De l’arrogance à l’inquiétude


par François Danjou pour Question Chine

Assurément la manière dont les Occidentaux et nombre de pays asiatiques perçoivent la Chine est en train de changer. Après un cycle positif commencé au milieu des années 90 et qui a pris fin en 2009, les commentaires sur la Chine s’aigrissent à nouveau. Pékin n’y est pas insensible et réagit à sa manière, tandis que se dessine un débat interne sur les risques et limites des ambitions chinoises.

« Les puissances héritières de l’après guerre acceptent de plus en plus mal le surgissement du colosse chinois en quête de cibles pour ses investissements, avide de ressources, de marchés et d’influence dans un monde, à bien des égards, toujours calibré à l’aune des intérêts occidentaux. »

La période précédente (1995 – 2009) n’était certes pas exempte de controverses sur le déficit commercial, les droits de l’homme, la prolifération, la question de Taïwan, le Tibet, le Dalai Lama, le budget militaire ou les ambitions stratégiques chinoises. Mais la tonalité générale de l’époque, marquée par l’entrée de la Chine à l’OMC et l’organisation des JO restait à la fois pragmatique, patiente et raisonnablement sereine, sous tendue par les espoirs du « grand marché », et la conviction que Pékin se coulerait docilement dans le moule du monde développé aux références essentiellement occidentales.

Les turbulences de la crise financière mondiale, dont la Chine a émergé avec un profil international renforcé, également ponctuée par les agacements réciproques de l’échec de Copenhague et les atermoiements chinois sur la valeur de sa monnaie, ont changé la donne. L’heure n’est plus à « l’harmonie des relations internationales », clamée par Pékin et, plus ou moins sincèrement, entérinée par les Etats-Unis et l’Europe qui disaient « accompagner la montée en puissance pacifique de la Chine ».

Les lourdes méfiances réciproques sont de retour, ponctuées par les discours à l’emporte pièce sur « l’arrogance chinoise », dans un contexte où les puissances héritières de l’après guerre acceptent de plus en plus mal le surgissement du colosse chinois en quête de cibles pour ses investissements, avide de ressources, de marchés et d’influence dans un monde, à bien des égards, toujours calibré à l’aune des intérêts occidentaux.

Les voisins asiatiques ressentent aussi sa puissance économique, ses appétits commerciaux et la force de son rayonnement, sur fond d’exorbitantes revendications en Mer de Chine. Celles-ci ont récemment été exacerbées par les passes d’armes avec les Etats-Unis, le Japon et le Vietnam. En 2009, autour des Iles Paracels, contestées depuis 1974, la marine chinoise a saisi 33 chalutiers vietnamiens et détenu 433 marins, condamnés à payer des amendes. En 2010 deux incidents du même type ont eu lieu, tandis que persistent les tensions avec la Corée du Nord, protégée par Pékin, lancinante réminiscence d’un conflit meurtrier et de la Guerre Froide, sources d’inquiétude pour Séoul et Tokyo.

Les réactions en Asie du Nord-est et au sein de l’ASEAN, dont les ministres de la défense se réuniront le mois prochain à Hanoi avec ceux de la Russie des Etats-Unis, de la Chine et de la Corée du Sud, restent discrètes et se gardent bien d’exprimer leurs craintes. Au point que certains assimilent leur réserve à un début de finlandisation sous l’ombre portée de Pékin. Mais, en sous main, les pays de la région, redoutant la mainmise univoque de la marine chinoise, comptent toujours sur le contrepoids de Washington pour tenir en respect les prétentions démesurées de Pékin.

A Zhongnanhai on est conscient que le nationalisme crispé, exprimé récemment par le Ministre des Affaires étrangères Yang Jiechi lors du dernier sommet de l’ARF Hanoi, le 23 juillet dernier, et repris dans la blogosphère – ils sont 70 millions de « bloggeurs » à exprimer vertement le nationalisme nourri par le Parti -, véhicule le risque de ternir l’image de « puissance douce » que le Régime s’applique à accréditer. Le Bureau politique sait aussi que les inquiétudes des voisins de la Chine favorisent mécaniquement l’influence de Washington. De fait, récemment plusieurs personnalités de haut rang, dont Lee Kwan Yu, ont réaffirmé leur intérêt pour la présence de la marine américaine dans la région.

Tel est le fond de tableau qui explique une étonnante initiative diplomatique chinoise destinée à rejeter les accusations d’arrogance qui se multiplient dans la presse occidentale, dans un contexte où le Régime, par la voix des plus hauts dirigeants, exprime au contraire l’inquiétude d’une situation intérieure difficile, marquée par une longue collection de défis politiques économiques et sociaux : « en 2010, le pays affrontera une situation plus complexe, à l’intérieur, comme à l’extérieur. Chacun doit rester sérieux et concentré, tout en gardant au cœur l’angoisse que le pays ne se laisse distancer », Wen Jiabao, discours du Nouvel An chinois, 11 février 2010.

A la fin août, l’ambassadeur He Yafei, ancien vice-ministre des Affaires étrangères, aujourd’hui accrédité auprès de la délégation de l’Union Européenne aux Nations Unies – certains disent qu’il s’y trouve en disgrâce, après les tensions du sommet de Copenhague où il était le chef de la délégation chinoise – a réuni une cinquantaine de journalistes accrédités à l’ONU pour expliquer, en substance, que la Chine, aux prises avec de très graves problèmes internes, n’avait qu’une expérience internationale limitée, ce qui expliquait ses maladresses (Asia Times, 8 septembre 2010).

