Top Secret America : Une Amérique pas si secrète


Le Washington Post publie une enquête sur l’évolution de la communauté du renseignement US qui peine à étonner, tant par la nature des informations publiées que par l’analyse qui en est faite.



Signée par les éminents journalistes Dana Priest et William M. Arkin, l’enquête journalistique « Top Secret America » fait l’objet d’un mini-site dédié hébergé par le Washington Post, agrémenté de graphiques interactifs et d’une cinématique d’introduction. Réalisé au cours des deux dernières années, ce reportage vise à décrire les développements et l’expansion du renseignement américain depuis le 11 septembre 2001.

Les chiffres sont au centre du reportage Top Secret America, qu’il s’agisse du montant des contrats alloués à des compagnies privées, du nombre d’agences chargées d’une même mission ou du nombre de sous-traitants employés par une institution. Malgré cette pléthore de chiffres, la base de données ne recèle pas de grandes découvertes pour qui s’intéresse au renseignement US, étant fondée presque exclusivement sur des informations publiées lors des signatures de contrats sur des sites gouvernementaux ou sur ceux des sociétés concernées.

Si l’effort visant à créer un recensement exhaustif des sous-traitants du renseignement américain est louable, ce listing ne se suffit pas à lui-même, en l’absence d’une mise en contexte suffisante. L’argumentaire du reportage ne se révèle pas aussi complet que la base de données qui l’accompagne, reposant principalement sur quelques chiffres et affirmations choc.

« 850 000 individus détenant une accréditation Top Secret »

Ce chiffre impressionnant est présenté dès la vidéo d’introduction et ne fait pas réellement l’objet d’explications. Il est tout d’abord à mettre en rapport avec l’effectif global de la communauté du renseignement, du gouvernement américain et des forces armées US, institutions qui font toutes usage plus ou moins régulièrement de documents classifiés. Les principales agences de renseignement américaines comptent environ 100 000 employés, le FBI plus de 30 000, le DHS regroupe plus de 200 000 effectifs au sein de plusieurs agences, les forces armées américaines comptent un total de 1.4 millions de personnels d’active. Plusieurs ministères américains ont également accès à des documents classifiés, notamment ceux de la justice, des finances, des affaires étrangères et de l’énergie. Le congrès et le sénat américain compte également un certain nombre de ces accréditations, au même titre que les administrations locales dans chacun des cinquante états. S’il est certain que tous les fonctionnaires de ces administrations ne disposent pas d’une accréditation Top Secret, il serait également inexact de laisser penser que ce passe-droit est désormais plus répandu dans le secteur privé qu’au sein du gouvernement fédéral.

L’augmentation des accréditations de niveau « top secret » n’est pas seulement liée à l’externalisation, mais également aux multiples effets de la surclassification. Les services de renseignement américains sont connus pour leur recours quasi-systématique à la classification, pour tous types de données. Les informations les plus sensibles ne sont plus les seules à recevoir le tampon Top Secret, mais également toutes les données connexes, des plus petits détails techniques, aux tâches administratives ou logistiques ayant un vague lien avec le recueil ou l’analyse du renseignement. Ce verrouillage généralisé nécessite donc de tous les acteurs de disposer des accréditations adéquates, obtenues après des vérifications poussées (screening), voire des entretiens et des enquêtes complémentaires. Il est également à noter que l’obtention d’une telle accréditation permet de consulter ponctuellement un document Top Secret si les circonstances l’exigent et non d’avoir un accès sans restriction à tous les documents de cet échelon.

Pour de nombreux contrats, y compris les moins sensibles, les agences exigent désormais des sous-traitants accrédités, afin d’éviter le moindre risque. Ceci renforce encore l’augmentation du nombre des autorisations et a donné naissance à des sociétés spécialisées dans le recrutement d’employés autorisés Top Secret.

« 2 000 compagnies sous-traitant pour le renseignement »

Là encore, le chiffre est fourni sans beaucoup d’explications, l’enquête préférant s’attarder sur la multiplication des contrats et ce qu’elle considère comme une croissance sans fin de la communauté du renseignement, à travers l’externalisation. Pourtant, nombre de ces entreprises sous contrat ne prennent pas part au travail de renseignement, mais se voient déléguer des tâches de soutien, de maintenance ou de R&D.

