La « nouvelle norme »


par Alex Lantier pour WSWS

Deux mois après que l’annonce d’un plan de sauvetage européen de 750 milliards d’euros a freiné la panique engendrée sur les marchés mondiaux par la crise de la dette grecque, il est clair que ce sauvetage était l’occasion pour effectuer une réorientation marquée de la politique européenne et internationale. Les assertions que la crise économique n’était qu’une aberration temporaire ont été abandonnées. L’appauvrissement continu de la classe ouvrière doit plutôt devenir la « nouvelle norme ».

Le démembrement inévitable de la zone euro.

Le plan de sauvetage a été conçu pour empêcher un mouvement de liquidation des titres boursiers provoqué par la crainte de l’opposition dans la classe ouvrière et des conflits entre les grandes puissances européennes sur la question du financement des dettes internationales et de la Grèce. Le plan aurait été accepté après des menaces lancées par la France selon lesquelles elle était prête à abandonner l’euro. Le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a mis en garde que les relations entre les Etats européens étaient à leur point le plus tendu depuis l’éruption de la Seconde Guerre mondiale.

En envisageant les risques inhérents à la dissolution de la monnaie commune — l’éclatement du commerce européen, l’effondrement des exportations allemandes, et même la possibilité d’une guerre franco-allemande — la classe dirigeante a décidé de sauver l’euro sur le dos des travailleurs.

Les fonds qui serviront à payer le sauvetage, qui équivaut à un autre gigantesque versement fait aux grandes banques, proviendront de coupes dans les programmes sociaux à une échelle sans précédent. Cette décision a été appuyée en Grande-Bretagne par l’arrivée au pouvoir d’une coalition conservateurs-libéraux démocrates en mai, et elle a été ratifiée officiellement par les grandes puissances du monde, le mois dernier, au sommet du G20 à Toronto.

Les mesures d’austérité dépassent de loin les frontières des économies effondrées de la Grèce et de l’Espagne, où les travailleurs doivent continuellement faire face à de nouvelles coupes après quelques semaines. Elles doivent mener à une transformation de la vie sociale à travers le monde occidental.

En Grande-Bretagne, des coupes de 85 à 100 milliards de livres devraient entraîner la suppression de 1,3 million d’emplois, une hausse dramatique du nombre de personnes sans-abris, l’effondrement de l’entretien des infrastructures et des services publics, et des réductions de 25 à 40 pour cent dans les budgets des gouvernements régionaux.

L’Allemagne, l’État européen le plus solide du point de vue fiscal, prévoit des coupes de 80 milliards d’euros.

En France, le président Nicolas Sarkozy prévoit des coupes drastiques dans les retraites et une réduction de dix pour cent dans les budgets des municipalités tout en offrant un remboursement d’impôt de 30 millions d’euros aux milliardaires comme Liliane Bettencourt.

Ce changement généralisé de politique permet de mettre en perspective le récent refus du gouvernement américain de prolonger les prestations de chômage, une décision menaçant de laisser des millions de travailleurs sans ressources. Au lieu de cela, l’administration Obama fait la promotion de son Initiative d’exportation nationale, annoncée dans l’allocution du président sur l’état de l’Union en janvier dernier. Cette mesure vise à doubler les exportations américaines en obligeant les travailleurs américains à concurrencer, au moyen d’une réduction brutale de leurs salaires combinée à une productivité plus élevée, avec leurs homologues dans les pays pauvres comme la Chine, l’Inde et le Vietnam.

Les classes dirigeantes sentent que leurs politiques rencontreront une opposition de masse de la classe ouvrière. Par conséquent, leurs programmes d’austérité sont accompagnés d’une campagne de presse pour légitimer la dictature et la guerre.

« Ce qui a commencé avec une crise financière, devenu une crise économique, est à présent devenu une crise du chômage - et dans quelle mesure le fait devenir une crise humaine et sociale ? » Robert Zoellick, président de la Banque Mondiale

La coordination des coupes dans les budgets, tout en évitant temporairement les conflits entre les États de l’Europe, ne fait qu’aggraver les tensions entre les pays impérialistes et les puissances montantes comme la Chine. Au même moment, les mesures d’austérité diminuent la force stratégique et économique de l’Occident par rapport aux pays nouvellement industrialisés.

Le chroniqueur du Financial Times Martin Wolfe note que, en addition à ses avantages technologiques, lesquels s’érodent rapidement, « l’Occident a atteint son apogée au moins autant par la recherche de rentes que, pour parler franchement, par le pillage des ressources physiques et humaines de la planète ».

Dans un tel contexte, utiliser la force militaire pour défendre les prérogatives de l’aristocratie financière occidentale semble de plus en plus attrayant aux yeux des classes dirigeantes. Dans un article publié récemment dans le International Herald Tribune appelant pour une augmentation des dépenses militaires en Europe, l’experte en politique étrangère française Thérèse Delpech avertissait que l’Asie doit être considérée comme un « mal de tête en terme de stratégie » à cause de son importance économique grandissante dans le monde. Dans le cas d’un conflit entre la Chine et les Etats-Unis, a-t-elle ajouté, l’Europe doit être préparé à faire la guerre contre Beijing « au Moyen-Orient, par exemple, en bloquant les routes maritimes » utilisées pour le transport du pétrole vers la Chine.

L’opposition intérieure ou étrangère doit faire l’objet d’un assaut violent — comme l’a montré la répression des manifestations lors du G20 à Toronto, les encerclements de masse par la police de Colombo au Sri Lanka et le massacre des Chemises rouges par l’armée thaïe en mai. Cette répression s’explique par le sentiment de plus en plus présent que seules de telles mesures permettront aux classes dirigeantes de garder leurs privilèges.

Dans un éditorial publié récemment dans le Globe & Mail, Neil Reynolds demandait si la démocratie pouvait « de façon pacifique » démanteler l’État-providence, répondant lui-même à sa question : « Non, elle ne peut pas ». Prenant l’Italie comme exemple, il remarquait que la seule force qui avait pu dans l’histoire réduire sensiblement la dette de l’État et les dépenses gouvernementales avait été le régime fasciste de Mussolini ayant pris le pouvoir en 1922.

De tels commentaires montrent combien profonde est la crise politique et morale du capitalisme. Ce système est sur le point de provoquer une pauvreté et un bain de sang comparable à ceux de la première moitié du XXe siècle. Dans leur campagne pour couper dans les dépenses sociales et pour préparer la guerre, les élites dirigeantes transforment les gouvernements comme des exemples chimiquement purs de la définition de l’État comme étant un corps d’hommes armés dont le but est de défendre les intérêts matériels de la classe dirigeante.

Jusqu’à maintenant, les travailleurs ont été empêchés de s’opposer dans les faits à la réaction sociale et à la guerre parce que les organisations politiques existantes sont dirigées par des charlatans des classes moyennes ou des bureaucrates syndicaux de droite, hostiles à la lutte contre le capitalisme et pour le socialisme. Même les « grèves générales » d’un jour en Grèce ou en France étaient un genre de boxe avec son ombre, au cours desquelles l’opposition populaire était endiguée et diffusée par les responsables syndicaux qui préparent, organisent et aident à imposer les coupes.

Les travailleurs ne pourront s’opposer aux politiques de réaction sociale et de guerre de la classe dirigeante qu’en brisant avec ces organisations traitresses et en prenant la voie de la lutte révolutionnaire pour le socialisme.

(Article original paru en anglais le 14 juillet 2010)

Source : WSWS

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