Pourquoi la guerre des Corée n’aura pas lieu


par Pierre Haski

Le conflit redouté entre la Corée du Sud et la Corée du Nord n’aura pas lieu. En tout cas, pas immédiatement. Il y a certes eu ces derniers jours une brusque montée des tensions dans la péninsule, l’un des derniers lieux du globe où règne une ambiance digne de l’époque de la guerre froide, sans pour autant déboucher sur une guerre « chaude » : les « ingrédients » ne sont pas tous là. Explications.

Techniquement, évidemment, la guerre n’a jamais cessé. L’armistice de 1953 qui a mis fin à trois ans d’affrontements terribles, n’a jamais été suivie d’un traité de paix, et donc, depuis plus d’un demi siècle, la guerre n’est que suspendue, pas terminée.

Et il suffit de visiter la zone démilitarisée de Panmunjon, le point de contact entre les deux Corées, pour s’en convaincre. Si vous avez aimé Checkpoint Charlie, à Berlin, au plus fort de la guerre froide, vous adorerez Panmunjom, avec son face-à-face explosif et sa mise en scène guerrière.

La Corée du Sud accuse Pyongyang d’avoir coulé le Cheonan

Pour autant, il n’y a pas de « logique de guerre », pour reprendre la formule de Mitterrand lors de la première guerre du Golfe, car elle ne serait dans l’intérêt d’aucun des protagonistes, surtout pas des deux « parrains » de la région, la Chine et les Etats-Unis.

Il y a malgré tout une nouvelle et authentique crise, provoquée par la destruction, le 26 mars, de la corvette sud-coréenne Cheonan, qui a coulé en emportant avec elle 46 de ses 104 membres d’équipage. Un acte de guerre pour lequel le gouvernement de Séoul a formellement accusé la Corée du Nord, ce que celle-ci a formellement nié samedi.

Pourquoi la division entre les deux Corée ?

La Corée est un seul pays artificiellement séparé, mais qui partage une longue histoire commune, une même langue, et une identité très forte. Le Vietnam par les armes, et l’Allemagne par la diplomatie, ont surmonté de similaires divisions arbitraires imposées par l’histoire ; pas la Corée, qui vit en 2010 comme si la guerre froide n’avait pas pris fin.

C’est pourtant ici qu’elle commença. La guerre de Corée, en 1950, fut le premier conflit d’une guerre froide qui ne le fut pas si froide que ça. Pendant trois ans, les Occidentaux d’un côté, se battant sous le drapeau de l’ONU mais en fait sous leadership américain, et le camp communiste se sont affrontés dans une guerre cruelle.

Il verra l’entrée en scène de la Chine à peine conquise par Mao Zedong (qui perdit un fils dans cette guerre) et encore alliée docile de Staline. Et annoncera bien d’autres guerres, en Asie et ailleurs, opposant deux blocs qui n’osaient pas s’affronter directement.

La fin des combats, en 1953, figea la ligne de démarcation au niveau du 38e parallèle nord, ouvrant un face à face dangereux et durable, avec Séoul, la capitale du Sud, à 45 kilomètres seulement des premières lignes nord-coréennes.

Quel est le rapport de force entre le Sud et le Nord ?

Entre le Nord et le Sud, l’histoire a été cruelle. Deux régimes dictatoriaux à l’origine :

  • l’un, stalino-mégalo, sous l’égide de Kim Il-sung, qui a élaboré un calendrier officiel démarrant avec sa naissance, et qui demeure chef de l’Etat en titre seize ans après sa mort, même si c’est son fils qui est aux commandes, et demain peut-être son petit-fils.
  • l’autre, dictature militaire plus classique, pas moins brutale, protégée par des bases américaines et intégrée à la stratégie de « containment » (« endiguement ») du communisme.

A ces points de départ comparables, on trouve une immense différence à l’arrivée, un demi-siècle plus tard :

  • La Corée du Sud est devenu démocratique après avoir chassé ses généraux dans les années 80. Surtout, elle est devenue l’une des puissances émergentes de ce nouveau monde, la treizième économie mondiale.
  • La Corée du Nord n’a pas bougé d’un pouce. Son économie est exsangue, alors qu’elle avait connu des débuts plus rapides que celle du Sud, comme en témoigne la modernité très années 70 de Pyongyang, sa capitale. La RDPK, son nom officiel, a enduré ces dernières années famine et pénuries dramatiques, et dépend pour sa survie du soutien matériel chinois.

Militairement, la Corée du Nord reste dans la course

Avec près de 50 millions d’habitants au Sud, et un peu moins de la moitié au Nord, le rapport de force économique et démographique est totalement en faveur de la Corée du Sud.

Seul le terrain militaire reste celui sur lequel le Nord reste dans la course, avec, officiellement la « cinquième armée » au monde (souvenez-vous, l’Irak était la « quatrième »…), comme en attestent les tirs de missiles et surtout son accession au seuil nucléaire depuis son premier essai confirmé de 2006.

