La Chine imperturbable


par François Danjou pour Question Chine

Après une période d’accalmie, liée à la bonne tenue de la Chine dans la tempête de la crise financière, les critiques contre Pékin ont repris de plus belle. L’éventail est large. On s’inquiète de sa proximité chinoise avec la Corée du Nord dans l’affaire du torpillage de la frégate sud coréenne, on dénonce ses ambitions exorbitantes en Mer de Chine et la montée en puissance de sa marine, ainsi que les intentions cachées de sa politique d’ouverture à Taïwan.

Dans le domaine économique, la question controversée des « terres rares » refait surface. La Chine, qui assure 90% des exportations de ces métaux aux noms exotiques, indispensables à nombre d’équipements modernes, a créé une controverse en réduisant ses quotas d’exportation, tandis que la récente décision de laisser flotter le Yuan n’a pas convaincu les observateurs, qui suspectent une manœuvre dilatoire.

Plus inquiétant peut-être : pour la première fois dans l’histoire des relations extérieures de la Chine, les entreprises allemandes, dont les géants Siemens et BASF – à eux seuls ces deux groupes ont investi 9 milliards d’Euros en Chine et y emploient plus de 30 000 personnes -, ont joint leur voix à la grogne américaine – notamment celle de Microsoft et General Electric – pour dénoncer le mauvais climat des affaires.

Dans le collimateur : les violations du droit de propriété et les mesures discriminatoires de Pékin en faveur des entreprises chinoises, qui handicapent l’investissement étranger dans les secteurs de haute technologie. Selon une société américaine d’intelligence économique, la valeur totale des logiciels piratés entre 2005 et 2009 s’élèverait à 7,6 milliards de dollars.

Allemands et Américains dénoncent aussi la nouvelle règlementation sur les appels d’offre de l’Etat stipulant que les candidats étrangers à un marché public doivent accepter de transférer tout ou partie de leur technologie à un partenaire chinois. Pour ne rien arranger la Chine a reculé de la 86e à la 89e place sur 183 dans le dernier rapport de la Banque Mondiale sur l’environnement des affaires.

Face à ces critiques, le Bureau Politique, conscient qu’il n’a pas encore toutes les cartes en main pour imposer ses volontés directement, reste plutôt placide et contre attaque sur un mode symbolique. En même temps, il saisit toutes les occasions offertes par le désarroi des économies mondiales pour élargir son influence, avancer ses pions sur l’échiquier mondial des affaires, investir de nouveaux marché et élargir ses sources d’approvisionnement en énergie et matières premières.

A Hillary Clinton, qui avait proposé les bons offices de Washington, sur les querelles en Mer de Chine lors de la conférence de l’ARF à Hanoï (23 juillet), Pékin vient sèchement de répondre de ne pas interférer dans ses relations bilatérales avec le Vietnam. Pour faire bonne mesure, Yang Jiechi, le ministre des Affaires étrangères accusait les Etats-Unis de créer une atmosphère conflictuelle en Asie du Nord-est et en Mer de Chine, tandis qu’un officiel du Waijiaobu réaffirmait, peut-être imprudemment, que « la Mer de Chine faisait partie des intérêts stratégiques chinois, au même titre que le Tibet et Taïwan ».

Le tout, au milieu des bruits de ferraille et de bottes d’une série d’exercices militaires de l’alliance Séoul – Washington, près des côtes coréennes, auxquels répondaient deux exercices chinois au large du Zhejiang et en Mer de Chine du Sud. Ce dernier, qui regroupait pour la première fois des bâtiments des trois flottes chinoises, mettait en œuvre les équipements les plus modernes de la marine, notamment les unités lances missiles et celles équipées de missiles antinavires, bête noire des porte-avions américains.

A côté de ces postures symboliques, probablement moins alarmantes qu’il n’y paraît, la Chine avance ses pions stratégiques et économiques ailleurs dans le monde, avec une étonnante constance. En déplaçant un peu l’objectif et en ouvrant le champ d’observation, on la voit, fin mai début juin avec Wen Jiabao, resserrer les liens de voisinage, au Japon, en Corée du Sud, en Mongolie et au Myanmar, six mois à peine après la visite à Séoul, Tokyo et Rangoon du Vice-président Xi Jinping.

