Les dangers de la rivalité qui s’accroît entre les Etats-Unis et la Chine


par Peter Symond pour WSWS

La secrétaire d’Etat Hillary Clinton et le secrétaire à la Défense Robert Gates dans la zone démilitarisée de la péninsule coréenne. Les nouvelles manoeuvres militaires américano-sud-coréennes ne sont qu'une énième intimidations des Etats-Unis à l'égard de la Chine, allié de la Corée du Nord.

Au cours du mois dernier, le gouvernement Obama a repris et accentué sa position de confrontation envers la Chine. Après un brève interruption en mai et juin, durant laquelle Washington cherchait à s’assurer le soutien de Beijing pour une nouvelle série de sanctions onusiennes contre l’Iran, les Etats-Unis ont délibérément attisé les tensions avec la Chine dans une série de mesures agressives en Asie de l’Est et du Sud-Est.

Prenant la parole lors d’un forum sur la sécurité de l’Association des nations d’Asie du sud est (ASEAN) le 23 juillet, la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton s’est rangée de façon provocatrice avec le Vietnam et d’autres pays d’ASEAN dans leurs conflits territoriaux avec la Chine au sujet de la Mer de Chine méridionale. Beijing avait dit à deux hauts représentants américains en mars dernier qu’il considérait la Mer de Chine méridionale comme un de « ses intérêts majeurs. » Néanmoins Clinton a ignoré le message et a appelé à « un accès ouvert » aux eaux auxquelles prétend la Chine, une démarche qualifiée par le ministre des Affaires étrangères chinois Yang Jichi de « quasi attaque contre la Chine. »

Plusieurs jours plus tard, Les Etats-Unis ont commencé un exercice naval majeur conjoint avec la Corée du Sud en Mer du Japon malgré les objections de la Chine. Ces manoeuvres qui étaient présentées comme une riposte à l’allégation du naufrage par la Corée du Nord d’un vaisseau sud-coréen en mars impliquaient 20 navires de guerre sud-coréens et américains dont un énorme porte-avions, l’USS George Washington. Le Pentagone annonce à présent qu’un autre exercice naval aura lieu avec la Corée du Sud dans le courant de cette année dans la Mer Jaune, plus près encore de la Chine.

La semaine dernière, le gouvernement Obama a divulgué les détails d’un pacte nucléaire en cours de négociation avec le Vietnam et qui ouvrirait la voie à la vente de la technologie américaine de réacteur nucléaire à Hanoï. Après avoir déjà soutenu le régime vietnamien concernant la Mer de Chine méridionale, ce marché nucléaire représente un signe de plus d’un alignement stratégique plus étroit entre les deux pays et dirigé contre la Chine. Comme prévu, cette action a provoqué la colère de Beijing qui a accusé Washington d’avoir « deux poids, deux mesures » ce qui « remet en cause l’ordre international actuel. »

La carte des revendications territoriales maritimes en Mer de Chine.

Derrière ces tensions, il y a des changements profonds dans l’équilibre mondial des forces. La croissance économique rapide de la Chine ces deux dernières décennies qui a fait d’elle cette année la deuxième plus importante économie mondiale derrière les Etats-Unis et devant le Japon, perturbe les relations au sein de l’Asie et dans le monde entier. Les Etats-Unis ont réagi à leur propre déclin économique historique par le recours à la puissance militaire pour essayer de s’assurer la domination des régions riches en énergie d’Asie Centrale et du Moyen-Orient, et de contrer la Chine par des alliances et des partenariats allant du Japon et de la Corée du Sud en passant par l’Asie du Sud-Est vers l’Inde, le Pakistan et l’Afghanistan.

