Après la dissuasion nucléaire, la dissuasion nanotechnologique ?


Le CRN (Center for a Responsible Nanotechnology) publie une série d’essais relatifs au développement des nanotechnologies et aux problèmes éthiques qui en découlent. Publiés dans le journal Nanotechnology Perceptions, et disponibles sur le web, ces textes émanent de spécialistes du sujet. Parmi eux, l’ essai de Ray Kurzweil, inventeur et informaticien de génie parmi les plus primés des Etats-Unis.

« Surnomé « Bionic Hornet », l’engin volant n’est pas plus gros qu’une abeille mais est capable de rechercher, photographier et éventuellement tuer de manière ciblée. »

Archives Internet du 14 avril 2006

Pour lui, “la première moitié du 21e siècle sera caractérisée par trois révolutions imbriquées l’une dans l’autre, en Génétique, Nanotechnologie et Robotique (GNR)“. Enthousiaste, il estime même qu’elles “fourniront les moyens de résoudre des problèmes multiséculaires comme ceux liés au vieillissement, à la maladie ou à la pauvreté“, et permettront d’ici 20 ans d’envoyer dans nos corps des millions de nanorobots soigner nos os, muscles, artères et cellules malades ou vieillissantes, et donc d’atteindre l’ immortalité.

Mais le propos de Kurzweil vaut ici surtout pour sa vision des dangers liés aux nanotechnologies, et des mesures qu’il préconise pour s’en prémunir, vision qu’il avait déjà eu l’occasion d’exposer devant le Congrès américain en 2003. Ray Kurzweil est en effet également l’un des cinq membres de l’Army Science Advisory Board, un comité chargé de conseiller l’armée US en matière de science et de technologies.

Nanos : y renoncer, ou non ?

Kurzweil s’affirme ainsi globalement d’accord avec les craintes (sinon avec les conclusions) qu’exprime Bill Joy dans son manifeste emblématique, Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous, que le co-fondateur de Sun Microsystems écrivit après l’avoir entendu parler des perpectives offertes par les GNR. Pour Bill Joy, du fait de leurs potentialités destructives et de leur caractères duales (militaires et commerciales), celles-ci “menacent de faire de l’homme une espèce en danger “, et que “ la seule alternative réaliste est d’y renoncer, de restreindre la recherche dans le domaine des technologies qui sont trop dangereuses, en posant des limites à notre quête de certains savoirs“.

Kurzweil estime au contraire que cela ne ferait qu’empirer la situation : “la seule manière possible de stopper le rythme d’avancement des technologies GNR serait d’établir un système totalitaire et mondial qui mettrait à mal l’idée même de progrès. En outre, cela conduirait probablement à un échec, sans contrer les dangers nés des GNR, car il en résulterait une activité souterraine qui tendrait à donner naissance à des applications encore plus destructives“.

Il avance ainsi que les mécanismes de régulation et autres moratoires ne feront que retarder le déploiement des GNR, sans pour autant les rendre moins dangereuses. Et parce que la majeure partie des systèmes de “protection”, à l’instar des DRM dans le domaine logiciel, ne fonctionnent pas (ne serait-ce que parce qu’ils peuvent être plus ou moins facilement contournés), qu’il faut donc aller au-delà dans les contre-mesures, et investir dans des systèmes défensifs, sinon offensifs.

Un système “nano-immunitaire” de surveillance et de neutralisation préventive

Le risque serait en effet qu’une attaque (accidentelle, terroriste ou militaire) de nanorobots, de structures moléculaires et autres pathogènes auto-réplicants détruise la biomasse, mais aussi la “civilisation“, en quelques jours ou semaines seulement. Kurzweil propose ainsi de bâtir un “système de défense immunitaire nanotechnologique” composé de nanorobots dotés eux aussi de la capacité de s’auto-répliquer, et capables, non seulement de détecter, mais aussi de neutraliser tout type de charge ou réplication potentiellement dangereuse. Une “gelée bleue” policière pourrait de même combattre la “gelée grise” (”grey goo ») constituée de ces nuées incontrôlables de nanorobots destructeurs et autoreproducteurs.

Dans la foulée, et parce que dans les années 2020 nous aurons également des logiciels qui s’interfaceront avec nos corps et nos cerveaux, et que des nanorobots de la taille de poussières pourront effectuer des missions de surveillance furtive, Ray Kurzweil estime enfin que les forces de police et services de renseignement devront légitimement être autorisé à surveiller les flux de données qui passeront dès lors dans nos corps (et nos pensées).

Conscient des risques d’abus que cela pourrait entraîner, Ray Kurzweil n’en conclut pas moins que si “la technologie sera toujours une épée à double tranchant (…), nous n’avons pas d’autre choix que de renforcer nos défenses, tout en appliquant ces technologies au bénéfice des valeurs humaines, malgré l’absence de consensus sur ce que devraient être ces valeurs. » Mike Treder, cofondateur du CRN, estime lui aussi que “la plus puissante des civilisations, les Etats-Unis, pourraient facilement être conquis par un attaquant dotés d’armes nanotechnologiques“.