Ce recours accru par les agences de renseignement à des sous-traitants privés est notamment lié aux baisses de crédits qui ont suivi la fin de la guerre froide. La CIA en particulier, a subi une véritable cure d’amaigrissement, les services jugés les moins utiles subissant des réductions de moyens, voire des fermetures, entraînant perte de compétences et retards technologiques. Peu après le 11 septembre, la CIA a du très rapidement remonter en puissance, recevant d’importants crédits à cet effet. L’agence entreprit alors d’externaliser une part de ses activités de soutien, parmi lesquelles l’intendance, la maintenance ou encore la sécurité, afin de concentrer le recrutement et la formation de ses employés à son cœur de métier: la collecte et l’analyse du renseignement.

Dans le même temps, la CIA a également signé de nombreux contrats de R&D et investi directement dans des compagnies spécialisées dans les NTIC et les technologies ISR, afin de rattraper son retard et de contrer la concurrence de la NSA. L’agence centrale avait également perdu du terrain en matière d’opérations clandestines et de renseignement humain, au point que ces activités se voyaient souvent accaparées par le SOCOM, qui bénéficiait du soutien de Donald Rumsfeld. Là encore, le secteur privé fut mis à contribution et la CIA eu recours au service de plusieurs SMP, notamment Blackwater, avec qui l’Agence mène encore des opérations en AfPak.

De la même manière, les autres agences de renseignement ont externalisé plusieurs secteurs de leur activité afin de réserver leurs effectifs au commandement et à l’analyse du renseignement. La logistique, le recueil et le traitement des informations les moins sensibles, la traduction et la R&D sont parmi les activités qui font l’objet d’une privatisation plus ou moins soutenue selon les services.

« Trop d’agences, trop d’informations »

Ces problématiques sont soulevées au cours du reportage, mais les auteurs ne semblent pas chercher à y apporter des réponses. Le monde du renseignement américain n’est pas exempt d’imperfections, de rivalités, de cloisonnements et de redondances, mais ces reproches assez classiques ne font pas l’objet d’un argumentaire solide dans Top Secret America.

Le nombre d’agences chargées du renseignement peut sembler élevé mais découle de réponses apportées en leur temps à des besoins spécifiques. Ces agences, créées pour la plupart après la seconde guerre mondiale, opèrent dans des champs d’action qui leur sont propres: renseignement extérieur (CIA), lutte contre les trafics (DEA, ATF), protection d’autorités (Secret Service), renseignement intérieur (DHS), renseignement militaire (DIA, MI), enquêtes criminelles et contre-espionnage (FBI, DoJ). D’autres agences ou sous-agences se concentrent chacune sur un type de renseignement précis, qu’il s’agisse d’imagerie (NRO), d’interceptions de communications (NSA), de renseignement géospatial (NGA), etc. Si les relations interagences sont parfois problématiques et si les opérations de plusieurs agences tendent parfois à se chevaucher, la fusion des services ne constitue pas toujours une solution viable.

La communauté du renseignement doit bien évidemment se réformer et progresser dans la coopération et le partage de l’information, mais la fusion ou l’intégration au sein d’une nouvelle chaîne hiérarchique entraîne une inévitable période d’inertie et des frictions internes qui ne peuvent être négligées. De plus, un gain d’efficacité n’est pas toujours garanti.

Enfin, Top Secret America n’échappe pas au cliché représentant des agences de renseignement submergées par des flots d’informations peu utiles qu’elles ne pourraient contrôler et qui les empêcheraient de réfléchir. Si les services de renseignement font face à une multiplication des flux d’informations à traiter, il ne leur est pas permis d’ignorer des sources d’information et ils sont contraints de se doter des technologies et des process adéquats à leur exploitation. Une évidence pointée par Clay Shirky: « It’s not information overloard. It’s filter failure. »

Source : Zone d’Intérêt

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