La crise économique mondiale de 2007-2008 a fortement exacerbé les rivalités entre ces deux puissances. Initialement, confronté au danger d’une crise financière, le gouvernement Obama avait cherché l’aide de Beijing. Etant le plus grand débiteur au monde, les Etats-Unis dépendent fortement des rentrées d’argent en provenance de la Chine. Mais avec l’accalmie temporaire de la tourmente financière, Washington a commencé à faire pression sur Beijing sur une série de questions, dont celle de la réévaluation de la monnaie chinoise, et d’initiatives concernant le commerce et le changement climatique. Dans le même temps, Washington a commencé à intervenir activement dans la région Asie-Pacifique.

la poupée Hillary Clinton (made in China)

En juillet dernier, la secrétaire d’Etat américaine Clinton a dit en toute franchise à un sommet d’ASEAN en Thaïlande que les Etats-Unis étaient « de retour en Asie », une référence aux critiques à l’égard du précédent gouvernement Bush concernant sa négligence de l’Asie. Clinton a indiqué une nouvelle offensive diplomatique lorsqu’elle a dit aux reporters: « Je sais qu’un grand nombre de voisins de la Chine ont exprimé des inquiétudes [quant à l’accroissement de son influence], donc nous voulons renforcer nos relations avec de nombreux pays de l’Asie de l’Est et du Sud-Est. »

Les implications dangereuses de l’accroissement de frictions entre les Etats-Unis et la Chine ont été présentées lors d’une conférence à Sydney le 4 août par John Mearsheimer, professeur de science politique à l’université de Chicago, conférence intitulée « Le défi de la Chine face à la puissance de l’Amérique en Asie. » Invité en Australie par le Centre for International Security Studies de l’université de Sydney, Mearsheimer, analyste perspicace et fin de la politique étrangère, a dressé un portrait sombre des perspectives pour la paix en Asie et par extension dans le monde. Il a dit à un auditoire très nombreux d’étudiants, de responsables de la politique étrangère et de diplomates que du fait de son expansion économique extraordinaire, la Chine chercherait à devenir une puissance régionale et à exclure d’Asie ses rivaux potentiels, utilisant les mêmes méthodes impitoyables auxquelles les Etats-Unis avaient eu recours pour garantir leur prédominance dans l’hémisphère occidental, c’est-à-dire l’Amérique du Nord, Centrale et du Sud.

« Les Australiens devraient s’inquiéter de l’émergence de la Chine, » a déclaré Mearsheimer, « car il est probable que cela conduira à une compétition intense pour la sécurité avec la Chine et les Etats-Unis, et comporte un potentiel considérable de guerre. De plus, la plupart des voisins de la Chine, dont l’Inde, le Japon, Singapour, la Corée du Sud, la Russie, le Vietnam et aussi bien sûr l’Australie, se joindront aux Etats-Unis pour contenir la puissance de la Chine. Pour dire les choses crûment : la Chine ne peut pas accroître son influence de manière pacifique. »

Mearsheimer a exclu que toutes intentions pacifiques et expressions de bonne volonté pourraient éviter le conflit. Inévitablement, ce qu’un pays considère être une escalade militaire défensive est perçu par ses rivaux comme une dangereuse possibilité d’agression. Du point de vue des dirigeants chinois, a-t-il expliqué, il est tout à fait rationnel d’accroître les forces militaires d’un pays pour défendre ses intérêts dans le monde. En se fondant sur l’expérience récente, a déclaré Mearsheimer, les dirigeants chinois « vont presque certainement conclure que les Etats-Unis sont le pays belliciste et dangereux. Après tout, les Etats-Unis ont été en guerre durant 14 années sur 21 depuis la fin de la Guerre froide. Ce qui veut dire les deux tiers du temps. Et il ne faut pas oublier que le gouvernement Obama semble envisager une nouvelle guerre contre l’Iran. »

L’expansion économique de la Chine en tant que plus grande plate-forme mondiale de travail à bon marché a nécessité une vaste expansion de ses importations de matières premières de tous les coins du globe. Plus de la moitié de son pétrole et de son gaz qui lui sont essentiels est importé, principalement du Moyen-Orient et d’Afrique. Pour cela la Chine est déterminée à s’assurer ses routes maritimes à travers l’Océan Indien en passant par la Mer de Chine méridionale en construisant une force maritime capable de sillonner les océans [blue water navy.] Les Etats-Unis sont tout aussi déterminés à ne pas la laisser faire et à maintenir leur propre prédominance navale.