Même si on peut légitimement s’interroger sur le niveau d’équipement et de motivation réel d’une armée d’un pays reclus et démuni.

Pourquoi ce regain de tension entre les deux Corée ?

Les « pyongyanologues », l’équivalent pour la Corée du Nord des « kremlinologues » d’autrefois, s’interrogent sur ce qui a poussé Kim Jong-il à déclencher cette nouvelle crise, si c’est bien lui qui en a pris l’initiative.

L’une des hypothèses est qu’elle s’inscrit dans les grandes manoeuvres de succession à la tête de la Corée du Nord. Kim Jong-il, qui avait succédé à son père, créant ainsi la première dynastie communiste, suivie depuis par Cuba et les frères Castro, a subi une attaque cérébrale qui l’a affaibli il y a deux ans. Il a retrouvé une partie de ses capacités, et on l’a vu récemment en visite en Chine.

Il souhaite imposer son troisième fils, Kim Jong-un, 27 ans. Mais cette décision serait loin de faire l’unanimité dans le cercle du pouvoir nord-coréen, selon des informations parvenues à Séoul.

La stratégie de la tension serait ainsi destinée à resserrer les rangs à Pyongyang, pour imposer le jeune Kim en position de dauphin. C’est lui, semble-t-il, qui a été laissé aux commandes lorsque son père a effectué son récent périple en Chine.

Jusqu’ici, la Corée du Nord avait surtout utilisé la menace et la destabilisation avec des objectifs plus prosaïques : obtenir des contreparties matérielles substantielles, et des garanties de sécurité pour le régime.

Comment expliquer l’attitude de la Chine ?

Dans l’équation régionale, il est un pays-clé : la Chine. Historiquement, elle a été très engagée au côté de la Corée du Nord, initialement sur ordre de Staline à Mao (avant la brouille sino-soviétique), et reste le seul vrai soutien de Pyongyang.

Un soutien très critique, en privé, car les dirigeants de Pékin ne mâchent pas leurs mots contre le pouvoir nord-coréen.

Mais la Chine ne veut pas voir disparaître la RPDK à ce stade, de peur de voir arriver à sa frontière une Corée réunifiée abritant toujours des troupes américaines. Pour cette raison, elle ne assure le minimum vital qui la maintient à flots : carburant, électricité, ravitaillement…

Pas question pour la Chine de laisser une guerre éclater

Cependant, ce dont Pékin veut encore moins, c’est d’une source d’instabilité dans sa zone d’influence. Concentrée sur son développement économique, elle n’a aucune intention de laisser éclater une guerre impliquant nécessairement les Etats-Unis à moins d’une heure de vol des côtes chinoises.

Elle ne donnera pas à la Corée du Nord les moyens de mener un tel conflit, et usera au contraire de son influence -qui est forte- pour l’empêcher.

Pour autant, elle ne rejoindra pas les Etats-Unis dans une condamnation franche de la Corée du Nord. Elle a choisi une approche plus discrète, tentant de convaincre Pyongyang de suivre son modèle : un développement économique rapide dans un cadre autoritaire permettant la survie du régime et des intérêts personnels de ses dirigeants.

Pour cela, elle a lancé l’équivalent d’un « plan Marshall » pour la Corée du Nord. Mais les premières tentatives de réformes capitalistes, touchant en particulier à la monnaie, ont été loin d’être un succès.

Alors, la guerre ?

Il ne pourrait y avoir que deux scénarios de guerre dans la péninsule coréenne.

  • Le premier serait un geste suicidaire du régime de Pyongyang : perdu pour perdu, autant partir dans un feu d’artifice emportant avec lui l’ennemi du Sud. Ça ne cadre pas avec les efforts que fait Kim Jong-il pour léguer le pouvoir à son fils.
  • Le second serait une tentative du Sud d’imposer la réunification par la force. Il ne tient pas la route non plus, car les Etats-Unis, fortement implantés au Sud, ne se laisseront pas entraîner dans une guerre qu’ils n’auront pas décidée et alors qu’ils sont engagnés en l’Irak et en Afghanistan.

Un dernier argument : la Corée du Sud sait que la réunification éventuelle aura un coût financier considérable. En 1991, j’avais été invité à une conférence, à Séoul, destinée à analyser le processus de réunification de l’Allemagne. Et un expert américain avait fait le calcul de ce que coûterait à la Corée la transposition de ce que l’Allemagne de l’Ouest avait payé pour redresser l’ex-RDA.

Le chiffre avait fait frémir les Sud-Coréens, qui ne sont pas pressés de récupérer leurs frères oubliés du Nord, même s’ils préfèreraient avoir un voisin moins turbulent et moins imprévisible.

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Source : Rue89

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