« Impérialisme et savoir »


Le 1er et 2 mai 2010 s’est tenue la conférence « Impérialisme académique » à l’Université Al-Zahra de Téhéran. On pouvait y entendre l’intervention, intitulée « Impérialisme et savoir », du professeur Vinay Lal de l’UCLA, historien de la culture et spécialiste des migrations aux Etats-Unis.

« Si vous examinez le terme « Océan Indien » c'est un monde incroyablement riche, ou les gens d'Inde, de Chine, d'Asie du Sud-Est, de la Côte est de l'Afrique, du Golfe, interagirent sur une période de six ou sept siècles. En d'autres termes, bien avant que l'Inde, l'Iran, la Chine, même le Japon, rencontrent l'Occident, ils s'étaient déjà rencontrés, fréquentés. Dans des conditions infiniment plus hospitalières, moins oppressives que sous la domination coloniale. » Vinay Lal

 

« Bien. Je suis le dernier intervenant. Je dois avouer que je suis impressionné par la discipline de mes prédécesseurs au micro dans leur respect du temps de parole, reste à savoir si j’en serais capable. Le poète britannique T.S. Elliot écrit dans son œuvre Four Quartets « L’histoire peut-être libération, l’histoire peut-être servitude ». Je voudrais suggérer que l’histoire a largement été servitude. Et je vais proposer en conclusion des façons de repenser l’idée même d’histoire. Si vous regarder la conquête britannique des Indes, la conquête française de l’Algérie et de l’Indochine, la conquête hollandaise de l’Indonésie etc. il apparait clairement qu’il s’agissait ultimement, de conquêtes du savoir. Le colonisateur est arrivé, il a infligé sa domination militaire, dans certains cas, pas tous, il avait une supériorité technologique, il avait sans l’ombre d’un doute une supériorité en terme de système bureaucratique, administratif. Mais il est néanmoins clair, si on regarde l’histoire du colonialisme, que longtemps après le départ du colonisateur, le colonisé reste colonisé. Et telle est notre condition fondamentale aujourd’hui. Et je voudrais avancer l’idée qu’une des modalité principale du colonialisme dans le champ du savoir, en d’autre terme je veux dire qu’il ne faut pas aborder l’impérialisme seulement par les catégories de l’économie, militaires, administratives, il faut comprendre l’impérialisme comme un projet de savoir. En d’autres termes, vous prenez les systèmes de savoir des colonisés, et vous les remplacez par vos propres systèmes. Et les systèmes de savoir ont une dimension politique.

Donc ma proposition centrale ici est que l’histoire fut un des principaux éléments des systèmes de savoir imposé par le colonisateur, je veux donc examiner le rôle de l’histoire dans le processus de colonisation des systèmes de savoir.

Évidemment l’histoire a plusieurs significations, ici je vais faire référence à l’histoire comme discipline, comme discipline de pensée et de recherche, mais l’histoire fait référence aussi à «ce qui s’est produit par le passé ». Comme par exemple dans cette phrase en anglais, si vous me permettez « Georges Bush is history » « Georges Bush c’est du passé », qui veut dire « il appartient au passé, oublions-le, il est parti ». C’est l’autre sens qu’on donne au mot histoire, histoire comme référence aux évènements du passé. Ce faisant, une chose regrettable se produit, les gens en viennent à considérer Histoire et Passé comme synonymes, ce qui n’est absolument pas le cas. C’est quelque chose sur lequel nous serons amenés à revenir ensemble et je tenterais d’expliquer pourquoi c’est important.

Maintenant 3 points fondamentaux que je souhaite aborder en lien avec cette notion d’histoire, premièrement l’idée d’État-nation, deuxièmement l’idée de développement et troisièmement la notion de l’idéal, de modèle. Je soutiens que l’idée d’histoire a des liens inextricables avec ces 3 notions dominantes.

