il y a la fausse promesse de l’Eternité commune à tous les marchands de religion, de totalitarisme idéologique. Il n’y a plus de place pour les pauvres, pour les faibles, les inadaptés… Regardez dans le métro, dans les rues, ils crèvent sous nos yeux comme au moyen-âge, l’idéologie du PROGRES transhumaniste en plus.

Cette idéologie est déjà là, en nous, tout comme Google qui n’en est que le miroir. Une entreprise comme les autres, plus puissantes que les autres sans autre projet  que le profit, sous ses dehors Coooolissime : « Nothing Personnal, Just Business ». OK.

L’idéologie sous-jacente est bien plus dangereuse que son expression économique et technologique. Faisons comme Houellebecq, servons nous de Wikipedia pour un joli copié-collé instructif : « Le transhumanisme est un un mouvement culturel et intellectuel prônant l’usage des sciences et des techniques afin de développer les capacités physiques et mentales des êtres humains. Le transhumanisme considère certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort subie comme inutiles et indésirables. Dans cette optique, les penseurs transhumanistes comptent sur les biotechnologies et et sur d’autres techniques émergentes… ». Exactement, « Le Meilleur des Mondes » selon Aldous Huxley avec ses citoyens Alpha, Bêta, Gamma, Delta que nous avons lu quand nous étions petits…

J’aime Google, Google m’est indispensable, je serai perdu sans Google…et je ne pense pas que Google ait formé consciemment le projet de nous asservir. Ils font juste du BUSINESS TOTAL comme on fait la guerre totale, ils ambitionnent seulement de dominer le marché de 6 milliards d’humains que nous sommes. Tout comme Microsoft, Apple et tant d’autres. Mais ils participent au PROJET transhumaniste : l’immortalité, devenir des dieux vivants. Une nouvelle religion conceptualisée par le bon docteur Max More et son « Extropianisme » :
« Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement de la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités intellectuelles et physiques, et à nous développer émotionnellement. Nous voyons l’humanité comme une phase de transition dans le développement évolutionnaire de l’intelligence. Nous défendons l’usage de la science pour accélérer notre passage d’une condition humaine à une condition transhumaine, ou posthumaine ». Comme l’a dit le physicien Freeman Dyson, « l’humanité me semble un magnifique commencement, mais pas le dernier mot » (Introduction à « Principes extropiens » 3.0).

Transformation de soi à coup d’implants, de bodybuilding, de chirurgie esthétique, de viagra, et bientôt de puces électroniques transcutanées, de connexions neuronales directes avec le RESEAU comme dans un foutu film de Cronenberg. Wow tout un programme !

Celui de Google sans y penser. Certainement pas le mien. Je suis un humain, pas un post-humain, ni un transhumain. Je fume (un peu), je bois (un peu), je vis, j’aime, trop vite, trop fort comme beaucoup d’entre nous. Life is good. Mais comme vous, je vais mourir un jour et Google n’y pourra rien…

Jean-Christophe Féraud

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Source : Sur mon écran radar

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