OTAN : un nouveau concept pour survivre ?


par Daniel Durand pour Relations internationales

À leur sommet de Strasbourg-Kehl, en avril 2009, les dirigeants des pays de l’Alliance Atlantique (OTAN) ont chargé le secrétaire général, Anders Fogh Rasmussen, de réunir un groupe d’experts qualifiés, issus d’horizons divers, afin de jeter les bases d’un nouveau concept stratégique pour l’OTAN. Ce groupe a présenté son rapport final intitulé  » OTAN 2020 : Une sécurité assurée ; un engagement dynamique » le 17 mai dernier.

« Nous avons appris que, souvent, la solution aux crises et aux conflits n’est pas uniquement militaire. Cela est vrai en Afghanistan, comme dans de nombreux autres conflits en cours. »

Une réunion des ministres de la Défense et des Affaires étrangères des 28 pays de l’OTAN s’est tenue pour une discussion de ce document le 14 octobre à Bruxelles avant la discussion finale et l’adoption au sommet de Lisbonne qui se tiendra le 23 novembre 2010.

Officiellement, ce rapport présente quatre grandes missions militaires interdépendantes pour les dix ans à venir :

  1. « défendre contre toute menace d’agression » les pays membres,
  2. préparer des « capacités expéditionnaires pour des opérations militaires au-delà de la zone du traité », comme c’est le cas aujourd’hui en Afghanistan (autrement dit, ce qui était une exception avec l’intervention militaire hors zone de l’OTAN en Afghanistan, provoquée par les attentats du 11-Septembre, deviendrait la règle),
  3. coopérer avec d’autres partenaires dans le monde pour faire face aux nouvelles menaces (attaques informatiques, piraterie, prolifération balistique et nucléaire, menaces sur l’approvionnement énergétique, ex.le détroit d’Ormuz),
  4. aider à la formation de la police et de l’armée dans les pays les moins stables, comme l’OTAN le fait déjà en Afghanistan et en Irak.

Mais au-delà des intentions affichées, ce qui frappe dans ce rapport, est qu’il consacre un long début à une laborieuse justification de l’action de l’OTAN depuis soixante ans. Y perce une double crainte : celle des populations « qui doutent peut-être de son intérêt pour leur existence. Alors que l’OTAN est plus active que jamais, beaucoup en perçoivent moins bien l’utilité que par le passé. (…) l’Organisation pourrait perdre l’adhésion du public et le soutien financier dont elle a absolument besoin pour bien accomplir ses missions essentielles ». La seconde crainte est celle des gouvernements pris dans la crise financière mondiale : « les maux économiques pourraient détourner l’attention des besoins sécuritaires ; d’anciennes rivalités pourraient refaire surface ; et un déséquilibre entre les contributions militaires de certains membres et celles d’autres Alliés pourrait réellement être dommageable ». On peut y ajouter une troisème crainte exprimée de manière plus feutrée, notamment par des dirigeants de l’OTAN de l’Europe du Nord : voir les États-Unis mettre en cause l’utilité de l’Alliance pour leur politique nationale. Cela explique l’insistance du Secrétaire général de l’OTAN, le danois Rasmussen, à souligner qu’« Il est essentiel de préserver le rôle de l’Alliance en tant qu’unique pont transatlantique reliant ces deux régions du monde » et à réaffirmer que « nous partageons l’attachement aux objectifs fixés par le président Obama qui souhaite un monde exempt d’armes nucléaires », tout en ajoutant qu’« ensuite, il nous incombe toujours de dissuader les attaques visant nos citoyens, ce qui veut dire que, tant qu’il y aura des armes nucléaires dans le monde, l’OTAN doit en conserver elle aussi » !

Ce besoin de justifier l’existance de l’OTAN est évidemment accru par l’échec de celui-ci en Afghanistan et plus généralement, la démonstration faite de l’échec de toute solution de retour à une paix durable par des moyens uniquement ou prioritairement militaires. C’est dans ce contexte que le futur concept stratégique empile sans véritable hiérarchisation toute une série de menaces (ou de problèmes présentés comme des menaces) depuis les armes de destruction massives, le terrorisme, la cyber-criminalité, les incertitudes sur les sources d’approvisionnement énergétique notamment le pétrole. Ce sont ces menaces globalisées qui justifient cette affirmation « que la défense de notre territoire et de nos citoyens ne commence ni ne se termine à nos frontières. Son point de départ peut être Kandahar ou le cyberespace. L’OTAN doit pouvoir assurer une défense tous azimuts » ; la nécessité d’une présence étendue amène la notion de « bouclier » étendu avec la reprise du projet de création d’un système de défense antimissile otanien, destiné à protéger les populations. D’ailleurs, si le ministre français, Hervé Morin a maintenu ses ‘‘réserves’’, il a indiqué que la France ne bloquerait pas la décision de l’OTAN de lancer ce programme, tout en maintenant la préférence française pour le maintien de la place de l’arme nucléaire dans la stratégie de l’OTAN.

Cette vision d’un OTAN « pour tous, partout » se heurte à des réalités matérielles et politiques fortes. Comme je l’ai écrit auparavant, M. Rasmussen doit reconnaître que : « Nous avons appris que, souvent, la solution aux crises et aux conflits n’est pas uniquement militaire. Cela est vrai en Afghanistan, comme dans de nombreux autres conflits en cours » et surtout, que l’OTAN n’a peut-être pas les moyens de ses prétentions : « Lorsque notre dernier concept a été diffusé en 1999, l’OTAN pouvait encore (presque) atteindre ses objectifs avec ses seuls pays membres. Les pays partenaires étaient les bienvenus mais ils n’étaient pas essentiels. Cela n’est plus le cas ».

Face à ces contradictions, l’action de l’OTAN peut donc être influencée par le sentiment des gouvernements des pays membres, en fonction des réactions ou non de leurs opinions publiques.

Une dernière remarque : en lisant attentivement le rapport des experts sur le futur concept stratégique et le dernier discours de M. Rasmussen, devant le German Marshall Fund, à Bruxelles, on constate qu’un mot est complètement absent des deux textes : ce mot « tabou » est celui de Nations Unies ou de ONU. C’est peut-être là que le bât blesse le plus les dirigeants otaniens; Et si, une des leçons de la dernière décennie était qu’il ne peut y avoir de paix durable et de sécurité collective que placées sous l’égide réel des Nations Unies et de l’ensemble de la communauté internationale ? Que la paix ne peut se construire que sur la légitimité du droit international e td’une approche globale que seule, par définition, l’ONU possède, de par sa Charte constitutive ? Une des craintes de M. Rasmussen est peut-être que les dirigeants des États-Unis, déçus des résultats de l’OTAN, reconsidèrent d’un autre oeil les Nations Unies, que M. Bush junior avait méprisées et essayées d’écraser ?

Daniel Durand

Daniel Durand est chercheur en relations internationales et collaborateur de l’IDRP (Institut de Documentation et de Recherches sur la Paix).

Source : Relations internationales

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