Le concept d’Histoire et l’État-nation ont connu une ascension simultanée. Et nous devons nous rappeler que l’Iran, l’Inde, la Chine, pour ne citer que ces trois-là, étaient des civilisations bien avant de devenir des États-nations, et en principe, les civilisations sont des entités bien plus riches que les États-nations. Selon moi, l’État-Nation est la forme la plus insidieuse de communauté jamais inventé depuis le début de l’humanité. Certes il est parfaitement clair, si vous regardez l’historiographie, qui incarne l’idée d’histoire et l’histoire devenue dominante, et oui je suis conscient que les Grecs anciens et les Chinois avaient un sens de l’histoire. Si vous remontez à la Grèce Antique, vous trouvez qu’un des plus grand personnage d’alors n’est autre que Thucydide, qui écrit sur l’histoire au 5e siècle avant JC. Et les Chinois avaient un sens de l’histoire.

Mais je veux simplement amener l’idée que l’universalisation de l’histoire comme discipline a un lien avec la montée de l’État-nation et le système d’États-nations prend forme au 17e siècle avec le(s) traité(s) de Westphalie dans les années 1640. L’État-nation est donc une entité relativement récente dans l’histoire humaine, et l’État-nation ne se réalise que par la violence, je veux dire, exemple emblématique est la France, ou si vous examinez l’histoire de France, jusque dans les années 1830, et nombre d’entre vous seront surpris de l’apprendre, la grande majorité des gens, qui vivaient dans l’espace qu’on appelle aujourd’hui France ne parlaient pas français. Comment ces gens, ces peuples ont-ils été transformés en « français » ? Par l’usage de la violence, car ce que fait un État-nation, c’est de produire un prototype de sujet homogène, sujet qui doit faire vœu de loyauté à l’État-nation, par le biais de symboles comme le drapeau national, l’hymne nationale, et c’est mon argument par le biais aussi des manuels d’histoire.

Alors, selon moi, si on accepte que l’État-nation est un concept d’une extrême pauvreté, un projet coercitif qui vise à faire rentrer les peuples, les gens dans une communauté pré-établie, on doit alors comprendre le rôle oppresseur de l’histoire dans la création de l’État-nation. Et ce n’est pas un hasard si dès la naissance d’un État-nation, la première chose qu’il fait est de produire une histoire autorisée, officielle de lui-même.

C’est mon premier argument, fondamental, cette relation inextricable entre histoire et État-nation.

Deuxièmement, je vais examiner cette idée de « développement« , qui est elle-même inséparable de l’idée d’histoire. Qu’est ce que le développement au fait ?

Avant les années 1940, le mot était rarement utilisé dans le monde anglophone, on parlait alors plutôt de « transformations sociales« . C’est dans la période d’après-guerre que le développement est devenu l’idéologie dominante, en fait si dominante qu’ il était virtuellement impossible d’entrer en dissidence par rapport à cette idée de développement, si vous vous adressiez à un auditoire pour critiquer cette idée, la réponse invariablement était « pourquoi vous ne voulez pas qu’on se développe ? ». D’accord ?

Nous devons alors nous demander, qu’est ce que le développement ? Et pourquoi est-ce que les génocides se sont produits essentiellement ces 4, 5 dernières décennies via le processus de développement ?

Prenons le cas de l’Inde, la situation étant similaire en Chine, si vous regardez ce qui est arrivé aux communautés rurales de Chine, le monde paysan y a été littéralement éviscéré, éradiqué, d’accord ?

Maintenant en Inde, nous savons que environ 70 à 80 millions de personnes ont été déplacées, par l’intermédiaire de projets de développement. Et les gens qui sont déplacés par ces projets n’appartiennent pas à l’élite, ils ne sont pas de la classe moyenne des grands centres urbains, ce sont des gens qui vivent en marge, ce sont des Adivasis, des tribus, ou des gens de basse-caste, et le développement est une forme lente de génocide. Un des aspects les plus insidieux du développement est bien sûr qu’il est impossible d’entrer en dissidence face à cette idée. Je veux dire par là, telle est la nature des systèmes totalisant de savoirs, ils ne vous laissent même pas la possibilité de vous rebeller. Et ce que je vous suggère, si vous examinez le développement, il y a une relation fondamentale avec la temporalité, le temps, qui est bien sûr une unité essentielle pour comprendre l’histoire. Qu’est ce que je veux dire par là ? Laissez-moi vous le dire en termes très simples, il y aurait d’un côté le monde développé et de l’autre le monde dit « sous-développé ». Ce qui a été dit au monde sous-développé est que leur objectif est de rattraper le monde développé. En d’autres termes le présent des mondes sous-développés est le passé des mondes développés car ceux-ci ont déjà vécu cette histoire, nous cherchons à rejoindre cette histoire. Mais ça ne s’arrête pas là, car la personne « sous-développée », son avenir est en fait le présent de la personne « développée ». En d’autres termes ce que fait le développement, c’est qu’il prend en otage à la fois le présent et l’avenir de ceux qui se font décrire comme « sous-développés ». J’insiste ici sur le fait que le développement n’est pas une catégorie spatiale, la plupart des écrits sur le sujet vont décrire une catégorie sous-développée et dire « bon ça c’est le sud » incluant le Pakistan, l’Afrique etc. Une autre catégorie, le monde « développé » est identifié à l’Occident, le nord industriel, le Japon, l’Australie, etc.

