Antisystème ? Bien sûr !


par Josep Maria Antentas et Esther Vivas

À la suite des incidents du 29-S [1] à Barcelone, la critique contre les « antisystème » a inondé le débat dans les médias en associant, de façon réductrice et hors contexte, la notion d’ « antisystème » et la violence urbaine.

« L’indignation est un commencement. Une manière de se lever et de se mettre en route. On s’indigne, on s’insurge, et puis on voit. » Daniel Bensaïd

Sans lien commun avec cette image qu’on veut lui coller, la pratique au quotidien des « antisystème » se trouve dans les associations de quartier opposées à la spéculation immobilière, dans le syndicalisme alternatif, dans le militantisme contre le changement climatique, dans les forums sociaux, dans la défense du territoire face aux grandes infrastructures, dans les centres sociaux autogérés, dans la conception d’expériences de consommation alternative et dans le développement de la l’agriculture biologique, ou bien dans les tentatives d’ouvrir une brèche dans le système politique en promouvant des candidatures alternatives. Les mouvements sociaux alternatifs se déterminent comme étant des moteurs du changement social, ils élaborent des propositions novatrices et encouragent à de nouvelles formes de sociabilité, de pensée critique et de création artistique, en libérant la créativité humaine corsetée dans les routines quotidiennes.

Dans un contexte où la crédibilité et la légitimité du modèle économique actuel laisse les gens perplexes, et bien que les valeurs de ce modèle imprègnent profondément les consciences de ceux d’en bas, le pouvoir en place lutte pour éviter que le discrédit et le mal-être ne se transforment en mobilisation. Pour y parvenir il est nécessaire que les travailleurs pensent que cette mobilisation ne sert à rien et que tout est perdu d’avance. Et donc, les discours officiels serinent qu’il est impossible d’appliquer une autre politique, d’aller contre les marchés internationaux, que les réformes annoncées sont inévitables ; toutes les tentatives de faire passer le message médiatique décrivant le 29-S comme un échec ont un seul objectif : la démoralisation.

Il s’agit également de discréditer l’anticapitalisme émergent et les mouvements sociaux. Les tentatives de les criminaliser et de les stigmatiser sont prévues pour créer un gouffre infranchissable entre les minorités militantes et le gros des troupes des secteurs populaires. Nous l’avons vu au début du siècle au moment de l’essor du mouvement « antimondialisation » et nous pouvons le voir aujourd’hui en plein cœur des résistances à la crise.

Le sensationnalisme autour des violences le 29-S visait à discréditer directement la grève, dans le cas des milieux réactionnaires qui y étaient opposés, ou à discréditer les mouvements sociaux alternatifs, dans le cas de la gauche institutionnelle qui était favorable à l’appel mais contre une perspective de rupture avec l’ordre actuel des choses.

Le traitement médiatique de l’information sur les actions violentes lorsque celles-ci ont lieu dans des manifestations ou dans des actions de protestation, contraste fortement avec celui de la violence de toute sorte qui émane du pouvoir, la domination et l’exploitation du système actuel, qui ne saute pas souvent aux yeux et qui est installée. De fait, l’accent mis exagérément sur les dégâts occasionnés à des immeubles le jour de la grève sert à cacher les violences beaucoup plus graves portées, ce jour-là, sur des personnes ; tel que la répression policière contre les piquets de grève syndicaux et, surtout, les menaces patronales contre les travailleurs pour qu’ils ne participent pas à la grève.

Face à un système fermé et violent, incapable de satisfaire les besoins basiques de la majorité des êtres humains, responsable d’une crise écologique mondiale qui menace la survie même de l’espèce, nombreux sont ceux qui comme nous se considèrent antisystème, bien que nous ne voyons pas l’utilité d’user d’un concept, fabriqué par les mass-médias, à connotations nettement péjoratives. Si le système auquel nous sommes opposés est le capitalisme, il n’y a rien de mieux que de nous définir comme anticapitalistes.

Malgré son supposé caractère négatif, l’anticapitalisme, tel que nous l’entendons, débouche directement sur l’énoncé de propositions alternatives qui pointent vers un autre modèle de société. « L’indignation est un commencement. Une manière de se lever et de se mettre en route. On s’indigne, on s’insurge, et puis on voit », écrivait le philosophe français Daniel Bensaïd. Du premier refus de l’existant on passe ensuite à la défense d’une logique opposée à celle du capital et de la domination.

Les limites du terme sont, en quelque sorte, les limites de la période actuelle, restreinte encore à la résistance et à la (re)construction, marquée par la difficulté d’exprimer une perspective stratégique dans le positif et pour affirmer, autant une perspective révolutionnaire de transformation, qu’un horizon alternatif de société. Les grands concepts de l’histoire du mouvement ouvrier, comme « socialisme » ou « communisme », ont aujourd’hui une signification équivoque à cause de l’échec des projets émancipateurs du XXème siècle. On a encore besoin de nouvelles expériences fondatrices pour imposer de nouveaux termes ou récupérer les anciens.

Vue la manière dont va le monde, l’anticapitalisme est aujourd’hui un pari parfaitement raisonnable et un véritable impératif moral et stratégique. Ce ne sont pas les « antisystème » qui doivent se justifier, mais plutôt aux « pro-système » de le faire. « On ne peut pas rester neutre dans un train lancé à toute vitesse », nous rappelait l’historien Howard Zinn dans son autobiographie, et encore moins dans un train qui se dirige vers un précipice comme le fait l’humanité, pour reprendre la métaphore lucide de Walter Benjamin. Il faut choisir entre deux logiques antagoniques, celle de la concurrence et du tous contre tous ou celle des biens communs et de la solidarité. Tel est le dilemme posé par les mouvements anticapitalistes et anti-systémiques d’aujourd’hui.

Josep Maria Antentas et Esther Vivas

Josep Maria Antentas et Esther Vivas sont membres de Izquierda anticapitalista (Gauche anticapitaliste, Etat espagnol) et auteurs de “Resistencias Globales. De Seattle a la crisis de Wall Street” (Editorial Popular, 2009). Article publié dans Público, 15/10/2010., traduit de l’espagnol pour Esteban G. et Fausto Giudice. | Tlaxcala, le réseau international des traducteurs pour la diversité linguistique.

Note

[1] Le 29-S : Jour de grève générale, le 29 septembre 2010 en Espagne, suivie par 10 millions de personnes dont 1,5 millions de manifestants contre les mesures antisociales du gouvernement Zapatero.

+ info : http://esthervivas.wordpress.com/fr

Source : Le Grand Soir

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