Les Etats-Pourris d’Amérique gagnés par le nihilisme ?


par Bernard Dugué

Ne voyez pas d’insultes à l’égard de cette grande nation. Je n’ai fait que traduire la une du Time magazine datée du 28 juin. Il y est question de broken states autrement dit, des Etats brisés, ou bien cassés, d’Amérique. L’idée d’un pourrissement intérieur fait très bien l’affaire pour décrire ce qui se passe actuellement chez nos voisins par-delà l’Atlantique, suite à, ce que tout le monde aura deviné, la grande crise de 2008, qui avait commencé du reste en 2006 et qui s’est accélérée ces deux dernières années au point qu’on voit apparaître un pays en état de délitement. Un peu à la manière d’une ville ravagée par les inondations. Une fois l’eau retirée, on constate les dégâts. Et si l’on en croit quelques analystes dont le très doué éditorialiste du NYT, Bob Herbert, eh bien le constat est amer ; portant à la fois sur le passé récent et les occasions manquées, puis le présent et ce pays qui semble se déliter. Herbert pilonne le précédent président des Etats-Unis, acteur (doux euphémisme en l’occurrence) des occasions manquées après les attentats du 11 septembre, quand tout le monde, sauf quelques populations au Proche-Orient, se voulait américain et solidaire de la tragédie vécue à ce moment. Bush aurait pu alors déployer une politique intelligente pour contrer le terrorisme. Au lieu de ça, il a tout gâché en envahissant l’Irak.

Autre temps, autre tragédie, celle vécue par la Nouvelle Orléans avec l’ouragan Katrina. Selon Herbert, cet événement aurait pu être l’occasion pour l’Amérique de montrer toute sa détermination, sa créativité, sa verve légendaire, afin de rebâtir au moins le centre historique de cette ville. Une telle action aurait servi d’incubateur et de détonateur pour lancer ce pays dans une nouvelle politique de la ville, assortie d’une rénovation de nombres d’infrastructures nationales usées par le temps. Mais hélas, ces suggestions imprégnées de bon sens n’ont pas atterri chez le locataire de la Maison Blanche en 2005. Tout ce qu’a fait Bush, c’est de pousser les gens modestes à s’endetter démesurément pour acquérir un logement, pour le plus grand plaisir des banquiers qui vivent du crédit alors que l’économie commençait à vivre à crédit et que les banquiers finirent pas être discrédités auprès de l’opinion publique, mais crédités par la bienveillance du plan Paulson. Nous sommes en 2010, avec cette fois une autre catastrophe en pleine mer. Il semblerait qu’à nouveau, l’administration américaine laisse passer l’occasion pour revoir de fond en comble sa politique énergétique. Les Etats-Unis donneraient-ils l’image d’un pays fatigué, déprimé ?

Dépression. Ce sera sans doute le mot de la décennie 2010. Comme du reste pour la décennie 1930 et même 1870. Dans ce même NYT, ce 28 juin, un autre franc-tireur de l’édito, un certain Paul Krugman, nous livre un tableau tout aussi inquiétant, évoquant la Longue Dépression de 1873 puis la Grande Dépression de 1930. Pour Krugman, l’économie subit deux types de choc. Souvent une récession et plus rarement une dépression. Comme la première qui a suivi la fin de la Guerre de Sécession, la seconde qui a précédé la Guerre de 1939 et la troisième nous pend au nez. La reprise des affaires en 2010 est alors comparée au sursaut de 1933, quand les optimistes pensaient que l’affaire était pliée, alors que les Etats-Unis se préparaient à vivre presque une décennie de vaches maigres. Et donc, verdict de Krugman, les States sont au début d’une dépression et plus précisément, celle du type de 1873, alors que comme son confrère Herbert, il déplore ceux qui vont faire les frais de cette mauvaise passe économique, les millions d’Américains déjà ou bientôt privés d’emploi.

