De la piraterie d’État aux nouvelles guerres de religion


par Xavier Laroche pour Mecanoblog

La nouvelle de l’attaque israélienne contre la bien nommée « flotille de la paix » survenue lundi 31 mai 2010 aux aurores à eu un impact retentissant aux quatre coins de la planète. Mondialisation oblige, l’information a fait le tour du monde en moins de temps qu’il n’en faut pour attaquer un cargo, et c’est avec stupeur que le monde à découvert l’impensable : Israël violerait donc le droit international.

En d’autres contrée géographiques, comme par exemple dans l’Océan Indien au large de la Somalie, ce genre d’action est tellement banal que les médias ne se donnent même plus la peine de détailler les événements, se contentant seulement de nous apprendre qu’un bateau transportant telle ou telle marchandise et battant pavillon de tel ou tel pays (occidental généralement) s’est fait arraisoner par une bande de pirates sévissant de façon récurrente. Bien sûr, la comparaison ne tient pas sur le plan de la méthode : d’un côté une bande d’africains en haillons, sur une embarcation sommaire, tentant (parfois avec succès) de braquer des navires se trouvant au mauvais endroit, au mauvais moment ; et de l’autre des soldats d’élite suréquipés, transportés en hélicoptère, envahissant un navire censé apporter de l’aide à une population victime d’un blocus dont la légitimité est une question d’opinion, voir d’idéologie au sens marxiste du terme. Blocus, d’ailleurs, qui sert de prétexte aux dirigeants de l’Etat hébreu pour justifier leur massacre au nom de la défense de leur souveraineté nationale. Une souveraineté nationale qui est, là aussi, plus ou moins contestable sur le plan des idées, mais qui dans les faits est une réalité concrète. Seulement voilà, la souveraineté nationale est limitée. Au delà de l’espace étatique terrestre, cette limite s’appelle la fin des eaux territoriales. Et après ces eaux territoriales commencent en toute logique les eaux internationales. Ainsi, sur le plan juridique, le droit international qualifie une situation telle que celle de ce lundi matin d’acte de piraterie.

Une piraterie d’état donc, qui a eu des allures hollywoodiennes : les images de l’attaque ont été d’une rare violence, tant dans la façon dont les « humanitaires » se sont jetés sur le premier soldat héliporté que dans la riposte de ce dernier, suivi de près par ses collègues, qui ont ouvert le feu d’une façon assurément disproportionnée. A une époque où règne l’immédiateté et l’émotion, tout semble fait médiatiquement pour sensibiliser les gens et leur faire, enfin, ouvrir les yeux sur la réalité de la politique israélienne et ses dérives meurtrières.

Et pourtant, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles ne le paraissent, et cette situation amène à se poser d’autres questions peut-être plus dérangeantes encore que celles concernant purement le conflit proche-oriental.

Depuis des années, entre la guerre du Liban de 2006 et l’opération « Plomb Durci » deux ans et demi plus tard, il n’est plus à démontrer qu’Israël est un Etat au comportement inacceptable, pour qui les vies humaines se résument à des chiffres et qui ne respecte les avis internationaux que lorsque ceux-ci lui sont favorables. Néanmoins, l’attaque de la flottille a mis en lumière un phénomène qu’il serait intéressant, à l’avenir, d’observer et d’analyser du fait de ses implications et des problèmes qu’il soulève.

Pour faire simple, la situation résumée est la suivante : Tsahal attaque un bateau « humanitaire » affreté par une ONG turque, soutenu par l’association « Free Gaza » avec à son bord des militants pro-palestiniens de toutes nationalités, contenant des tonnes de matériel et d’aide humanitaire à destination des gazaouis vitimes d’un blocus persistant. L’assaut entraîne la mort de 9 victimes, turques, tuées lors d’affrontement avec les commandos israéliens.

La Turquie, vieille alliée d’Israel dans la région pour des raisons d’intérêt géostratégiques, encaisse très mal le coup et semble rompre définitivement avec sa diplomatie traditionnelle, celle-ci étant entamée depuis quelques temps par les revirement idéologiques et géopolitiques qui semblent s’opérer dans la région.

En effet, on peut assister, période de mondialisation et d’uniformisation libérale oblige, à une résurgence du fait identitaire. Celui-ci, mélange de réalité ethno-culturelle mais également d’appartenance religieuse est vu comme un rempart aux changements globalisés liés à l’évolution bien trop rapide de notre monde.

Ainsi, la Turquie semble changer son fusil d’épaule et apparaît vouloir se tourner vers le monde arabo-musulman et tâcher de devenir la grande puissance régionale capable de peser dans les rapports internationaux. De son côté, Israël reste globalement dans l’opposition entre juifs et musulmans, les rapports entres eux ne cessant de se dégrader à mesure que les intégristes religieux prennent du poids dans la société israélienne.

La simplicité voudrait voir là le retour de la guerre de religion, schéma classiquement binaire du manichéisme qui anime beaucoup d’analystes et autres experts en politique internationale. Or, si religion il y a, elles ne sont pas que deux. Une troisième s’invite à la fête, et ce n’est pas le christianisme. Non, il s’agit de sa pâle imitation bourgeoise et libérale : la religion des droits de l’Homme.

« Un cargo de matériel « humanitaire », une ONG « humanitaire », la flotille de la paix qui poursuit un but « humanitaire », plusieurs « humanitaires » ont été tués ».

Israël a fait une erreur. Ce n’est pas d’avoir à tout prix défendu son pervers blocus. Ce n’est pas d’avoir agit en pirate, violant la tranquillité que doivent assurer les eaux internationales. Ce n’est pas d’avoir tué arbitrairement des adversaires qu’il était possible de neutraliser à l’aide d’armes non-létales. Non.

C’est d’avoir usé de la force contre les néos-pacifistes « humanitaires », plus fidèles alliés des impérialistes de tous bords comme l’histoire a pu le démontrer. La vague de réactions hystériques dans toutes les opinions du monde (opinions qui se sont bien moins exprimées en 2006 lors des bombardements de Beyrouth ou en 2009 lors du massacre au phosphore blanc d’enfants et de vieillards) montre bien qu’au-delà de l’acte dans son fondement et sa transgression, tant morale que juridique, ce qui est unanimement condamné est l’insoumission, fût-ce par la force armée, au diktat droit-de-l’hommiste. Idéologie totalitaire, parangon du droit d’ingérence, droit abstrait d’un homme égoïste séparé de l’Homme et de sa communauté, droit du citoyen bourgeois.

Involontairement, Israël a déclenché une guerre qu’elle perdra cette fois. La guerre face à la religion de l’humanitaire, caution morale du libéralisme mondial et du néo-colonialisme économique. Opium des peuples uniformes, sans repères. Ceux-ci feraient mieux, au lieu de s’offusquer dans une bien pensance grotesque, aveugle et sélective, d’agir en être de raison, en animal politique ; en dégageant au plus vite ces politiciens dangereux, ces inquisiteurs en costume-cravate, nouveaux clercs de la plus sournoise des croyances.

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