Le Japon relâche le capitaine de chalutier suite aux menaces de guerre économique par la Chine


par John Chan pour WSWS

Les procureurs japonais sur l’île d’Okinawa ont annoncé hier la libération du capitaine de chalutier Zhan Qixiong, qui était au cœur d’une confrontation de plus en plus grave entre les deux pays. Si la libération de Zhan a fait disparaître les tensions immédiates, aucun des conflits sous-jacents n’a été résolu.

« Les mers qui entourent les îles Diaoyu convoitées par les deux puissances ont aussi une autre importance que celle de réserves de pêche et d’énergies fossiles: elles sont situées stratégiquement au large de la côte chinoise. »

Zhan a été placé en détention le 7 septembre après que son navire a, selon les Japonais, percuté deux patrouilleurs japonais au large des îles Diaoyu (ou Senkaku pour les Japonais) dont la souveraineté est contestée. Le gouvernement chinois a demandé sa libération immédiate et sans conditions, affirmant qu’un citoyen chinois ne pouvait pas être arrêté dans ce qu’il considère comme des eaux chinoises.

Après qu’une cour japonaise a prolongé de 10 jours la détention de Zhan, la Chine a indiqué qu’elle pourrait appliquer de « fortes contre-mesures » et le conflit a rapidement gagné en intensité. Pékin a suspendu les contacts gouvernementaux au plus haut niveau avec Tokyo et annulé une visite de 1000 étudiants japonais à la Shanghai World Expo prévue pour cette semaine ainsi qu’un concert de pop japonaise en Chine.

Le Premier ministre chinois Wen Jiabao a refusé de rencontrer le Premier ministre japonais Naoto Kan aux abords de l’Assemblée générale des Nations unies cette semaine. Le mardi, Wen a répété la demande de la Chine que Zhan soit relâché et a clairement annoncé : « Si le Japon s’obstine en dépit des avis contraires, la Chine prendra des mesures supplémentaires, et le Japon devra accepter la pleine responsabilité pour toutes les conséquences graves. »

Le jour d’après, les autorités chinoises ont arrêté quatre japonais travaillant pour Fujita accusés d’avoir illégalement filmé une zone militaire interdite dans la province d’Hebei. La compagnie japonaise effectuait des repérages dans le cadre d’une opération visant à nettoyer la zone d’armes chimiques laissées par l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Plus important encore, Pékin semble avoir imposé une interdiction de fait des exportations de terres rares vers le Japon. Bien que le ministère du commerce chinois ait démenti ces informations, le New York Times a cité des dirigeants d’entreprises et des commerçants au Japon, en Chine et aux États-Unis qui ont indiqué que Pékin avait donné l’ordre aux exportateurs d’interrompre les envois vers le Japon pour quelques jours.

Cette action de Pékin menaçait de déclencher une guerre économique entre les deux pays. La Chine a 36 pour cent des réserves de terres rares connues au monde, mais au cours de la décennie écoulée elle a établi un monopole mondial virtuel sur la production – plus de 90 pour cent – grâce au faible coût de la main d’œuvre. Les terres rares recouvrent 17 éléments métalliques qui ont une importance capitale dans la fabrication des composants électroniques et de nombreuses autres pièces métalliques de haute technologie, dont celles des réacteurs d’avions et des systèmes de guidage des missiles.

Cet embargo de fait a fait monter les prix des terres rares sur toute la planète et a fait paniquer les producteurs japonais, qui dépendent de la Chine à 100 pour cent pour leur approvisionnement. Le mois dernier, Tokyo a insisté auprès de Pékin pour qu’il augmente ses exportations de terres rares suite à la décision prise en juillet par la Chine de réduire la production et de conserver ses réserves de ces matériaux stratégiques.

Le Japon a commencé à faire marche arrière. Devant la menace de Wen, Kan a déclaré au Financial Times que le conflit serait résolu « calmement » et que les relations sino-japonaises étaient « fondamentalement très bonnes. » Mercredi, le secrétaire général du gouvernement japonais Yoshito Sengoku a demandé que le Japon et la Chine tiennent des discussions à haut niveau « dès que possible pour détendre les relations diplomatiques. »

La décision de Tokyo de faire marche arrière met en lumière le dilemme qui se pose aux élites dirigeantes japonaises. Le Japon a récemment perdu sa position de seconde plus grande économie mondiale au profit de la Chine et est de plus en plus dépendant de ses relations économiques avec celle-ci. En même temps le Japon a une alliance militaire durable avec les États-Unis et ni Washington ni Tokyo ne sont prêts à concéder la domination économique et stratégique en Asie à Pékin.

La prise de position initialement agressive du gouvernement japonais était certainement encouragée par les propres manœuvres agressives du gouvernement Obama visant à saper l’influence chinoise en Asie de ces derniers mois. Les mers qui entourent les îles Diaoyu convoitées par les deux puissances ont aussi une autre importance que celle de réserves de pêche et d’énergies fossiles: elles sont situées stratégiquement au large de la côte chinoise.