Un contrôle total à l’échelle mondiale

D’aucuns pourraient y voir la naissance d’une forme de “dissuasion nanotechnologique” héritée de la “dissuasion nucléaire” et de l’”équilibre de la terreur” qui prévalaient du temps de la Guerre Froide, et que les menaces terroristes, les risques de dissémination accidentelle ou criminelle, ainsi que les menaces de conflits liés au nouveau désordre mondial remettent au goût du jour.

D’autres y verront l’une des facettes de la Révolution dans les affaires militaires (RMA), doctrine américaine élaborée aux débuts des années 90 suite à la chute du bloc de l’Est, mais aussi au traumatisme du Viet Nam. Selon cette doctrine, parce qu’il n’y a plus un seul, mais des myriades d’ennemis potentiels, l’armée américaine doit s’assurer une suprématie technologique totale dans tous les compartiments de la guerre, afin d’épargner la vie de ses soldats et de dissuader ses adversaires d’entreprendre des actions hostiles à quelque niveau que ce soit. Cette doctrine permet également aux dépenses militaires de contribuer de manière toujours plus massive à l’effort américain de recherche et développement.

Comme le note Mike Treder en évoquant l’éventualité d’un futur conflit nanotechnologique, “si les deux parties (ou plus) sont équipées de telles armes, une telle guerre pourrait durer très longtemps, et les pertes se chiffrer en millions de vies. A contrario, si l’un des combattants dispose d’un arsenal bien supérieur, cette guerre pourrait se finir très rapidement, et offrir au vainqueur un contrôle total à l’échelle mondiale“.

Source : Futura-Sciences

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5 réponses à “Après la dissuasion nucléaire, la dissuasion nanotechnologique ?

  1. L’ESPRIT :
    « Tu aspirais si fortement vers moi !
    Tu voulais me voir et m’entendre.
    Je cède au désir de ton cœur.
    — Me voici ! Quel misérable effroi
    Saisit ta nature surhumaine ! »Goethe
    Une déclaration programmatique d’Eric Schmidt est pratiquement passée inaperçue en dehors des cercles technophiles concernés.
    Le PDG de Google a pourtant clairement annoncé la couleur fin septembre à la conférence TechCrunch de San Francisco : “La” Firme Internet ambitionne désormais de rendre son moteur de recherche suffisamment “autonome et intelligent” pour deviner nos désirs, faire de notre découverte du monde “un heureux hasard” calculé par les algorithmes sorciers concoctés par les cerveaux œuvrant au Googleplex de Mountain View.
    Si l’on en croit Herr Doktor Schmidt, il viendra un jour où Google pensera le monde à notre place, nous proposant des suggestions avant même que nous ayons tapé la moindre recherche sur notre clavier AZERTY. Eric Schmidt nous annonce pour demain – cette décennie – un futur radieux où le divin moteur devinera dans nos pensées pour nous aider à vivre, travailler, nous éduquer, nous informer, aimer… où YouTube et Google TV vous proposeront à chaque instant des programmes taillés sur mesure en fonction de vos goûts, où Google News nous livrera en temps réel une actualité ciblée sur nos seuls centres d’intérêt, où nos voitures conduiront toutes seules guidées par Google Maps…Blablabla. C’était de la science-fiction il y a dix ans, mais aujourd’hui c’est déjà demain : Google est DÉJÀ un véritable prolongement de nous-mêmes, une extension, un pseudopode numérique de notre cortex. Google est dans votre tête, vous connaît mieux que quiconque à force d’enregistrer vos moindres faits et gestes sur le web. Vous ne pourrez plus vous passer de Google, sauf à être un homme “diminué”. C’est en tout cas le projet assumé des dirigeants de “La” Firme. Sergei Brin, le fondateur de Google, a récemment dit qu’il voulait faire de sa création «le troisième hémisphère de notre cerveau ».

    Eric Schmidt a multiplié les déclarations provocatrices en ce sens à l’IFA, la grand messe païenne de l’électronique qui s’est tenue début septembre à Berlin :