Mearsheimer a expliqué que l’Australie, qui a jusqu’ici essayé de garder un équilibre entre ses intérêts économiques en tant qu’exportateur majeur de minerais à la Chine et son alliance de longue date avec les Etats-Unis, serait inévitablement attirée dans le conflit entre les Etats-Unis et la Chine. Pour passer de l’Océan Indien à la Mer de Chine méridionale, a-t-il dit, le trafic maritime chinois n’a que trois options : Le détroit de Malacca, contrôlé dans les faits par Singapour, un allié étroit des Etats-Unis, ou les détroits de Lombok et Sunda traversant l’archipel indonésien, dont tous deux sont situés tout juste au nord de l’Australie. « Les mesures que la Chine prend pour neutraliser la menace que représente l’Australie pour ses voies maritimes … poussera certainement Canberra à travailler étroitement avec Washington pour contenir la Chine. »

Mearsheimer a reconnu avec une certaine candeur qu’il trouvait ses propres conclusions « franchement déprimantes. » De plus, bien qu’il fût en train d’envisager l’impact de l’expansion de la Chine pour les deux décennies à venir, il existe des conséquences immédiates. Les Etats-Unis ont déjà démontré durant les vingt dernières années leur volonté de lancer des actions militaires agressives, notamment en Irak et Afghanistan, pour poursuivre leurs intérêts contre leurs rivaux. L’ensemble de la vision stratégique du Pentagone consiste à empêcher l’émergence d’une puissance, amie ou ennemie, capable de défier la suprématie militaire américaine. Les dernières mesures du gouvernement Obama en Asie font partie d’une stratégie visant précisément à préempter l’expansion de la Chine en contrant son influence régionale et en créant des obstacles majeurs à son expansion militaire.

Le conflit Etats-Unis-Chine a des parallèles historiques significatifs. Au début du vingtième siècle, l’émergence de l’Allemagne comme puissance capitaliste dynamique avait attisé une compétition et une rivalité profondes avec l’empire britannique et d’autres puissances majeures, ce qui avait provoqué deux guerres mondiales dévastatrices. Dans les années 1930 et 1940, la montée du Japon et son besoin de marchés et de matières premières l’avait mis en rivalité avec les Etats-Unis et les intérêts grandissants de l’impérialisme américain en Asie. Il est significatif que l’extension de la Seconde guerre mondiale au Pacifique en 1941 a été déclenchée lorsque les Etats-Unis ont imposé un blocus sur le pétrole qui a menacé de paralyser le Japon. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et comme Beijing en est tout à fait conscient, l’armée américaine cherche à maintenir sa capacité à bloquer l’approvisionnement à ses rivaux actuels et potentiels.

Au moment où le capitalisme sombre dans sa pire crise économique depuis les années 1930, le danger se profile à l’horizon de rivalités entre grandes puissances sur les questions de marchés, de matières premières et de position stratégique, ce qui menace une fois de plus de se transformer en conflagration mondiale catastrophique, impliquant cette fois des pays en possession de l’arme nucléaire. L’unique force sociale capable d’empêcher une telle guerre est la classe ouvrière internationale, se mobilisant de façon unifiée à l’échelle mondiale pour abolir le système capitaliste et sa division dépassée du monde en Etats nations rivaux et en la remplaçant par une économie mondiale démocratiquement organisée et rationnellement planifiée. Telle est la perspective socialiste internationaliste avancée par le Comité international de la Quatrième Internationale et ses sections de par le monde.

(Article original paru le 12 août 2010)

Source : WSWS

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