Herbert n’hésite pas à faire le procès du système actuel, aussi inapte que celui des années 1930, qui virent l’Etat et le monde de la finance s’entendre pour continuer à prospérer en oeuvrant de concert contre les intérêts des Américains moyens. En 2010, le chemin emprunté semble similaire et de plus en plus, un sentiment d’abandon a gagné le pays. D’inquiétants phénomènes, apparemment ordinaires quand ils sont sporadiques, se produisent dans la ville de Detroit. Les autorités locales ont décidé que, le marasme étant avéré, la situation étant dépourvue de perspective de reconstruction, eh bien il ne fallait pas se gêner et utiliser les fonds fédéraux pour détruire quelques milliers de maisons désertées par leurs occupants. Agissant ainsi, les politiques envoient des signaux d’impuissance et de désespoir à une société déjà minée par l’inquiétude. Avec ces maisons détruites, c’est Detroit, en tant que symbole de l’Amérique industrielle conquérante, qui se fissure. Par ailleurs, Herbert pointe une « catastrophe fiscale ». Avec les conséquences attendues, coupes dans le budget des bibliothèques, de l’instruction publique, du système de santé et par ricochet, une baisse de la masse salariale publique qui ne peut qu’alimenter la récession. Et notre éditorialiste d’enfoncer le clou et de pointer en plus du démantèlement de l’école publique, le délitement du système d’enseignement supérieur le plus admiré au monde, celui des Universités américaines.

Voilà du fichtre événement éditorial justifié par le réel. Les Etats-Unis doublement fauchés, par une impuissance politique, un marasme social, des comptes mal équilibrés (doux euphémisme une fois de plus), des services publics en difficulté et pour finir, cette sorte de rage destructrice des élites et tout spécialement du système de la finance secondé par l’Etat fédéral et sans doute, la plupart des autorités locales. Nihilisme destructeur et nihilisme passif aurait diagnostiqué Nietzsche. Quel est ce mystérieux mal qui fait que personne ne songe à agir comme il faudrait le faire, se demande Herbert, déplorant le délitement de la grandeur américaine si rayonnante. Et en Europe, sommes-nous mieux lotis ? Affaire en débat, affaire à suivre. Le citoyen ne doit rien lâcher dans sa tentative de comprendre le monde. Même si la situation semble mal engagée et que le monde paraît foutu. Ce qui fait défaut à notre époque, c’est le manque de but et s’il n’y a pas de but, c’est que l’intelligence est devenue déficiente. Une raison autiste sans doute, qui ne lit pas dans l’universel et qui tente de sauver les situations individuelles. C’est une bonne et mauvaise nouvelle. Bonne parce qu’on connaît une partie de la solution, mauvaise parce que le système produisant l’intelligence est lui aussi, en état de dépression. Un cycliste qui a crevé sait ce qu’il faut faire mais si ses rustines sont trouées, il ne peut rien faire ! (Proverbe zen du 21ème siècle)

Autre mauvaise nouvelle, Krugman, le Nobel attitré de la contestation des gauchisants bobos qui lisent encore le Monde, déplore la menace de déflation. Comme si c’était un problème. Alors que c’est une solution, même si c’est un pis-aller parce qu’il n’y en a pas d’autres pour l’instant, la raison étant qu’il n’y a pas un seul économiste compétent de part le monde (à part moi bien évidemment). Mais la bonne nouvelle, c’est que les States, comme l’Europe, sont dans une évolution de type Japon et donc, que cette dépression ne ressemble pas à celle de 1930, comme l’avait analysé le seul économiste compétent sur cette planète, économiste franc-tireur qui avait aussi vu le scénario à la japonaise, là-bas où la dette est pire que chez nous. Le pays du soleil levant n’a pas encore abdiqué dans la course économique et reste debout, droit dans son marasme, tout comme le pays du soleil couchant. Bref, on est mal barré mais on est loin d’être foutus. A plus, concitoyens et camarades !

Source : AgoraVox

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