Au-delà des sanctions, la réalité de la géopolitique de l’énergie


par Vincent Eiffling pour Chroniques Persanes

Il clair que les sanctions internationales et peut-être plus encore les sanctions unilatérales prises par les Etats-Unis et l’Union européenne porteront un coup de frein à l’expansion du secteur des hydrocarbures iraniens ; nerf névralgique de l’économie du pays.

Cependant, les développements survenus au cours de ce mois de juillet démontrent que malgré le contexte international actuel autour de la question nucléaire, le secteur énergétique iranien séduit encore les puissances étrangères.

Les tracés des projets de gazoducs IPI (rouge) et TAPI (vert).

Ainsi, ce 26 juillet, l’Iran a inauguré un nouveau gazoduc long de 902 km, reliant Assalouyeh, dans le sud-ouest du pays, à Iranshahr, dans la province du Baloutchistan (sud-est). Ce gazoduc constitue en fait la première partie du projet IPI (Iran-Pakistan-Inde) auquel les Etats-Unis sont férocement opposés en raison du poids géopolitique que sa réalisation procurerait à Téhéran. Ce projet, connu également sous le vocable de « gazoduc pour la paix », devrait permettre d’évacuer le gaz en provenance du gisement de South Pars en direction de l’Asie du sud. Washington a à plusieurs reprises fait pression sur Islamabad et New Delhi pour que ceux-ci abandonnent le projet. Les américains avaient réussi à en éloigner l’Inde pendant un cours laps de temps, notamment grâce à la signature d’un pacte de coopération bilatérale signé en 2008 dans le domaine du nucléaire civil – pacte qui alimentera d’ailleurs les diatribes iraniennes accusant Washington de mener une politique de deux poids deux mesures dans le domaine du nucléaire, l’Inde n’étant pas signataire du TNP à l’inverse de l’Iran.

Or, au cours de ces derniers mois, l’Inde a pourtant à nouveau fait part de son intérêt pour le projet. Le vote de nouvelles sanctions, tant par le CSNU que par le Congrès, a par ailleurs suscités des craintes chez les officiels indiens, lesquels se sont dits préoccupés pour le futur de leur approvisionnement énergétique et pour leur liberté d’investissement dans ce secteur (certaines des nouvelles sanctions présentant un caractère d’extraterritorialité, caractère déjà présent depuis l’adoption de la loi d’Amato en 1996). En raison de l’instabilité persistante en Afghanistan, le projet IPI semble donc à nouveau prendre le dessus sur le projet TAPI (Turkménistan, Afghanistan, Pakistan, Inde) dans les esprits des dirigeants indiens. L’Inde a par ailleurs évoqué la possibilité d’associer le Turkménistan au projet IPI en réalisant un tracé longeant la frontière orientale du territoire iranien et rejoignant le nouveau gazoduc tout juste inauguré. En outre, même si beaucoup s’interrogent à New Delhi sur la pertinence de mettre l’approvisionnement énergétique du pays dans les mains de son plus vieil ennemi (le Pakistan), l’intérêt marqué pour l’Iran n’en a pas disparu puisque la possibilité existe de créer un terminal de GNL dans le port iranien de Chabahar, lequel permettrait d’évacuer le gaz iranien vers le sous-continent indien sans passer par le territoire pakistanais. Enfin, les parties iraniennes et indiennes auraient également évoqué la possibilité de mettre en chantier un gazoduc sous-marin reliant les deux pays au travers de la mer d’Oman.

Le ministre iranien des affaires étrangères a pour sa part évoqué une possible participation de la Russie et de la Chine au projet IPI. Pékin pourrait en effet profiter des infrastructures existantes pour les compléter par un tracé reliant le sud du Pakistan à la province du Xinjiang. La Chine avait déjà imaginé un projet similaire (resté pour l’heure sans suite), dans le secteur pétrolier toutefois : à partir du port pakistanais de Gwadar (port dans lequel elle a considérablement inveti ces dernières années et dans lequel elle dispose de facilités), élément le plus à l’est de son dispositif de collier de perles (ceinture de plusieurs ports entre le Moyen-Orient et Shangaï au sein desquels Pékin dispose de points d’ancrages afin de sécuriser ses importations pétrolières depuis le détroit d’Ormuz jusqu’en mer de Chine, en passant par le détroit de Malacca), Pékin envisageait de construire un terminal pétrolier et un oléoduc jusqu’au Xinjinag, ce qui lui aurait procuré plusieurs avantages :

  1. Un gain considérable en distance à parcourir.
  2. Un évitement du détroit de Malacca, zone géopolitique sensible qu’elle ne peut entièrement dominer dans la configuration actuelle du système international.
  3. Un ancrage de son influence au Pakistan, rival de l’Inde, elle-même rivale de la Chine (les ennemis de mes ennemis sont mes amis …)

Pour l’heure, même si les éventualités d’un participation russe et chinoise au projet IPI se cantonnent à de simples déclarations unilatérales en provenance de Téhéran, elles n’en témoignent pas moins de l’ambition que l’Iran entend jouer à l’avenir dans le secteur énergétique au sein de l’Eurasie.

Autre fait marquant de ce mois de juillet, la signature entre l’Iran et la Turquie d’un accord prévoyant la construction d’un nouveau gazoduc de 660 km entre les deux pays, ce dernier devant également être approvisionné à partir du gisement de South Pars.

Une plate-forme gazière du gisement offshore de South Pars, considéré comme l'un des plus importants au monde.

Si ces projets témoignent bien de l’intérêt toujours existant que suscite le secteur énergétique iranien et plus encore, la position d’espace intermédiare du pays entre le Moyen-Orient et l’Asie Centrale, il reste que Téhéran va devoir trouver les crédits nécessaire à l’augmentation de sa production ce qui, sans l’assistance des occidentaux et malgré les discours optimistes des dirigeants de Téhéran, risque de s’avérer relativement complexe. Néanmoins, la signature de ces accords fait les choux gras du régime dans la mesure où ils lui permettent d’arguer que son « isolement international » est essentiellement le fait des occidentaux.

Source : Chroniques Persanes

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