Le discours officiel, rodé et policé à l’extrême, est invariable : « Améliorer la confiance mutuelle et renforcer l’amitié entre les peuples ; promouvoir la coopération économique et commerciale ; exprimer la détermination chinoise à maintenir la paix et la stabilité dans la région. » Pourtant, à y regarder de plus près, le sommet Chine – Japon – Corée du sud, les 29 et 30 mai, qui empiète sur une chasse-gardée américaine, tente de faire contrepoids à l’influence de Washington.

Comme ailleurs, la méthode est économique et commerciale. A ses deux voisins, d’autant plus enclins à se rapprocher des Etats-Unis que la situation de sécurité est tendue, Wen Jiabao a, entre autres, proposé de créer un cadre de coopération institutionnel avec un secrétariat attitré pour accélérer la création d’une zone de libre échange et multiplier les relations dans des domaines impliquant le long terme, tels que la jeunesse, la culture et l’éducation.

A Rangoon, la visite du Premier Ministre, qui se déroulait en même temps que celle d’une importante délégation militaire de l’APL de la Région militaire de Jinan, a été marquée par le lancement officiel de la construction d’un oléoduc (771 km – capacité 22 millions de Tonnes/an) et d’un gazoduc (793 km -capacité 12 milliards de m3/an) reliant le sud Yunnan au terminal de Kyaukpyu, sur l’île de Ramree, 400 km au Nord-Ouest de Rangoon.

Le terminal, construit par Petrochina, aura une capacité de stockage de 600 000 m3 et pourra accueillir des tankers chinois de 300 000 tonnes, venant du Moyen Orient et d’Afrique, évitant ainsi le détroit de Malacca. Si le pétrole est africain ou vient du Golfe, le gaz, lui, est birman, puisque selon le magazine américain « Oil & Gas journal », le Myanmar possède les plus importantes réserves du sud-est asiatique.

Quelques semaines auparavant, le Vice-président Xi Jinping, qui s’était déjà rendu en Corée du Sud, au Japon et au Cambodge en décembre 2009, se trouvait en Australie, où il présidait à la signature de plus d’un milliard de $ d’investissements impliquant la Chine dans un contrat d’assistance technique avec le Groupe Fortescue Metal, ainsi que dans le financement d’une voie ferrée et d’installations minières sur la côte Ouest (avec Karara mining). En même temps, Wuhan Steel rachetait 8% des parts de la société minière Riversadle et 40% de sa mine de charbon au Natal, pour une valeur de 800 millions de $.

Presqu’au même moment, le 2 juin dernier, l’Eximbank accordait à l’Equateur un prêt sur 15 ans, d’une valeur de 1,68 milliard de $, aux taux inhabituellement élevé de 6,9%, et fortement contesté par l’opposition, pour la construction, au pied des Andes, dans la forêt amazonienne, d’un gigantesque barrage, capable d’assurer 35% des besoins en électricité du pays.

En Amérique Latine, la Chine est également présente au Venezuela – 20 milliards de $ prêtés en avril pour développer le gisement de sables bitumeux de la ceinture d’Orinoco -, au Chili (prospection minière pour une mine de fer), au Pérou, où les compagnies chinoises détiennent 30% du secteur minier, et en Argentine, où CNOOC a investi plus de 3 milliards de $ en mars 2010 pour 20% des parts de Pan American Energy LLC, et où elle propose de remettre à niveau du réseau ferré en échange de l’achat de trains chinois par les Argentins. Mais c’est surtout au Brésil, où le président Hu Jintao se trouvait en avril, que Pékin met en œuvre, à grande échelle, la « diplomatie du Dollar à la chinoise ».