Je vous suggère plutôt que l’essentiel pour le développement est la notion de temporalité, et ce que fait l’idéologie du développement, c’est qu’elle condamne les « sous-développés » a ne pas pouvoir vivre leur propre histoire mais l’histoire d’un autre, voilà pour l’essentiel le rôle du développement.

Troisièmement, je vais parler de l’histoire et du manuel.

A la formation de l’État-nation, son premier projet est de produire et autoriser l’histoire de lui-même. Cette histoire sanctionnée officiellement est ensuite reproduite dans les manuels d’histoire. Et j’ai toujours été sidéré de voir que certains pays, et trois me viennent en tête spontanément, pour lesquels je connais les détails, États-Unis, Inde et Chine. Trois pays ou durant les 10, 15 dernières années, des controverses sur le contenu des manuels d’histoire. Fait stupéfiant, personne n’est entrée en dissidence avec la notion même de manuel d’histoire. Et encore une fois, le manuel d’histoire est une invention relativement récente dans l’histoire humaine. Quel est le rôle d’un manuel d’histoire ? Il ne se contente pas de synthétiser, de résumer un corpus de savoir, il l’homogénéise. Dans le même ordre d’idée un manuel de science aura pour but de diminuer ou d’éliminer l’idée de pluralité des sciences, l’idée de pluralité des systèmes médicinaux. Prenez un manuel de médecine utilisé dans une faculté de médecine n’importe ou dans le monde et vous vous apercevez qu’il est basée sur une notion de la médecine qui est basée sur l’allopathie, la division.

Il faut donc s’interroger, pourquoi le manuel est devenu une figure si importante pour le monde moderne.

Maintenant à l’approche de la conclusion, je voudrais proposer de nouvelles façons de considérer le problème abordé.

Première suggestion, l’histoire n’est pas simplement une question de souvenir, de commémoration, le sens dominant que les gens veulent entendre, il n’y a pas sur terre, un seul groupe ethnique, racial, linguistique, social, qui ne veut pas sa propre histoire. Pour ma part, je pense que l’essentiel dans l’histoire n’est pas seulement du côté de la mémoire, il est aussi du côté de l’oubli. L’histoire ne peut-être que servitude, esclavage, à moins qu’elle ne deviennent dialectique de souvenir et oubli.

Seconde suggestion sur laquelle je vous invite à réfléchir, est qu’une des conséquences les plus tragique du colonialisme, est qu’il obscurcit, rend caduque si vous préférez ce terme, les formes d’Histoire qui ont existé bien avant lui. Beaucoup de gens, en Inde, en Chine, en Iran, en Afrique, pensent que c’est leur rencontre avec l’Occident qui les a amené au monde moderne, que ce fut la première expérience multiculturelle avec le reste du monde, évidemment c’est faux. Si vous examinez le terme « Océan Indien » c’est un monde incroyablement riche, ou les gens d’Inde, de Chine, Asie du Sud-Est, Côte est de l’Afrique, du Golfe, interagirent sur une période de 6 ou 7 siècles.

En d’autres termes, bien avant que l’Inde, l’Iran, la Chine, même le Japon, rencontrent l’Occident, ils s’étaient déjà rencontrés, fréquentés. Dans des conditions infiniment plus hospitalières, moins oppressives que sous la domination coloniale.

Si je devais conclure dans le langage le plus simple, nous devons entre autre songer à oublier l’Occident. Nous devons avoir plus d’interactions et de dialogues, plutôt que d’inclure l’Occident dans ces dialogues .

Merci. »

Vinay Lal

Traduction : Karim Ramadan

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