Carte des rivalités maritimes en Asie (source : Le Monde diplomatique, Philippe Rekacewicz - septembre 2008)

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Au début de la semaine, le vice secrétaire d’état américain James Steinberg a déclaré que les tensions entre la Chine et le Japon étaient « regrettables, » ajoutant : « De bonnes relations entre la Chine et le Japon sont de notre intérêt. » Cependant, le gouvernement Obama a intensifié la pression sur la Chine au sujet d’un grand nombre de questions – de l’exigence de Washington à ce que Pékin réévalue sa monnaie, aux défis lancés à la Chine dans les eaux stratégiquement sensibles de la Mer Jaune et de la Mer de Chine du sud.

La rencontre entre Obama et Wen à New York a été dominée par les désaccords nets sur la question monétaire. Alors que dans sa rencontre avec Kan, Obama n’a même pas évoqué le fait que le Japon venait d’intervenir unilatéralement pour dévaluer le yen face au dollar, au contraire, il a glorifié l’alliance américano-japonaise comme « l’une des pierres angulaires de la paix et de la sécurité de par le monde. »

Hier, Obama a tenu un second dialogue américano-ASEAN (Association des nations d’Asie du sud-est) soulignant le fait que les États-Unis avaient une « mise de fonds énorme » dans la région et entendaient jouer le premier rôle en Asie. Au forum stratégique de l’ASEAN en juillet, la secrétaire d’état américaine Hillary Clinton a provoqué la colère de Pékin en déclarant que les États-Unis avaient un « intérêt national » à assurer « la liberté de navigation » dans toute la Mer de Chine du Sud contre les prétentions chinoises dans cette zone.

Le lundi prochain, en dépit des protestations chinoises, Les États-Unis vont commencer un exercice naval conjoint avec la Corée du Sud dans la Mer jaune entre la péninsule Coréenne et le continent. Les deux marines ont déjà organisé un entraînement commun en Mer du Japon en réaction à la perte d’un navire de guerre sud-coréen qui aurait été coulé par la Corée du Nord en mars. Tout en l’organisant formellement contre la Corée du Nord, les États-Unis se servent de l’exercice de la semaine prochaine pour affirmer leur « droit » à la libre navigation dans une autre zone stratégiquement sensible.

Le Japon fait partie intégrante de la stratégie du gouvernement Obama pour conserver une position dominante en Asie. Au début de la semaine, le Vice-président américain Joe Biden a résumé le point de vue américain, disant : « il y a une relation émergente que nous devons établir correctement entre les États-Unis et la Chine […] franchement, je ne sais pas comment cette relation peut s’arranger sans passer par Tokyo. »

La Chine, cependant, n’a aucune intention de faire marche arrière. Wen a déclaré à l’Assemblée générale des Nations unies que la Chine ne chercherait pas « l’hégémonie » en Asie, mais a également insisté sur le fait qu’elle ne ferait aucune concession sur les questions essentielles de l’intégrité territoriale – un message très clair à l’attention du Japon et des pays du sud-est asiatique concernant ses litiges maritimes.

La confrontation entre la Chien et le Japon a rapidement produit des réponses belligérantes dans les deux pays. Un éditorial du Global Times cette semaine, intitulé « Trouver le talon d’Achille du Japon, » demandait que l’on étudie les faiblesses économiques du Japon afin d’infliger une douleur « aiguë » à tous les citoyens japonais. « Provoquer la Chine, cela coûte cher. Trouver le point faible du Japon contribuera à arrêter sa politique hostile contre la Chine durant son ascension, » y était-il écrit.

Alors que le secrétaire général du gouvernement japonais Yoshito Sengoku se prononçait contre « le nationalisme extrême à l’esprit étroit, » le maire de Tokyo Shintaro Ishihara annulait mardi une visite en Chine prévue pour le mois prochain et dénonçait Pékin qui agit selon lui comme les yakuzas, les truands japonais réputés pour leur violence. « Je n’irai jamais en Chine, un pays pareil, » a-t-il dit aux journalistes.

Ishihara a également demandé que le gouvernement japonais adopte une position bien plus forte contre la Chine. Si un sous-marin japonais s’introduisait dans les eaux de la Corée du Sud, de la Corée du Nord, ou de la Chine, a-t-il dit, il serait attaqué. « Pourquoi le Japon ne fait-il pas la même chose ? » a-t-il demandé, faisant référence aux sous-marins chinois qui pénètrent dans les eaux japonaises. D’une manière encore plus provocante, il a appelé à des exercices militaires conjoints avec les États-Unis aux îles Diaoyu.

L’escalade rapide d’un incident relativement mineur en une confrontation majeure entre les seconde et troisième puissances économiques mondiales souligne les tensions extrêmes entre les grandes puissances dans le contexte d’une crise économique qui perdure. Aggravée par les interventions sans scrupule de Washington en Asie, cette rivalité menace d’éclater sous de nouvelles formes encore plus dangereuses.

John Chan

(Article original paru le 25 septembre 2010)

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Source : WSWS

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