Selon le Washington Post, au cours des six derniers mois, elle a investi 20 milliards de $ dans le pays. Un des résultats de cet engagement sans précédent est la construction à 200 km au nord de Rio d’une ville usine comprenant un chantier naval, 2500 m de quais, une aciérie, une usine automobile et une usine pour équipements de forage.

Les autres projets gargantuesques au Brésil concernent la construction d’une ligne TGV entre Rio et Sao Polo, une prise de participation dans le réseau de distribution électrique et l’achat de terres pour la culture du soja. Mais l’objectif principal de la Chine reste la participation à l’extraction des réserves offshore, qui a conduit la Banque de Développement de Chine à accorder un prêt de 10 milliards de $ à Petrobras.

La quête d’hydrocarbures pour nourrir l’explosion de la demande énergétique – la consommation chinoise de pétrole a doublé en 10 ans – avait commencé il y a plus de 10 ans au Moyen Orient et en Afrique. Elle n’a pas faibli. Depuis le début de l’année, de nouveaux accords ont été signés avec le Quatar (exploration) en coopération avec Royal Dutch, des négociations sont en cours avec l’Irak, où les compagnies chinoises bravent plus facilement les risques de sécurité, et avec l’Iran où la Chine reste le dernier investisseur potentiel après le départ des compagnies occidentales.

Au Nigéria Pékin vient d’alourdir sa main en investissant 23 milliards de $ pour construire des raffineries et un complexe pétrochimique. Cette initiative lui conférera un avantage dans la compétition pour l’exploitation des 6 milliards de barils de réserve détenus par le pays. Enfin, en février CNOOC a annoncé qu’il investissait 2,5 milliards de $ dans le groupe pétrolier britannique Tullow pour les droits d’exploitation de 2 champs pétroliers en Ouganda. Il proposait aussi à Kampala de construire un pipeline de 1300 km à travers l’Afrique de l’Est.

En Europe, la Chine est également active et ses investissements sont bien accueillis par les pays mis en difficulté par la crise. En juillet, on apprenait qu’elle avait acheté pour 400 millions d’obligations sur dix ans émises par le gouvernement espagnol. Peu avant, le gouvernement grec avait donné son accord pour plusieurs milliards d’investissements chinois, annoncés par le Vice-premier ministre Zhang Dejiang, venu à Athènes avec 30 hommes d’affaires. Au total 14 accords ont été conclus qui représentent le plus gros investissement chinois en Europe à ce jour.

Au centre de ces accords se trouve la compagnie nationale COSCO, un des plus gros opérateurs de ports de conteneurs du monde qui a pris le contrôle des opérations du port du Pirée et de son chantier naval par le biais d’une concession de 35 ans, pour une valeur de 700 millions d’Euros. La compagnie de télécom Huawei, déjà très présente en Europe, a signé un accord de coopération avec le grec OTE. D’autres projets sont à l’étude, tels qu’un investissement dans le réseau ferré, que le gouvernement s’apprête à nationaliser, ainsi que la construction d’un aéroport en Crète et d’un centre logistique au nord d’Athènes.

Enfin, le 2 août, le constructeur automobile Geely a finalisé le rachat de Volvo pour 2,7 milliards de $, tandis que le même jour, clin d’œil des capitalistes chinois à la folie affairiste du football mondial, le magnat hongkongais Kenneth Huang, soutenu par un puissant fond d’investissement chinois, a, en concurrence avec un homme d’affaires syrien, proposé de racheter les dettes du club de football de Liverpool, 18 fois champion d’Angleterre, pour la somme de 375 millions de dollars.

En bref :

Sommet de l’ARF. Chine, Etats-Unis, Vietnam, Corée du Nord : le 17e sommet de l’ARF, forum de sécurité de l’ASEAN, réunissant les 10 pays de l’ASEAN, la Chine, le Japon les deux Corées, les Etats-Unis et l’UE a eu lieu à Hanoi, le 23 juillet dernier. Il a été le théâtre de passe d’armes verbales entre la Chine et les Etats-Unis sur les questions de souveraineté en Mer de Chine, que Pékin considère comme une mer intérieure. La Chine, qui souhaite régler les différends de manière bilatérale avec les pays limitrophes, a brutalement rejeté une proposition américaine de médiation entre Pékin et Hanoi. Tout en cherchant – pour l’instant en vain – à fédérer l’ASEAN pour négocier avec Pékin, le Vietnam a condamné les postures militaires et souhaité que les différends ne donnent pas lieu à une course aux armements. Le forum, dont l’influence directe est faible, a également appelé à la fin du programme nucléaire nord-coréen et au retour de Pyongyang à la table des négociations à six.

