Le sommet du G20 révèle de profondes divergences transatlantiques


par Stefan Steinberg pour WSWS

Alors que les dirigeants internationaux cherchaient à présenter sous son meilleur jour le sommet du G20 qui s’est tenu la semaine passée à Toronto, il n’a pas été possible de dissimuler l’ampleur des divisions existant entre les principaux acteurs mondiaux, notamment les Etats-Unis et l’Allemagne.

La presse européenne a en général jugé négativement le sommet qui n’a pas réussi à s’accorder sur une quelconque décision concrète. Le quotidien français Le Figaro, titrait « G20 : le retour du chacun-pour soi » en écrivant que la tentative d’aboutir à un consensus fondé sur une politique économique pour sortir de la crise s’était révélée être un échec. Le journal a poursuivi en disant qu’« entre une Allemagne obsédée par la réduction des déficits […], des Etats-Unis soucieux de ne pas brider la croissance par une austérité trop rude et une France à mi-chemin entre les deux, on cherche en vain une ligne directrice commune. »

Le sommet avait été précédé d’une guerre des mots et d’une pression très grande exercée des deux côtés de l’Atlantique par des politiciens et des économistes plaidant en faveur de stratégies économiques compétitives.

Dans une démarche inhabituelle, le président américain Barack Obama avait envoyé une lettre à tous les chefs d’Etat du G20 les avertissant que des mesures d’austérité trop rapides pour combattre l’endettement des Etats pourraient entraver la reprise mondiale. Obama visait clairement l’Allemagne et la Chine en appelant les pays disposant de vastes surplus d’exportation à stimuler leur demande intérieure.

La réaction allemande ne s’était pas fait attendre. Le 23 juin, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, publiait un article dans le Financial Times pour défendre le plan d’austérité du gouvernement allemand – une réduction des dépenses publiques de 80 milliards d’euros sur quatre ans.

L’échange entre les dirigeants politiques avait été repris dans une guerre des mots entre les principaux experts économistes des deux côtés de l’Atlantique. Dans un article rédigé pour le New York Times et intitulé « Ce sentiment des années 1930 », le commentateur Paul Krugman avertissait que l’actuelle politique d’austérité de l’Allemagne rappelait « la politique de Heinrich Brüning » qui avait scellé « le sort de la République de Weimar » et qui à son tour avait joué un rôle en ouvrant la voie aux nazis. Lors d’une visite à Berlin, Krugman avait jeté tout son venin sur le président de la Bundesbank, Axel Weber – un fervent défenseur du plan d’austérité du gouvernement allemand – Weber serait un « risque pour l’euro », avait affirmé Krugman.

Les avertissements de Krugman ont alors été soutenus par l’investisseur américain George Soros dans un article paru dans le Financial Times mettant également en garde contre un retour aux années 1930 si la politique allemande était reproduite de par l’Europe.

Ripostant dans le quotidien économique influent Handelsblatt, l’économiste allemand réputé Wolfgang Franz avait sèchement réfuté les arguments de Krugman en déclarant que c’était avant tout les Etats-Unis et la Réserve fédérale qui étaient responsables de la crise financière catastrophique.

L’article de Franz avait été suivi d’un autre commentaire intitulé « 10 vérités désagréables pour Obama », signalant que les Etats-Unis avaient augmenté de 45 pour cent leur endettement en 2010 (contre 5 pour cent pour l’Allemagne), que 40 millions d’Américains étaient tributaires de bons alimentaires et que les Etats-Unis avaient l’économie la plus inégale du monde industrialisé. L’article poursuit ensuite en énumérant sept autres mises en accusation du capitalisme américain.

Alors que le Handelsblatt est tout à fait disposé à fustiger le « capitalisme angloaméricain » et à critiquer la pauvreté aux Etats-Unis, le journal est un fervent défenseur de la politique d’austérité du gouvernement allemand qui augmentera considérablement le niveau de pauvreté dans le pays.

Les intérêts bancaires et économiques rapidement divergents entre les Etats-Unis et l’Allemagne soulignent ces divergences.

