Le Syndrome de Copenhague ou les 6 Symptômes du Nouvel Ordre Mondial


par Thomas Renard pour l’Institut Egmont

D’un point de vue européen, la conférence sur le climat de Copenhague en décembre dernier n’était pas seulement décevante. C’était un réveil brutal. Ou du moins, on ose l’espérer. Alors que tous les pays membres des Nations Unies étaient réunis autour de la table, un accord était négocié par cinq pays, à l’abri des regards, dans une pièce voisine. Alors que l’Union Européenne (UE), souvent trop discrète, faisait entendre sa voix sur le dossier climatique, elle n’était même pas invitée à négocier l’accord final clôturant la conférence.

发生了什么 ? (Que s’est-il passé ?) La réponse est simple : Copenhague était un aperçu du nouvel ordre mondial. En arrivant à la conférence des Nations Unies, les Européens parlaient en termes d’intérêts mutuels et de coopération globale. Mais ils n’ont pas réussi à se faire entendre. Et pour cause : le langage utilisé à Copenhague était celui de la realpolitik et de la géopolitique. Avec l’accent américain, chinois et indien.

Certains journalistes et analystes en sont encore à se demander qui a gagné et qui a perdu à Copenhague – et si la réponse n’apparaît pas comme évidente, c’est précisément parce que la conférence a reflété une réalité elle-même floue et complexe. Cependant, l’intérêt fondamental du grand cirque qu’était la conférence climatique tient davantage à ce qu’il révélait du nouvel ordre mondial émergent. Ce dernier se caractérise par la montée en puissance de nouveaux acteurs, souvent symbolisés par l’acronyme BRIC, pour Brésil, Russie, Inde et Chine ; inversement, et selon la théorie de la relativité de la puissance, par un déclin global de l’Occident ; et enfin par une interdépendance croissante entre les acteurs mondiaux, tant au niveau économique et politique que sécuritaire, voire existentiel dans le cas du changement climatique.

Dans un tel monde, élégamment baptisé interpolaire par Giovanni Grevi (de la contraction d’interdépendance et de multipolarité, les deux caractéristiques centrales du système émergent), les problèmes nationaux et régionaux sont devenus transnationaux et mondiaux, et ceux-ci nécessitent en toute logique une approche concertée et collective. Sinon, les problèmes se déplacent et demeurent irrésolus. C’est le cas du changement climatique, mais aussi du terrorisme, ou encore de la prolifération nucléaire.

Pourtant, les chefs d’état ne sont pas parvenus à un accord à Copenhague. Cela malgré l’ombre planante de la menace climatique. Pour expliquer cette apparente anomalie, il faut se pencher sur le monde comme un médecin le ferait sur un patient. C’est grave docteur ? C’est inquiétant, ma foi, dirait-il, mais ça se soigne.

Le monde souffre de ce qu’on pourrait appeler le syndrome de Copenhague, caractérisé par six symptômes distincts. Passons-les rapidement en revue.

Premier symptôme : Alors que les problèmes et les défis se globalisent, les réponses (économiques, sociales, politiques) demeurent trop souvent nationales, voire même nationalisées, c’est-à-dire instrumentalisées par les états.

Deuxième symptôme : Le monde est dominé par la Chine et les Etats-Unis. L’accord final de Copenhague a été élaboré par les Etats-Unis et les pays BASIC (Brésil, Afrique du Sud, Inde et Chine), mais même au sein de ce cercle restreint, il semble que le jeu se soit réellement joué entre Barack Obama et Wen Jiabao.

Si la Chine et les Etats-Unis dominent le monde, ils ne le dirigent pas pour autant car une alliance formelle entre la superpuissance américaine et la superpuissance chinoise émergente, sous la forme d’un G-2, est peu plausible. Cependant, il est clair à l’heure de la mondialisation que peu de problèmes peuvent être résolus sans l’assentiment de ces deux géants qui forment un G-2 de facto, sans le vouloir ni le désirer.

Troisième symptôme : Les puissances émergentes cherchent de plus en plus à jouer un rôle sur la scène internationale, et – ou parce que – elles en ont de plus en plus la capacité. Au dernier jour de Copenhague, les projecteurs et les micros étaient tournés vers les représentants des pays BASIC, pas vers ceux de l’UE ou des pays européens.

Quatrième symptôme : Notre urgence n’est pas forcément leur urgence. Le monde après Copenhague ne tourne plus autour des priorités européennes, ni même occidentales. L’agenda international résulte d’un jeu de pouvoir entre les différents pôles du système, jeu avec lequel l’UE et les pays européens doivent encore se familiariser.

Cinquième symptôme : Le monde en développement est fracturé. Copenhague a mis à jour, comme rarement auparavant, les tensions qui désolidarisent les pays en voie de développement les uns des autres. Il devient de plus en plus difficile de classer les puissances émergentes qui se situent à cheval entre le monde développé et le tiers-monde, et dont l’exercice d’équilibriste s’avère de plus en plus compliqué. Il leur est de plus en plus difficile de se présenter comme leaders du monde en développement, surtout pour la Chine, alors qu’ils s’en éloignent chaque jour davantage et qu’en conséquence leurs intérêts divergent toujours plus.

Sixième symptôme : L’UE est marginalisée sur la scène internationale. Le dossier climatique est l’un des rares cas où Bruxelles a réussi à présenter certaines caractéristiques de leadership et à s’accorder sur une position commune, malgré quelques interférences nuisibles résultant des gesticulations de chefs d’état nationaux en quête de reconnaissance politique et médiatique. Et pourtant, à Copenhague, la voix européenne a peiné à se faire entendre.

Diagnostic : La conférence de Copenhague a illustré quelques-unes des caractéristiques principales du nouvel ordre mondial émergent, bien que celles-ci ne soient pas vraiment nouvelles. Les éléments de base structurant le nouveau système, à savoir l’interdépendance croissante des acteurs et la multipolarisation des relations internationales, sont le résultat d’un long processus par lequel le système s’est vu remodelé à tous niveaux par la mondialisation, avant d’être profondément bouleversé par la chute du mur de Berlin.

Depuis la fin de la guerre froide, le nouvel ordre mondial était en période d’incubation. Aujourd’hui, il est (presque) arrivé à maturité : c’est ça, le syndrome de Copenhague. Et l’Europe ferait bien de s’y habituer.

 

Thomas Renard est chercheur à l’Institut Egmont, un think tank à Bruxelles.

Une version longue de cet article est parue dans le numéro de juin 2010 de la Revue Défense Nationale (www.defnat.com).

Source : Alliance Géostratégique

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