Sommet de l’ARF. Chine Corée du Nord : Sur la crise entre Pyongyang et Séoul suite au torpillage de la frégate sud-coréenne Cheonan, le 26 mars dernier, le forum n’est pas parvenu à un consensus sur les responsabilités de l’attaque, la Chine ayant pris ses distances avec le rapport d’experts internationaux établissant les responsabilités de la Corée du Nord.

Manœuvres navales et zones d’intérêt stratégique : Le 27 juillet dernier, le China Daily publiait un éditorial qui donnait la position chinoise sur les manœuvres conjointes Corée du Sud – Etats-Unis, initialement prévues en Mer Jaune, puis déplacées en Mer du Japon à l’Est : « Que diraient les Etats-Unis, si les Chinois ou les Russes traversaient l’océan pour organiser des manœuvres en haute mer, non loin des côtes de Floride, de New-York ou de la Californie ? ».

Manœuvres navales et zones d’intérêts stratégiques (suite) : Alors que les Etats-Unis et la Corée du Sud avaient un moment envisagé de jouer leurs manœuvres conjointes en Mer Jaune, sous le nez des Chinois, le porte-avions Georges Washington a finalement croisé en Mer du Japon. Les Chinois étaient rassurés. Le 21 juillet, le site China.org écrivait : « Après les vigoureuses protestation chinoises, les Etats-Unis ont apparemment accepté de composer, en laissant le porte-avion nucléaire G. Washington hors de la Mer Jaune ». Cette concession, décidée après les déclarations chinoises accusant les Etats-Unis de provocation, a induit quelques doutes chez les Sud-Coréens : « les Etats-Unis nous incitent à plus de réalisme, nous les espérons plus coopératifs ». Elle été perçue comme une reculade par plusieurs experts américains : « Le moins qu’on puisse faire pour réaffirmer la liberté de navigation, est que le porte-avion fasse escale à Inchon avant de repartir », écrivait Ralph Cossa. Malgré ces critiques, le Pentagone est resté ferme et, pour éviter de mettre de l’huile sur le feu, a ordonné au G Washington de faire escale à Pusan, au sud de la péninsule.

Mer de Chine du Sud. Global Times : Commentant les affirmations du Waijiaobu selon lesquelles la Mer de Chine faisait partie des zones d’intérêt stratégiques chinoises au même titre que Taïwan et le Tibet, le Global Times, qui dépend du Quotidien du Peuple, a tenu à relativiser cette prise de position, considérée comme agressive par Washington. Le 27 juillet, le journal, qui habituellement défend une ligne très critique à l’égard des Etats-Unis, écrivait, abandonnant sa ligne éditoriale habituelle : « la Chine devrait éviter d’élargir indéfiniment ses intérêts vitaux. Même une grande puissance peut faire des concessions territoriales, sans pour autant faire des sacrifices ».

Mer de Chine du sud. Secrétaire Général de l’ASEAN : Intervenant dans la querelle de mots entre H Clinton et Yang Jiechi sur la souveraineté en Mer de Chine, lors de l’ARF, le Secrétaire Général de l’ASEAN, le Thaïlandais Surin Pitsuwan rappelait qu’il était important de garantir la liberté de navigation le long des lignes de communication essentielles en Mer de Chine, puisque 85% des approvisionnements en énergie à destination de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud transitent dans ces eaux. « C’est une voie de communication vitale pour tout le monde, en Asie du Nord-est et pour tous les pays d’Asie du Sud-est. »

Source : Question Chine

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