Au même moment où le capitalisme américain subit un déclin prononcé, l’Allemagne augmente de façon significative sa part du commerce mondial. Au cours de ces vingt dernières années, le capitalisme allemand a été en mesure d’accroître énormément le niveau de ses exportations et qui se situe actuellement à un niveau historique inégalé de 47 pour cent du PIB. En comparaison, l’autre première puissance exportatrice mondiale, la Chine, exporte à peine 30 pour cent de son PIB.

Cette croissance des exportations allemandes est due en grande partie à l’introduction de l’euro partout en Europe de concert avec les attaques lancées par le gouvernement social-démocrate (SPD)/Verts (1998-2005) contre les acquis sociaux allemands et qui ont créé un énorme réservoir de main-d’ouvre bon marché. L’Allemagne a également été en mesure de tirer profit de l’ouverture des nouveaux marchés en Europe de l’Est et en Russie suite à l’effondrement des pays du bloc stalinien il y a deux décennies. Près des deux tiers des exportations allemandes (64 pour cent) vont à présent vers les pays de l’UE. Les Etats-Unis comptent actuellement pour à peine 7 pour cent des exportations allemandes.

Le gouvernement SPD/Verts a aussi levé un certain nombre de régulations financières clés dans le pays permettant ainsi aux banques allemandes d’investir dans le monde entier les bénéfices énormes réalisés par l’industrie allemande dans des portefeuilles d’actifs de plus en plus enclins à la spéculation. Reflétant l’accroissement spectaculaire des exportations allemandes, il y a eu un accroissement tout aussi remarquable du rôle joué par l’Allemagne sur les marchés financiers internationaux.

Selon une étude récente, les banques allemandes détenaient en juin 2008 (c’est-à-dire immédiatement avant la crise financière internationale) le plus important portefeuille de crédit international du monde – une somme de 4,6 mille milliards de dollars, suivies par les banques françaises (4,2 mille milliards de dollars) et les banques britanniques (4,1 mille milliards de dollars).

Cet énorme réservoir de capital financier a été investi sous forme de prêts à des pays européens, leur permettant à leur tour d’acheter des exportations allemandes. Des pays tels la Grèce, l’Espagne et le Portugal, et qui sont à présent confrontés à la faillite souveraine, se trouvaient en première ligne pour l’obtention d’emprunts auprès des banques allemandes durant cette même période. Un montant significatif a également été investi par des banques allemandes et d’autres banques européennes sur le marché financier américain, pour le financement d’un bon nombre d’obligations américaines pourries (« junk » bonds).

Après s’être brûlé les doigts sur le marché financier américain, les banques allemandes et européennes réduisent à présent leurs portefeuilles aux Etats-Unis en cherchant à accroître leurs investissements qui sont déjà substantiels en Europe. Au cours de ces quatre dernières années, l’investissement allemand dans les pays de l’UE (principalement en Europe de l’Est) a augmenté de 100 pour cent.

En dépit des intentions de la chancelière allemande, Angela Merkel, qui il y a moins d’un an ne tarissait pas d’éloges envers le modèle social américain dans son discours devant le congrès américain, le fait est que les intérêts économiques divergents sont en train de diviser ces alliés d’après-guerre.

Dans le même temps, la tentative de l’Allemagne de traduire sa puissance économique et financière en influence politique en Europe crée de nouveaux déséquilibres et des frictions avec ses principaux partenaires européens, notamment la France. Ceci a conduit un expert français des relations franco-allemandes à prévenir que la vieille question allemande était de retour, et qu’il était impossible de s’en défaire.

Les divisions les plus sérieuses se font jour entre les Etats-Unis et l’Allemagne et au sein de l’Europe même, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces tensions ne sont qu’un signe de la fracture des relations de longue date qui une fois de plus constitue la menace d’une guerre mondiale. Ce danger ne peut être contrecarré que par l’unification de la classe ouvrière européenne et américaine sur la base d’un programme socialiste pour le remplacement du système capitaliste.

(Article original paru le 1er juillet 2010)

Source : WSWS

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