    Nous pouvons vous suggérer quoi faire après, ce qui vous intéresse. Imaginez : nous savons où vous êtes, nous savons ce que vous aimez. »« Non seulement vous ne serez plus jamais seul, mais en plus vous ne vous ennuierez jamais ! Nous vous suggèrerons ce que vous devriez regarder, parce qu’on sait ce qui vous intéresse. » « Un futur très proche dans lequel vous n’oublierez rien, parce que les ordinateurs se souviennent. Vous ne serez jamais perdu. Achtung! Orwell… Souvenez-vous 1984 : “Big Brother vous regarde. Vous ne possédez rien, en dehors des quelques centimètres de votre crâne”, “La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force”, “Le crime de penser n’entraîne pas la mort. Le crime de penser est la mort”, etc. Surtout ne pensez plus par vous-même, Google va vous aider…
    TF1 peut aller se rhabiller avec son “temps de cerveau disponible”. La télévision nous conçoit comme des récepteurs passifs avalant de la sous-culture et de la publicité comme des oies que l’on gave en batterie ? Google va beaucoup, beaucoup, plus loin : jusqu’à “l’inception”, la suggestion de l’Idée dans nos têtes avant même que nous y ayons pensé, . “Nous voulons organiser l’océan d’information disponible sur le web pour le bien de l’humanité”, martèlent les Gentils Leaders de la planète Google depuis dix ans. Mais pour quoi faire ? Pour nous vendre des produits dont nous n’avons pas besoin, une orgie de gadgets high-tech, de voyages de rêve, de malbouffe, de crédits immobiliers, de “bons plans”, de low-cost qui s’affichent sur les liens sponsorisés AdWords à chacune de nos requêtes. La question dépasse de loin la seule problématique habituelle de l’hyper-monopole de La Firme et du flicage constant auquel nous sommes soumis sur Internet. Elle est d’ordre philosophique et politique. Car de “l’humanité augmentée” à la “transhumanité”, il n’y a qu’un pas qui risque de passer par “L’homme nouveau”… Cet être supérieur dont rêvaient ceux qui voulaient construire “un Reich pour mille ans”. L’élimination eugéniste des inadaptés par “le triomphe de la volonté”, de l’instinct de croissance, de durée, d’accumulation de force et de puissance . Dans ce programme messianique, celui de Google, celui de l’individualisme narcissique forcené, celui du libéralisme sauvage, du turbo-capitalisme dans sa phase d’accélération technoïde, il y a la fausse promesse de l’Éternité commune à tous les marchands de religion, de totalitarisme idéologique. Il n’y a plus de place pour les pauvres, pour les faibles, les inadaptés… Regardez , ils crèvent sous nos yeux , l’idéologie du PROGRÈS transhumaniste en plus.
    Cette idéologie est déjà là, en nous, tout comme Google qui n’en est que le miroir. Une entreprise comme les autres, plus puissantes que les autres sans autre projet que le profit : “Nothing Personnal, Just Business”. OK L’idéologie sous-jacente est bien plus dangereuse que son expression économique et technologique. Faisons comme Houellebecq, servons nous de Wikipedia pour un joli copié-collé instructif :

    Le transhumanisme est un un mouvement culturel et intellectuel prônant l’usage des sciences et des techniques afin de développer les capacités physiques et mentales des êtres humains. Le transhumanisme considère certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort subie comme inutiles et indésirables. Dans cette optique, les penseurs transhumanistes comptent sur les biotechnologies et sur d’autres techniques émergentes,précisément Le Meilleur des Mondes selon Aldous Huxley avec ses citoyens Alpha, Bêta, Gamma, Delta J’aime Google, Google m’est indispensable, je serai perdu sans Google…et je ne pense pas que Google ait formé consciemment le projet de nous asservir. Ils font juste du BUSINESS TOTAL comme on fait la guerre totale, ils ambitionnent seulement de dominer le marché de 6 milliards d’humains que nous sommes. Tout comme Microsoft, Apple et tant d’autres. Mais ils participent au PROJET transhumaniste : l’immortalité,la déification. Une nouvelle religion conceptualisée par le bon docteur Max More et son “Extropianisme” :

    Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement de la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités intellectuelles et physiques, et à nous développer émotionnellement. Nous voyons l’humanité comme une phase de transition dans le développement évolutionnaire de l’intelligence. Nous défendons l’usage de la science pour accélérer notre passage d’une condition humaine à une condition transhumaine, ou posthumaine. Comme l’a dit le physicien Freeman Dyson, ‘l’humanité me semble un magnifique commencement, mais pas le dernier mot.

    (Introduction à Principes extropiens 3.0). Transformation de soi à coup d’implants, , et bientôt de puces électroniques transcutanées, de connexions neuronales directes ,tout un programme !
    Celui de Google sans y penser… Je suis un humain, pas un post-humain, ni un transhumain.. Mais comme vous, je vais mourir un jour et Google n’y pourra rien…

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  4. Comme c’est étrange. Promouvoir la nano contre la nano, pour favoriser un scénario de destruction mutuelle assurée. Il n’y aura qu’à feindre qu’on n’avait pas vu le problème venir, que les probabilités n’avaient pas considéré tous les paramètres. Certains survivront, étrangement, puisque contrôlant ces technologies.

    Il s’agit aussi de savoir de quel type de nanobots on parle ici. Si ce sont des machines, elles seront bien trop exposées pour résister à des PEMs.

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