Interdire le massacre


par Kathy Kelly pour Counterpunch

« Il y a eu moins de 3000 victimes le 11 Septembre. Depuis le lancement de la guerre mondiale contre le terrorisme, plus d'un million de personnes sont mortes en Irak, en Afghanistan et au Pakistan. Seulement 40000 étaient des combattants et des soldats. »

Au début des années 1970, j’ai passé deux étés à soulever des longes de porc dans une usine d’emballage de viande à Chicago. La société Rose Emballage payait 2,25 $ l’heure une poignée d’étudiants pour traiter les porcs. Nous arrivions aux ateliers portant bottes de combat, tabliers en caoutchouc jaune, lunettes de protection, filets à cheveux et blouses blanches longues jusqu’au sol qui ne resteraient pas blanches bien longtemps. Entourés d’assourdissantes machines, nous enjambions de petites mares de sang et de déchets, nous adaptant aux odeurs rances, pour nous diriger vers nos postes de travail, Je montais sur un cageot de lait en face d’un grand bac plein de  longes de porc en cours de décongélation. Puis, balançant un grand crochet d’acier en T, je l’enfonçais dans une grande longe de porc, la sortais du tas, et la déposais sur un tapis roulant transportant la viande dans la machine à jus de cornichon. Parfois, le rugissement d’un contremaître indiquait le passage au traitement des crosses de porcs canadiens, ce qui impliquait de pousser rapidement des lames de métal derrière des coupes rectangulaires de viande. À l’occasion, j’étais  affectée à une machine qui envoyait de la viande et ses déchets dans un tube en plastique, une partie du procédé de fabrication des hot-dogs. Je suis vite devenue végétarienne.

Mais, jusqu’à il y a quelques mois, si quelqu’un s’était avisé de me dire, « Kathy Kelly, tu as abattu des animaux » je suis sûre que j’aurais nié l’avoir fait, et peut-être même aurais-je ressenti un peu d’indignation. Récemment, j’ai pris conscience que j’avais effectivement participé à l’abattage d’animaux. Il en va de même, n’est-ce pas, quant à la perception largement répandue ici aux États-Unis de notre responsabilité en matière de mise à mort d’êtres humains en Afghanistan, au Pakistan, en Irak et dans d’autres régions où les États-Unis tuent systématiquement des civils.

Le fait concret de tuer semble lointain, presque imperceptible, et nous nous habituons tellement à nos rôles exercés à distance que nous remarquons à peine l’hostilité croissante causée par les attaques aériennes des États-Unis en usant de drones téléguidés. Les drones tirent des missiles et larguent des bombes qui incinèrent les gens dans la zone ciblée, beaucoup d’entre eux étant des civils dont le seul « crime » est de vivre avec leur famille.

La voix des villageois d’Afghanistan ou du Pakistan est faible devant le tribunal de l’opinion publique américaine, et inexistante devant les tribunaux américains. Souhaitant susciter la préoccupation quant à l’utilisation de drones américains pour les assassinats ciblés, 14 d’entre nous nous sommes préparés à la tenue d’un procès ici, à Las Vegas, où nous sommes poursuivis en vertu de la loi du Nevada pour avoir pénétré sans autorisation dans la base aéronavale de Creech, dans les environs de Indian Springs, au Nevada.

« L'assassinat ciblé est la tactique la plus coercitive employée dans la guerre contre le terrorisme. Contrairement à la détention ou l'interrogatoire, il n'est pas conçu pour capturer les terroristes, surveiller leurs actions, ou obtenir des informations; tout simplement il est conçu pour éliminer les terroristes. »

Les poursuites ont été engagées à la suite d’une action en avril 2009, lorsque plusieurs douzaines de personnes ont retenu les vigiles à l’entrée principale de la base de Creech dix jours durant. Une de nos bannières disait « Laissez les drones au sol, de peur que vous ne récoltiez la tempête. » Le panneau du père franciscain Jerry Zawada disait : « Les drones n’entendent pas les gémissements des gens sur le terrain, – et nous non plus. » Jerry a apporté ce panneau à la base le 9 avril 2009, lorsque 14 d’entre nous avons tenté de remettre plusieurs lettres au commandant de la base, le colonel Chambliss. Les autorités de l’État du Nevada nous ont poursuivis pour intrusion (sur la base). Nous  croyions que le droit international, qui interdit clairement les assassinats ciblés, nous contraignait à empêcher les frappes au moyen de drones. « Il appartient aux pilotes, que ce soit à distance ou non, de s’assurer que l’évaluation d’un commandant de la légalité d’un projet de frappe est confortée par la confirmation visuelle », écrit Philip Alston, rapporteur spécial des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, et que « l’objectif est en fait légitime, et que les exigences de nécessité, de proportionnalité, et de discrimination sont respectées. »

Les États-Unis ne sont pas en guerre avec le Pakistan. Les dirigeants américains ont maintes fois mis l’accent sur le fait que le Pakistan est notre allié. Néanmoins, des drones guidés depuis les États Unis sont utilisés pour des assassinats ciblés dans le Nord et le Sud-Waziristan. « L’assassinat ciblé est la tactique la plus coercitive employée dans la guerre contre le terrorisme », selon le Journal de Harvard. « Contrairement à la détention ou l’interrogatoire, il n’est pas conçu pour capturer les terroristes, surveiller leurs actions, ou obtenir des informations; tout simplement il est conçu pour éliminer les terroristes. »

Le Pentagone déclare que les attaques au moyen de drones sont une stratégie idéale pour éliminer les membres d’Al-Qaïda. Pourtant, au nom du renforcement de la sécurité des Américains, les États-Unis institutionnalisent l’assassinat en tant que tactique bien-fondée. Cela nous apporte-t-il plus de sécurité ?

Le général Petraeus peut percevoir des gains à court terme, mais à long terme il est probable que les attaques de drones, ainsi que les raids de nuit et la tactique d’escadrons de la mort, auront pour conséquence un retour de bâton. De plus, la prolifération de drones dans de nombreux pays va réduire la sécurité des populations aux États-Unis et dans le monde.

Avec l’utilisation de drones, la population des États-Unis peut ressentir une distanciation encore plus importante et moins de responsabilité parce que les forces armées américaines et les agents de la CIA, invisibles à ses yeux, peuvent assassiner des cibles sans jamais quitter une base américaine. Les sociétés qui fabriquent les drones et les techniciens qui les conçoivent se félicitent d’une technologie de pointe et de la hausse des bénéfices.

Dans une salle d’audience de Las Vegas, le 14 Septembre 2010, le juge qui statue dans notre affaire a une occasion exceptionnelle d’aider à accélérer ce processus en permettant à des témoins experts de parler des obligations des citoyens en vertu du droit international et de la protection de nos droits par la Constitution des États-Unis, tout ceci étant en en relation avec notre devoir d’abolir la guerre au moyen de drones.

Au souvenir de ma participation personnelle à l’abattage (des porcs), j’ai honte d’avoir accepté ce travail sans autre raison que le fait de gagner un tout petit peu plus, par heure, que ce que j’aurais obtenu avec un emploi qui n’impliquait pas de tuer. Il m’a fallu quatre décennies pour déterminer de façon réaliste ce que j’avais fait. Nous faudra-t-il 40 ans à nous, humains, pour reconnaître notre rôle dans le massacre d’autres êtres humains qui ne nous ont voulu aucun mal.

Kathy Kelly

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Article original : Banning Slaughter

Traduction : Wassyla Doumandji pour le MecanoBlog

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