Pékin, expliqua l’Ambassadeur, avait une priorité cardinale : la situation intérieure du pays qu’il fallait remettre en ordre. La tâche était ardue et devenait de plus en complexe, dans un monde globalisé secoué par la crise financière et la récession. Celles-ci avaient, quoi qu’on dise, aussi affecté son pays, avec une chute de 20% des exportations dans la seule province de Canton. Si le système financier avait mieux résisté qu’ailleurs, c’est bien parce que Pékin avait repoussé les pressions et contrôlé le flux des capitaux, au risque de gêner la croissance.

Mais au-delà, les soucis du Régime étaient surtout liés à la transition économique du pays, déjà à l’œuvre, mais dont le contrôle sera difficile. Il s’agissait en effet de continuer à créer chaque année près de 20 millions d’emplois, alors que, dans les campagnes, 120 millions de paysans étaient au chômage ou sous employés et que, dans le même temps, le déficit de main d’œuvre qualifiée handicapait les secteurs de pointe. La solution consistait à accompagner l’urbanisation accélérée du pays, pour aboutir, dans moins de 10 ans, à une population de 700 millions d’urbains.

Shanghaï

Les mégalopoles nouvelles exigeraient non seulement de pharaoniques travaux d’infrastructure, des équipements de transport, de santé et d’éducation, des stations dépuration et des égouts ; mais également une adaptation du Hukou, le passeport intérieur, un système de taxes encore dans les limbes, des assurances maladie et des caisses de retraite. La tâche était si obsédante, ajoutait He Yafei, que les questions diplomatiques non directement liées à la sécurité économique, devenaient secondaires. Encore l’Ambassadeur s’est-il bien gardé d’évoquer la question de la réforme du système politique, dont de nombreuses voix assurent qu’elles sont aujourd’hui la condition indispensable à la réussite de la transition socio-économique du pays.

Faisant écho à la volonté de rassurer le monde sur les ambitions chinoises, Wang Jisi, spécialiste reconnu des Etats-Unis à l’Académie des Sciences Sociales prononçait, le 21 juillet dernier, une conférence à l’Université de Pékin sur les thèmes étonnants de l’identité de la Chine et des Chinois, complètement à contre courant des clichés sur l’arrogance : « Quel sorte de peuple devrions-nous être ? Quelle Chine devrions-nous construire ? ».

Sa première remarque renvoyait à une évidence souvent oubliée : « S’il est vrai qu’il y a dans le modèle américain de nombreux points que nous pourrions imiter, il y en a un qui se trouve hors de notre portée. Ni la Chine ni le monde ne pourrait en effet supporter un niveau de consommation de ressources par les Chinois équivalent à celui des Etats-Unis. C’est pourquoi, sauf graves erreurs commises par les Américains, la Chine n’atteindra jamais leur niveau de développement. Ce serait même une erreur que de tenter de le faire ».

Poursuivant la comparaison avec les Etats-Unis, Wang Jisi rejetait aussi l’idée d’une volonté chinoise de défier Washington sur son statut de grande puissance globale : « Je ne pense pas que la Chine devrait devenir un leader mondial selon le modèle américain. Même si elle le voulait, elle ne le pourrait pas ».

Au contraire, l’ambition proposée par Wang Jisi aux jeunes étudiants était liée à à l’idée accomplissement personnel, toute empreinte de la sagesse de la Chine ancienne, marquée par le moralisme confucéen, dont les valeurs individuelles et collectives, jettent, par contraste, une lumière crue sur les manquements de la société chinoise moderne. « Les conditions pour être un homme de bien renvoient à la manière dont vous traitez votre famille et vos collègues de travail ; à votre honnêteté d’étudiant ou de fonctionnaire qui évitent de tricher et refusent la corruption ; aux exigences de probité des chercheurs qui rejettent le plagiat ; à l’intégrité des entrepreneurs ou des commerçants qui répugnent aux constructions de mauvaise qualité et aux produits frelatés ».

Enfin, pour bien faire comprendre ses idées sur ce que devraient être les ambitions internationales de la Chine, Wang Jisi n’hésite pas à utiliser en contre exemple l’histoire de Zhuge Liang, le stratège de Shu de l’époque des Trois Royaumes, vénéré par la grande majorité des Chinois comme un héros exemplaire d’une grande probité morale.

« Liang était d’une moralité parfaite. Mais comme souverain, malgré ses succès, il n’a pas compris que la reconstruction du pays exigeait de conserver un profil bas. Au lieu de cela, il s’engagea, malgré sa faiblesse, dans une compétition avec le Royaume de Wei et échoua dans son ambition d’unifier la Chine ». Plus encore : « S’il avait eu moins d’ambitions stratégiques, son action, appuyée par ses talents diplomatiques, aurait été plus bénéfique pour la société, pour le peuple et pour lui-même ».

L’avenir dira si les dirigeants chinois sauront éviter les écueils du mimétisme stratégique d’autant plus porteur de catastrophes que les tensions sur l’eau et les ressources inciteront de part et d’autre aux positions arc-boutées. Celles-ci seront d’autant plus probables que les nations développées paraissent se raidir à la perspective d’un nouvel acteur global dont les appétits bousculent leur vieille conception du partage des richesses du monde.

François Danjou

Source : Question Chine

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